‹ Œuvres choisiesChapitre 17 sur 111 · SOCRATE ET ALCIBIADE · texte numérisé non relu

SOCRATE ET ALCIBIADE

Le bon gouTernement est celui où les citoyens sont élevés dans le respect des lois, et dans l'amour de la patrie et du genre humain, qui est la grande patrie.

SOCRATE

Vous voilà devenu bien sage à vos dépens, et aux dépens de tous ceux que vous avez trompés. Vous pourriez être le digne, héros d'une seconde Odyssée ; car vous avez vu lès moeurs d'un pliis grand nombre de peuples dans vos voyages, qu'Ulysse n'en vit dans les siens.

ALCIBIADE

Ce n'est pas l'expérience qui me manque, mais la sagesse; mais, quoique vous vous moquiez de moi , vous ne sauriez nier qu'un homme n'ap* prenne bien des choses quand il voyage et qu'il étudie sérieusement les mœurs de tant de peuples.

SOCRATE

Il e$t vrai que cette étude,^ si elle étoit bien faite, pourroit beaucoup agrandir d'esprit ; mai$

il faudroit un vrai philosopha , un homme tranquille et appliqué , qui ne fut point dominé comme vous par l'ambition et par le plaisir, un homme sans passion et sans préjugé^ qui chercheroit tout ce qu'il y auroit de bon en chaque peuple , et qui découvrirait ce que les lois de chaque pays lui ont apporté, de bien et de mal. Au retour de ce voyage, un philosophe seroit un excellent législateur. Mais vous n'avez jamais été l'homme qu'il îalloit pour donner des lois; votre talent étoit tout pour les violer. A peine étiez - vous hors de l'enfance, que vous conseillâtes à vofre oncle Périclès d'engager la guerre pour éviter de rendre compte des deniers publics. Je crois même qu'après votre mort vous seriez un dangereux garde des lois.

ALCIBIADE

£aissez-moi là, je vous prie; le fleuve d'oubli doit effacer toutes mes fautes ; parlons des mœurs des peuples. Je n'ai trouvé partout que des coutumes , et fort peu de lois. Tous les barbares n'ont d'autre règle que l'habitude et l'exemple de leurs pères. Les Perses menées, dont on a tant vanté les mœurs du teinps de Cyrus , n'ont aucune trace de cette vertu. Leur valeur et leur magnificence montrent un assez beau naturel ; mais il est corrorbpu par la mollesse et par le faste le plus grossier. Leurs rois, encensés comme des idoles, ne

sauroierit être honnêtes gens, ni connoître la vérité ; l'humanité ne peut soutenir avec piodération une puissance aussi désordonnée que la leur; ils s'imaginent que tout est fait pour eux; ils se jouent du bien , de l'honneur et de la vie de tous les autres hommes. Rien ne marque tant de barbarie que cette forme de gouvernement ; car il li'y a plus dé lois, et la volonté d'un seul homme dont on flatte toutes les passions est sa loi unique.

SOCRATK.

Ce pays-là ne convenoit guère à im génie aussi libre et aussi hardi que le vôtre; mais ne trouvezvous pas que la liberté d'Athènes est dans une autre extrémité ?

ALCIBIADE

sparte est ce que j'ai vu de meilleur.

SOCRATE

La servitude des Ilotes ne vous paroît-elle pas contraire à l'humanité? Remontez hardiment aux vrais principes; défaites-vous de tous les préjugés, avouez qu'en cela les Grecs sont euxmême un peu barbares. Est-il permis à une partie des hommes de traiter l'autre comme des bêtes de charge?

ALCIBI ADE. •

Pourquoi non, si c'est un peuple subjugué?

SOGRATlB. ♦

Le peuple subjugué est toujours peuple; le droit de conquête est un droit moins fort que celui de l'humanité. Ce qu'on appelle conquête devient le comble de la tyrannie et l'exécration du genre humain, à moins que le conquérant n'ait fait sa conquête par une guerre juste, et n'ait rendu heureux le peuple conquis en lui donnant de bonnes lois. Il n'est donc pas permis aux Lacédémoniens de traiter si inhumainement les Ilotes , qui sont hommes comme eux. Quelle horrible barbarie, que de voir un peuple qui se joue de la vie d'un autre, et qui compte pour rien sa vie et son repos ! De même qu'un chef de famille ne doit jamais s'entêter de la grandeur de sa maison jusqu'à vouloir troubler la paix et la tranquillité publique de tout le peuple, dont lui et sa famille ne sont qu'un nïembre ; de même c'est une conduite insensée, brutale et pernicieuse , que le chef d'une nation mette sa gloire à augmenter la puissance de son peuple en troublant le repos et la liberté des peuples voisins. Un peuple n'est pas moins un membre du genre humain, qui est la société générale, qu'une famille est un membre d'une nation particidière. Chacun doit incomparablement plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu'à la patrie particulière dont il est né; il est donc infiniment plus per- III. 7

gS DIALOGUES

nicieux de blesser la justice de peuple à peuple , que de la blesser de Famille à famille contre sa république. Renoncer au sentiment d'humanité , non - seulement c'est manquer de politesse et tomber dans la barbarie, mais c'est l'aveuglement le plus dénaturé des brigands et des sauvages; c'est n'être plus homme, et être anthropophagè.

ALGIBIADE.

Vous VOUS fâchez! Il me semble que vous étiez de meilleure humeur dans le monde; vos ironies piquantes avoient quelque chose de plus enjoué.

