DIALOGUE XVIII
SOCRATE, ALCIBIADE it TIMON.
Juste nûKeu entre la misanthropie et le caractère corrompu d'Alcibiade.
ALCIBIADE
Je suis surpris , mon cher Socrate , de voir que vous ayez tant de goût pour ce misanthrope , qui fait peur aux petits enfants.
SOCllATE.
Il faut être bien plus surpris de ce qu'il s'apprivoise avec moi.
TIMON
On m'accuse de haïr les hommes , et je ne m'en défends pas : on n'a qu'à voir comment ils sont faits, pour juger si j'ai tort. Haïr le genre humain , c'est haïr une méchante bête , une multitude de sots , de fripons , de flatteurs , de traîtres et d'ingrats.
ALCIBIADE
Voilà un beau dictionnaire d'injures. Mais vautil mieux être farouche , dédaigneux , incompatible , et toujours mordant ? Pour moi , je trouve que les sots me réjouissent, et que les gens d'esprit me contentent. J'ai envie de leur plaire à
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mon tour , et je m'accommode de tout pour me rendre agréable dans la société.
TIMON
Et moi , je ne m'accommode de riçn ; tout me déplaît; tout est faux, de travers, insupportable; tout m'irrite, et me fait bondir le cœur. Vous êtes un Prôtée qui prenez indifféremment toutes les formes les plus contraire*, parce que vous ne tenez à aucune. Ces métamorphoses , qui ne vous coûtent rien , montrent un cœur sans principes ni de justice ni de vérité. La vertu ^ selon vous,, n'est qu'un bean nom ; il n'y en a aucune de fixe. Ce que vous approuvez à Athènes , vous le condamnez à Lacédémone. Dans la Grèce vous êtes Grec ; en Asie vous êtes Perse. Ni dieux , ni lois , ni patrie, ne vous retiennent; vous ne suivez qu'une seule règle , qui est la passion de plaire , d'ëblouir, de dominer, de vivre dans les délices, et de brouiller tous les états. O ciel ! faut-il qu'on souffre sur la terre un tel homme, et que les autres hommes n'aient point de honte de l'admirer! Alcibiade est aimé des hommes, lui qui se joue d'eux , et qui les précipite par ses crimes dans tant de malheurs. Pour moi , je hais et Alci^ biade , et tous les sots qui l'aiment ; et je serois bien fâché d'être aimé par eux , puisqu'ils ne sa^ vent aimer que le mal.
DES MORT&. Iô5
ALGIBIADX.
Voilà une déclaration bien obligeante! Je ne vous en sais néanmoins aucun mauvais gré. Vous me mettez à la tête de tout le genre humain , et me faites beaucoup d'honneur. Mon parti est pUis fort que le votre ; mais vous avez bon courage , et ne craignez pas d'être seul contre tous.
TIMOV.
3'aurois horreur de n'être pas seul, quand je vois la bassesse, la lâcheté, la légèreté, la corruption et la noirceur de tous. les honmies qui couvrent la terre.
• ALGIBIADE.
N'er. exceptez-vous aucun ?
TIMON
Non , non , en vérité , aucun ; et vous moins qu'un autre.
ALCIBIADE
Quoi ! pas vous - m^me ? Vous haïssez - vous aussi?
TIMON
Oui, je me hais souvent, quand je me surprends dans quelque foiblesse.
ALCIBIADE
Voui faites très bien ; et vous n'avez de tort qu'en ce que vous ne le faites pas toujours. Qu'y a-t-il de plus haïssable qu'un homme qui a oublié qu'il est homme , qui hait sa propre na-
Io6 DIALOGUES
ture, qui ne voit rien qu'avec horreur et avec une mélancolie farouche , qui tourne tout en poison , et qui lenonce à toute société quoique les honunes ne soient nés que pour être sociables î^
TIMON
Donnez-moi des hommes simples , droits , mais en tout bons et pleins de justice ; je les aimerai , je ne les quitterai jamais, je les encenserai comme des dieux qui habitent sur la terre. Mais tant que vous me donnerez des hommes qui ne sont paa
hommes , des renards en finesse , et des tigres en cruauté , qui auront le visage , le corps , la voix humaine, avec un cœur de monstre, comne les sirènes , Thumanité même me les fera détester et fuir.
ALGIBIAD£.
Il faut donc vous faire des hommes exprès. Ne vaut-il pas mieux s'accommoder aux homnes tels qu'on les trouve , que de vouloir les haïr jusqu'à ce qu'ils s'accommodent à nous ? Avec ce chagrin si critique , on passe tristement sa vie , méprisé , moqué, abandonné, et on ne goûte aucun plaisir. Pour moi , je donne tout aux coutumes ît aux imaginations de chaque peuple ; partout je me réjouis, et je fais des hommes tout ce que je veux: La philosophie qui n'aboutit qu'i faire d'un philosophe un hibou est d'un bien mauvais usage. Il £aut en ce monde une philosophie qui
DES If OATS. 107
aille plus terre à terre. On prend les honnêtes gens par les motifs de la vertu, les voluptueux par leurs plaisirs , et les fripons par leur intérêt. C'est la seule bonne manière de savoir vivre ; tout le reste est vision, et bile noire qu'il faudroit purger avec un peu d'ellébore.
TiMorr.
Parler ainsi , c'est anéantir la vertu, et tourner en ridicule les bonnes mœurs. On ne souffriroit pas un homme si contagieux dans une république bien policée; mais, hélas! où est-elle ici bas, cette république? O mon pauvre Socrate! la vôtre, quand la verrons - nous ? Demain , oui , demain , je m'y retirerois si elle étoit commencée ; mais je voudrois que nous allassions , loin de toutes les terres connues ^ fonder cette heureuse colonie de philosophes purs dans l'île Atlantique.
ALGIBIADE.
Hé ! vous ne songez pas que vous vous y porteriez. Il £siudroit auparavant vous réconcilier avec vous - même , avec qui vous dites que vous êtes si souvent brouillé.
TIMON
Vous avez beau vous en moquer, rien n'est plus sérieux. Oui, je le soutiens que je me hais souvent, et que j'ai raison de me hair. Quand je me trouve amolli par les plaisirs, jusqu'à supporter les vices des hommes, et prêt à leux com-
plaire ; quand je sens réveiller en moi l'intérêt , la volupté , la sensibilité pour une vaine réputation parmi les sots et les méchants , je me trouve presque semblable à eux, je me fais mon procès, je m'abhorre, et je ne puis me supporter.
ALCIBIADE
Qui est-ce qui fait ensuite votre accommodement ? Le faites-vous tête à tête avec vous-même sans arbitre ?
TIMON
C'est qu'après m'être condamné *|e nâe redresse et je me corrige.
ALCIBIADE
Il y a donc bien des gens chez vous ! Un homme corrompu, entraîné par les mauvais exemples; un second qui gronde le premier ; un troisième qui les raccommode , en corrigeant celui qui s'est gâte.
TIMON
Faites le plaisant tant qu'il vous plaira; chez vous la compagnie n'est pas si nombreuse; car il n'y a dans votre cœur qu'un seul homme toujours souple et dépravé , qui se travestit en cent façons pour faire toujours également le mal.
ALCIBIADE
Il n'y a donc que vous sur la terre qui soyez bon ; encore ne l'êtes- vous que dans certains intervalles.
«^ .- — --'■■ rr'
TIMON
Non , je ne connois rien de bon ni digne d'être ahné.
ALCIBIAJDE.
Si vous ne connoissez rien de bon , rien qui ne vous choque et dans les autres et au dedans de vous , si la vie entière vous déplaît , vous auriez dû vous en délivrer et prendre congé d'une si mauvaise compagnie. Pourquoi continuiez-vous à vivre pour être chagrin de tout et pour blâmer tout depuis le matin jusqu'au soir? Ne saviezvous pas qu'on ne manque à Athènes ni de cordons coulants ni de précipices ?
TÏMOIf .
J'aurois été tenté de faire ce que vous dites , si je n'avois craint de faire plaisir à tant d'hommes qui sont indignes qu'on leur en fasse.
ALGIBIABE.
Mais n'aurie5>-vous eu aucun regret de quitter personne ? Quoi ! personne sans exception ? Songez-y bien avant que de répondre.
TIMON
J'aurois eu un peu de regret de quitter Socrate; mais....
ALGIBIADE.
Hé ! ne savez-vous pas qu'il est homme ?