SOCRATE

Je ne saurois être enjoué sur des choses aussi sérieuses. Les Lacédémoniens ont abandonné tous les arts pacifiques pour ne se réserver que celui de la guerre ; et comme la guerre est le plus grand des maux, ils ne savent que faire du mal; ils s'en piquent ; ils dédaignent tout ce qui n'est pas la destruction dU genre humain , et tout ce qui ne peut servir à la gloire brutale d'une poignée d'hommes qu'on appelle les Spartiates. Il faut que d'autres hommes cultivent la terre pour les nourrir , pendant qu'ils se réservent pour ravager les terres voisines. Us ne sont pas sobres , austères contre eux-mêmes , pour être justes et modérés à l'égard d'autrui; au contraire, ils sont durs et farouches contre tout ce qui n'est point la patrie,

comme si la joiature humaine n'étoit pas plus leur patrie que Sparte. La guerre est un mal qui déshonore le genre humain ; si l'on pouvoit ensevelir toutes les histoires dans un éternel oubli , il faudroit cacher à la postérité que des hommes ont été capables de tuer d'autres hommes. Toutes les guerres sont civiles; car c'est toujours l'homme qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles. Plus la guerre est étendue, plus elle est funesl^; donc cdle des peuples qui composent le genre humain est encore pire que celle des familles qui troublent une nation. H n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi , à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l'ennemi. Comment est-ce que Lycurgue n'a point eu d'horreur de former un peuple oisif et imbécile pour toutes les occupations douces et innocentes de la paix, et de ne lui avoir donné d'autre exercice d'esprit que celui d^ nuire par la guerre à l'humanité?

ALCIBIADE

Votre bile s'échauffe avec raison ; mais aimeriez-vous mieux un peuple comme celui d'Athènes, qui raffine jusqu'au dernier excès sur les arts destinés à la volupté ? Il vaut encore mieux souffrir des naturels farouches comme ceux de Lacédémone.

lOO DIALOGUES

SOCRATE

Vous voilà bien changé! vous n'êtes plus cet homme si décrié ; les bords du Styx font de beaux changements! Mais peut-être que vous parlez ainsi par complaisance ; car vous avez toute votre vie été un Protée sur les moeurs. Quoi qu'il en soit, j'avoue qu'un peuple qui par la contagion de ses mœurs porte le faste, la mollesse, l'injustice et la fraude chesf les autres peuples , fait encore pis que celui qui n'a d'autre occupation, d'autre mérite que celui de répandre du sang ; car la vertu est plus précieuse aux hommes que la vie. Lycurgue est donc louable d'avoir banni de sa république tous les arts qui ne servent qu'au faste et à la volupté ; mais il est inexcusable d'en avoir ôté l'agriculture, et les autfes arts nécessaires pour une vie simple et frugale. N'est-il pas honteux qu'un peuple ne se suffise pas à luimême ,. et qu^^il lui faille un autre peuple appliqué à l'agriculture pour le nourrir ?

ALÇIfilADE.

Hé bien! je passe condamnation sur ce chapitre; mais o'aimez-vous pas mieux la sévère discipline de Sparte , et l'inviolable subordination qui y soumet la jeunesse aux vieillards , que la science effrénée d'Athènei^?

SOCRATE

Un peuple gâté par une liberté excessive est le

DES MORT& ÏOÏ

plus insupportable de tous les tyrans ; ainsi la populace soulevée contre les lois est le plus insolent de tous les maîtres. Mais il faut un milieu. Ce milieu est qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes ,' et consacrées par toute la nation; qu'elles soient au dessus de tout ; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles; qu'ils, puissent tout pour le bien, et suivant les lois; qu'ils ne puissent rien contre ces lois pour autoriser le mal. Voilà ce que les homipes , s'ils n'étoient pas aveugles et ennemis d'eux-mênaes , établiroLent unanimement pour leur félicité; mais les luis , comme les Athéniens , renversent les lois , de peur de donner trop d'autorité aux magistrats, par qui les lois devroient régner ; et les autres , comme les Perses , par un respect superstitieux des lois , se mettent dans un tel esclavage sous ceux qui devroient faire régner les lois , que ceuxci régnent eux-mêmes, et qu'il n'y a plus d'autre loi réelle que leur volonté absolue. Ainsi les uns et les autres s'éloignent du but , qui est une liberté modérée par la seule autorité des lois, dont ceux qui gouvernent ne devroient être que les simples défenseurs. Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à la loi. Sa personne détachée de la loi n'est rien , et elle n'est consacrée qu'autant qu'il est lui-même, sans intérêt et sans passion, la loi vivante donnée pour le bien des

hommes. Jugez par là combien les Grecs, qui méprisent tant les barbares , sont encore dans la barbarie. La guerre du Péloponnèse , où la jalousie ambitieuse des deux républiques a mis tout en feu pendant vingt-huit ans, en est une funeste preuve. Vous-même qui parlez, ici , n'avez- ,vous pas flatté tantôt l'ambition triste et implacable des Lacédémoniens, tantôt l'ambition des Athéniens plus vaine et plus enjouée? Athènes avec moins de puissance a fait de plus grands efforts, et a triomphé long -temps de toute la Grèce ; mais enfin elle a succombé tout à coup y parce que le despotisme du peuple est une puissance folle et aveugle , qui se forcené contre ellemême , et qui n'est absolue et au dessus des lois que pour achever de se détruire.

ALCIBIADE

Je VOIS bien qu'Anytus n'a pas eu tort de vous faire boire un peu de ciguë , et qu'on devoit encore plus craindre votre politique que votre nouvelle religion.

DES MORTS lo3

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