TIMON
Non , je n'en suis pas bien assuré ; j'en doute
I lO DIALOGUES
quelquefois ; car il ne ressemble guère aux autres» Il me paroît sans artifice, §ans intérêt , ^ans ambition. Je le trouve juste, sincère, égal. S'il y avoit au monde dix hommes comme lui , en vérité je crois qu'ils me réconcilieroient avec l'humanité.
ALCIBIADE
Hé bien ! croyez - le donc. Demandez - lui si la raison permet d'être misanthrope au point où vous l'êtes.
TIMON
Je le veux ; quoiqu'il ait toujours été un peu trop facile et trop sociable , je ne crains pas de m'engager à suivre son conseil. O mon cher Socrate ! quand je vois les hommes , et que je jette ensuite les yeux sur vous , je suis tenté de croire que vous êtes Minerve qui est venue sous une figure d'homme instruire sa ville. Parlez, mais selon votre cœur ; me conseilleriez - vous de rentrer dans la société empestée des hommes, méchants , aveugles et trompeurs ? .
SOCBATE.
Non, je ne vous conseillerai jamais de vous rengager, ni dans les assemblées du peuple/ ni dans les festins pleins de licence, ni dans aucune autre société avec un grand nombre de citoyens; carie grand nombre est toujours corrompu. Une retraite honnête et tranquille à l'abri
DSS MORTS. 1 1 1
des passions des hommes et des siennes propres est le seul état qui convienne à un vrai philosophe. Mais il faut aimer les hommes, et leur faire du bien malgré leurs défauts. Il ne faut rien attendre d'eux que de l'ingratitude , et les servir sans intérêt. Vivre au milieu d'eux pour les tromper, pour les éblouir, et pour en tirer de quoi contenter ses passions, c'est être le plus méchant des hommes , et se préparer des malheurs qu'on mérite ; mais se tenir à l'écart , et néanmoins à portée d'instruire et de servir certains hommes , c'est être une divinité bienfaisante sur la terre. L'ambition d'Alcibiade est pernicieuse ; mais votre
misanthropie est une vertu foible , qui est mêlée d'un chagrin de tempérament. Vous êtes plus sauvage que détaché. Votre vertu âpre, impatiente , ne sait pas assez supporter le vice d'autrui ; c'est un amour de soi-même , qui fait qu'on s'impatiente quand on ne peut réduire les autres au point qu'on voudroit. La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l'approuver. Elle attend les hommes ; elle ne donne rien à son goût , ni à sa commodité. Elle se sert de la connoissance de sa propre foiblesse pour supporter celle d'autrui. Elle n'est jamais dupe des hommes les plus trompeurs et les plus ingrats ; car elle n'espère ni ne veut rien d'eux pour son propre intérêt; elle ne
lia DIALOGUES
leur demande rien que pour leur bien véritable. Elle ne se lasse jamais dans cette bonté désinté-^ ressée; elle imite les dieux, qui ont donné aux hommes la vie , sans avoir besoin de leur encens ni de leurs victimes.
TIMOir.
Mais je ne hais point les hommes par inhuma-» nité ; je ne les hais que malgré moi , parce qu'ils sont haïssables. C'est leur dépravation que je hais , et leurs personnes , parce qu'elles sont dépravées*
SOCRATE
Hé bien ! je le suppose. Mais si vous ne haïssez dans l'homme que le mal, pourquoi n'aimez- vous pas l'homme pour le délivrer de ce mal et pour le rendre bon ? Le médecin hait la fièvre et toutes les autres maladies qui tourmentent les corps des hommes ; mais il ne hait point les malades. Les vices sont les maladies de l'ame ; soyez un sage et charitable médecin , qui songe à guérir son malade par amitié pour lui , loin de le haïr. Le monde est un grand hôpital de tout le genre hu* . main , qui doit exciter votre compassion ; l'avarice, l'ambition, l'envie et la colère, sont des plaies plus grandes et plus dangereuses dans les âmes que des abcès et des ulcères ne le sont dans les corps. Guérissez tous les malades que vous pourrez guérir, et plaignez tous ceux qui se trouveront incurables.
TIMOir.
Oh! voilà, mon cher Socrate, un sôphisn^e facile à démêler. Il y a une extrême différence entre les vices de Famé et les maladies du corps. Les maladies sont des maux qu'on souffre et qu'on ne fait pas; on n'en est'^oint coupable, on est à plaindre. Mais pour les vices, ils sont volontaires, ils rendent la volonté coupable. Ce ne sont pas des maux^u'on souffre; ce sont des maux qu'on fait. Ces maux méritent de l'indignation et du châtiment , «t non pas de la pitié.
SOCRATE
Il est vrai qu'il y a deux sortes de maladies des hommes ; les unes involontaires et innocentes , les autres volontaires, et qui rendent le malade coupable. Puisque la mauvaise volonté est le plus grand des maux , le vice est la plus déplorable de toutes les maladies. L'homme méchant qui fait souffrir les autres souffre lui-même par sa malice , et il 9e prépare les supplices que les justes dieux lui doivent; il est donc encore plus à plaindre qu'un malade innocent. L'innocence est une santé précieuse de l'ame ; c'est une ressource et une consolation dans les plus affreuses douleurs. Quoi ! cesserez-vous de plaindre un homme parcie qu'il est dans la maladie la plus fuifeste, qui est la mauvaise volonté? Si sa maladie n'étoit qu'au pied ou à la main , vous le plaindriez ; et III. 8
fl4 DIALOGUES
VOUS ne le plaignez pas lorsqu'elle a gangrené le fond de son cœur !
TIMON
Hé bien ! je conviens qu'il faut plaindre les méchants , mais non pas les> aimer.
SOCRA.T1Ï.
Il ne faut pas les aimer pour leur malice, mais il faut les aimer pour les en guérir. Vous aimez donc lés hommes sans croire les aimer; car la compassion est un amour qui s'afflige du mal de la personne qu'on aime. Savez-vous bien ^e qui voiis empêche d'aimer les méchants ? ce n'est pas votre vertu, mais c'est l'imperfection de la .vertu qui est en vous. La vertu imparfaite succombe dans le support des imperfections d'autrui. On s'aime encore trop soi-même pour pouvoir toujours supporter ce qui est contraire à son goût et à ses maximes. L'amôur-propre ne veut non plus être contredit par la vertu que parole vice. On s'irrite contre les ingrats, parce qu'on veut de la reconnoissance par amour-propre. La vertu parfaite détache l'homme de lui-même, et fait qu'il ne se lasse point de supporter la foiblesse des autres. Plus on est loin du vice, plus on est patient et tranquille pour s'appliquer à le guérir. La vertu imparfaite est ombrageuse , critique , âpre ,. sévère et implacable. \ja vertu qui ne cherche plus que le bien est toujours égale , douce , affable , compatissante ; elle n'est surprise
ni choquée de rien; elle prend tout sur elle, et ne songe qu'à faire du bien>
TIMON
Tout cela est bien aisé à dire^ mais difficile à faire.
SOCRATË.
O mon cher .Timon ! les hommes grossiers «t aveugles croient que vous êtes misanthrope parce que vous avez poussé trop loin la vertu ; et moi je vous soutiens que si vous étiez plus vertueux , vous feriez ceci comme je le dis ; vous ne vous laisseriez entraîner ni par votre humeur sauvage , ni par votre tristesse de tempérament , ni par vos dégoûts, ni par l'impatience que vous causent les défauts des hommes. C'est à force de vous aimer trop , que vous ne pouvez plus aimer les autres hommes imparfaits. Si vous étiez parfait, 'vous paitdonneriez sans peine aux hommes d'être imparfaits, comme les. di^ux le font. Pourquoi ne pas souffrir doucement ce que les dieux , meilleurs que vous , souffrent ! Gettedélicatesse qui vous rend si facile à être blessé est une véritable imperfection. La raison qui se borne ^s'accommoder des choses raisonnables , et à ne s'échauffer que contre ce qui est faux, n'est qu'une demi-raison. La raison parfaite va plus loin ; elle supporte en paix la déraison d'autnii. Voilà le principe de vertu compatissante pour autrui et détachée de soi-toême , qui est le vrai lien de la société.
Il6 DIALOGUES
ALGIBIADE. i.
En vérité, Timon, vous voilà bien confondu avec votre vertu farouche et critique. C'est s'ai-^ mer trop soi-même (jue de vouloir vivre tout seul uniquement poui: soi , et de ne pouvoir souffrir rien de tout ce qui choque notre propre sens. Quand on ne s'aime point tant, on se donne librement aux autres.
SOCRATE
Arrêtez, s'il vous plaît, Alcibiade; vous abuseriez aisément de ce que j'ai dit. il y a deux manières de se donner aux hommes* La première est de se faire aimer, non pour être leur idole, mais pour employer leur confiance à les rendre bons. Cette philanthropie est toute divine. Il y en a une autre qiii est ufie fausse monnoie, quand on se donne aux hommes pour leur plaire, pour les éblouir , pour usurper de l'autorité sur eux en les flattant. Ce n'est pas eux qu'on aime, c'est soi-même. On n'agit que par vanité et par intérêt ; on fait semblant de se donner, pour posséder ceux à qui on fait accroire qu'on se donne à^ux. Ce faux philanthrope e^ comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât ; il paroît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir. Tous les tyrans , tofitis les magistrats , tous les politiques qui ont de l'ambitioij, paroissent bienfaisants et généreux; ils paroissent se donner, et
ils veulent prendre les peuples ; ils jettent l'hameçon dans les festins , dans lés compagnies , dans les assemblées publiques. Ils ne sont pas sociables pour l'intérêt des hommes , mais pour abuser de tout le genre humain. Ils ont un esprit flatteur, insinuant, artificieux , pour corrompre les mœurs des hommes comme les courtisanes, et pour réduire en servitude tous ceux dont ils ont besoin. La corruption de ce qu'il y a de meilleur est le plus pernicieux de tous les maux. De tels hommes sont la peste du genre humain. Au moins l'amourpropre d'un misanthrope n'est que sauvage et inutile au monde; mais celui de ces faux philanthropes est traitre et tyrannique; ils promettent toutes les vertus de la société, et ils ne font de la société qu'un trafic, dans lequel ils veulent tout attirer à eux , et asservir tous les citoyens. Le misanthrope fait plus de peur et moins de mal. Un serpent qui se glisse entre les fleurs est plus à craindre qu'un animal sauvage qui s'enfuit vers sa tanière dès qu'il vous aperçoit.
ALGIBIADE.
Timon, retirons-^nous , en voilà bien assez; nous avons chacun une bonne leçon ; en profitera qui pourra. Mais je crois que nous n'en profiterons guère ; vous serez encore furieux contre toute la nature humaine; et moi, je vais faire le Protée entre les Grecs et le roi de Perse. .
8 J>IALOGUES
ALOBIADE ET PÊRICLÈS.
Sans la vertu les plus grands talents ne sont comptés pour rien après la mort.
PÊRICLÈS.
Mon cher neveu, je suis bien aise de te revoir^ J ai toujours eu de Famitié pour toi.
.. ALGIBIADE.
Tu me l'as bien témoigné dès mon enfance. Mais je n'ai jamais eu tant de besoin de ton secours qu'à présent : Socrate , que je viens de trouver, me fait craindre les trois juges , devant lesquels je vais comparoître.
PÉRICLÈS
Hélas I mon cher neveu, nous ne sommes plus à Athènes ; ces trois vieillards inexorables ne comptent pour rien l'éloquence. Moi-même j'ai senti leur rigueur , et je prévois que tu n'en seras pas exempt.
ALCIBIAD£.
Quoi! n'y a-t-il pas quelque moyen pour gagner ces trois hommes ? Sont-ils* insensibles à la flatterie, à la pitié, aux grâces du discours, à lapoé-»
DES MORTS. Ilf)
$ie, à la[ musique^ aux râisoniiêinents subtils, aif récit des grandes actions ?
PÉRICLÈS
Tu sais bien que si l'éloquence avôit ici quelque pouvoir, sans vanité , ma condition devroit être aussi bonne que celle d'un^autre; mais on ne gagne rien ici à parler. Ces traiU flatteurs qui enlevoient le peuple d'Athènes, ces tours convaincants, ces manières insinuantes qui prennent les hommes par leurs commodités et par leurs passions , ne sont plus d'usage ici ; les oreilles y sont bouchées, et les cœurs de %r. Moi q;ii suis mort dans cette malheureuse giterre du Péloponnèse, je ne laisse pas d'en être puni. On devroit bien me pardonner une faute qui m'a coûté la vie; et même c'est toi qui me* la- fis faire.
" ALCIBIADE
Il est vrai que je te conseillai d'engager la guerre plutôt que de rendre compte. N'est-oe pas ainsi que l'on fait toujours ? Quand on gouverne un état , on commence par soi , par sa commodité , sa réputation , son intérêt; le public va comme il peut ; autrement quel sçroit le sot qui se donneroit la peine de gouverner , de veiller nuit et jour pour faire bien dormir les autres ? Est-ce que vos juges d'ici trouvent cela mauvais ?
PÉRICLÈS
Oui, si mauvais, qu'après être mort de la peste
laO DliLLOGUES
dans cette maudite guerre, où je perdis la con*^ fiance du peuple, j'ai souffert ici de grands supplices pour avoir trou blé. la paix mal à propos. Juge par là, moii pauvre neveu, si tu en seras quitte à meilleur marché.
ALCIBIADE
Voilà de joaauvaises nouvelles. Les vivants,, quand ik sont bien fâchés disent, Je voudrois être mprt; et moi, je dirois volontiers au contraire. Je voudrois me porter bien.
PÉRICLÈS
Oh ! ^tu n'es gjjjs au temps de cette belle robe traînante de pourpre avec laquelle tu charmpisL toutes les femmes d'Athènes et de Sparte. Tu seras puni, non -seulement de ce que tu as fait, mais encore de ce que tu m'as conseillé defaii^.
V ^i'%/%r^*^-9/%*^'%<%i%^%/^^^%r»ty,/^%^%/*/%t%/%/%/%/%/^m%^'m/9,''^/m/%i^
ALCIBIADE, MERCURE et CARON.
Caractère d'un jeune prince corrompu par i'ambîtîpn et Tamour du plaisir.
CAROlî.
Quel homme mènes-tu là? il fait bien l'important. Qii'a-t-il plus qu'un autre pour s'en faire accroire?
MERCURE
Il étoit beau , bieh fait , babile , vaillant , éloquent, propre à charmer tout lé monde. Jamais homme n'a été si souple , il prenoit toutes sortes de formes comme Protée. A Athènes , il étoit délicat , savant et poli ; à Sparte , dur , austère et laborieux ; en Asie , effén^iué , mou et magnifique, comme les Perses; en Thrace , il- étoit toujours à cheval, et buvoit comme Silène. Aussi a-t-il tout brouillé et tout renversé dans tous les pays où il a passé.
GARON.
Mais ne renversera-t-il pas aussi ma barque , qui est vieille , et qui fait eau partout ? Pourquoi vas-tu te charger de telle marchandise? Il valoit mieux le l^ÀfiSQr parmi les vivants; il auroit causé des guerres , des carnages , des désolations , qui nous auroient envoyé ici bien des ombres. Pour la sienne, elle me fait peur. Comment s'appellet-il?
Alcibiade. N'en as-tu pas ouï parler ?
CARON
Alcibiade!' Hé! toutes les ombres qui viennent me rompent la tête à force de m'en entretenir. II m'a donné bien de la peine avec tous les morts qu'il a fait périr en tant de guerres. N'est-ce pas lui qui s'étant réfugié à Sparte après les impiétés
qinl avoit faites à Athènes , corrompit la femme <hi roi Agis ?.
MERCURE
C'est lui-même.
CARON
Je crains qu'il ne fasse de même avec Proserpine ; car il est plus joli et plus flatteur qije notre roi Pluton. Mais Pluton n'entend pas raillerie.
MERCURE
Je te le livre tel qu'il est. S'il fait autant de fracas aux enfers qu'il en a fait toute sa vie sur la terre , ce ne sera plus ici le royaume du silence. Mais demande-lui un peu comment il fera. Ho! Alcibiade , dis à Caron comment tu prétends faire ici bas. ^ . .
ALGIBIADE.
Moi, je prétends y ménager tout le monde. Je conseille à Caron de doubler json droit de péage , à Pluton de faire la guerre contre Jupiter pour être le premier des dieux, attendu que Jupiter gouverne mal les hommes, et que l'empire des morts est plus étendu que celui des vivants. Que fait^il là-haut dans son Olympe où fl?^aisse toute chose sur la terre aller de travers ? Il vaut bien mieux reconnoître pour souverain de toutes les divinités celui qui punit ici bas les crimes, et qui redresse tout ce que son frère, par son in-
DES MORTS. 12v3
(lôlence, a laissé gâter. Pour Proserpine , je lui dirai des nouvelles de la Sicile, qu'elle a tant aimée ; je lui chanterai sur ma lyre les chansons qu'on y a faites en son honneur ; je lui paiderai des nymphes avec lesquelles elle cueilloit des fleurs quand Pluton là vint enlever; je lui dirai aussi toutes mes aventures , et il y aura bien du malheur si je ne puis lui plaire.
MERCURE
Tu vas gouverner les enfers ; je parierois pour tof; PlutOB té fera entrer dans son conseil, et s'en trouvera mal. Voilà ce qui me console pour Jupiter mon père , que tu veux faire détrôner.*
ÀLCIBIADE.
Pluton s'en trouvera fort bien, et vous le verrez.
MERCURE
Tu as donné de pernicieux conseils en ta vie.
ALCIBIADE
J'en ai donné de bons aussi. "
Celui de l'entreprise de Sicile étoît-il bien sage ? les Athéniens s'en sont-ils bien trouvés?
ALCIBIADE
Il est vrai que je donnai aux Athéniens le conseil d'attaquer les Syraçusains , non-seulement pour conguérir toute la Sicile et ensuite l'Afrique, mais encore pour tenir Athènes dans maMépen-
I a4 DIALOGUES
dance. Quand on a affaire à un peuple léger, inégal, sans raison, il lië faut pas le laisser sans affaire; il faut le tenir toujours dans quelquegrand embarras , afin qu'il ait sans cesse besoin de vous, et qu'il'ne s'avise pas de censurer votre conduite. Mais cette affaire, quoiqu'un peu hasardeuse , n'auroit pas laissé de réussir si je l'eusse^ conduite. On me rappela à Athènes pour une sottise ^ pour ces Termes mutilés. Après mon départ, Lamachus périt comme un étourdi. Nicias étoit un grai^d ihdolent, toujours craintif et ii^solu; Les. gens qui craignent tàht ont plus à 'craindre que lesr autres ; car- ils perdent les avantages que la fortune leur présente, et ils laissent venir tous les inconvénients qu'ils ont prévus. On m'accusa encore d'avoir, par dérision avec des libertins, représenté dans une débauche les mystères de Gérés. On disoit que. j'y faisois le principal personnage, qui étoit celui du sacrificateur. Mais tout cela, rhansons, on ne pouvoit m'en convaincre.
mercujvï:.
Chansons ! D'où vient donc que tu n'osafe jamais te présenter, et répondre aux accusations?
ALGIBIADE.
Je me*serois livré à eux, s'il eût été question de toute? autre' chose; mais coname il s'agissoit
DCS MORTS. .125
de ma vie , je ne Faurois pas confiée à ma propre
mère.
MERCURE
Voilà une lâche ré^nse. ISTas-tu point de honte de me la faire ? Toi qui savois hasarder ta vie à la merci d'un charretier hrutal dès ta plus tendre enfance , tu n'as point osé mettre ta vie entre les mains des juges pour sauver, ton honneur dah^ uû âge mûr ! O mon ami , il falloit que tu te sentisses coupable.
▲LCIBIADE.
C'est qu^uh enfant qui joue dans un chemin et qui ne veut pas interrompre son jeu pour laisser passer une charrette , fait par dépit et par mutinerie ce qu'un homme ne fait point par raison. Mais enfin vous direz cequ'il vous plaira; je craignis me^ envieux et la sottise du peuple , qui se met en fureur quand il est question de toutes vos divinités.
MERCURE
Voilà un langage de libertin; et je parierois que tu t'étois* moqiîé des mystères de Cèrès Éleusine. Pour mes figures, je. n'en doute point, tu les avois mutilées.
CARON
Je ne veux point recevoir dans ma barque cet ennemi des dieux, cette peste du genre humain.
ALGIBIAEtE.
Il faut bien que tu me reçoives; où veux-tu donc que j'aille ?
GAROJÏ. ^ .
Rétourne à la lumière pour toumaenter tous les vivants, et faire encore du bruit sur la terre. C'est ici le séjour du silence et du repos.
. ALGIMADE.
Hé ! de grâce , ne me laisse pas errer sur les rives du Styx , comme les morts privés de la sépulture; mon ame a été trop grande paçmiles hommes pour recevoir un tel affront. Après tout, puisque. j'ai reçu les honneurs funèbres, je puis contraindre Caron à me passer dans sa barque. ' Si j'ai mal vécu, les juges des enfers me puniront ; maïs pour ce vieux fantasque , je l'obligerai bien..:.