‹ Œuvres choisiesChapitre 19 sur 111 · CA'ROW · texte numérisé non relu

CA'ROW

Puisque tu le 'prends sur un ton si haut , je veux savoir comment tu as été inhumé; car on parle de ta mort bien confusément. Les uns disent que tu as été poignard,é dans le sein d'ime courtisane. Belle mort pour un homme qui fait le grand personnage! D'autres disent qu'on te brûla. Jusqu'à ce que. le fait soit éclairci, je me moque de ta fierté. Non, tu n'entreras point ici.

ALCIBIADE

Je n'aurai pas de peine à raconter ma dernière

aventure ; elle est à mon honneur, et elle couronne une belle vie. Lyisander, sachant (Combien j'avois fait de mal aux Lacédémoniens en servant ma patrie dans Je combat «. et en négociant pour elle auprès des Perses , résolut de demander à Pharnabaze de me faire mourir. Ce Pharnabaze commandoit sur les côtes d'Asie au nom du grand roi. Pour moi , ayant vu que les chefs athéniens se conduisoient avec témérité , et qu'ils ne vou-loient pas même écouter mes avis pendant que leur flotte étoit dans la rivière de la Chèvre, près de l'Hellespont, je leur prédis leur ruiiie, qui arriva bientôt après ; et je me retirai dans un lieu de Phrygie que les Perses m'avoient donné pour ma subsistance. Là je vivois content, désabusé de la fortune qui m'a voit tant de fois trompé, et je ne songeois plus qu'à me réjouir. La courtisane Thimandra étoit avec moi. Pharnabaze n'osa refuser ma mort aux Lacédémoniens ; il envoya son frère Magnaûs poiïr me faire couper la tête et pour brûler mon corps. Mais il n'osa avec tous ses Perses entrer dans la maison où j'étois ; ils mirent le feu tout autour, aucun d'eux n'ayant le courage d'entrer pour m'attaquer. Dès que je m'aperçus de leur dessein*, je jetai sur le feu tous mes habits, toutes les hai'des que je trouvai, et même le^ tapis qui étoient dans la maisoa^ puis je mis mo^ manteau plié .autour de ma main

gauche ^ et , de la droite tenant mon épée nue ^ je me jetai hors de la maison au travers de mes ennemis, sans que le feu me fît aucun mal; à peine brilla- t-il un peu mes habits. Tous ces barbares s'enfuirent dès que je parus ; mais , en fuyant, ils me tirèrent tant de traits que je tombai percé de coups. Quand ils se furent retirés , Thimandra alla prendre mon coi*ps, l'enveloppa, et lui donna la sépulture le plus- honorablement qu'elle put.

Cette. Thimandra. n'est - elle pas k mère de la fameuse Courtisane de Corinthe , nommée Laïs ?

ALGIBIA.DE. •

G'-^st i|lle-même. Voilà l'histoire de ma raott et de ma sépulture. Vous reste- 1- il quelques difficultés?

CAROW.

Oui, une grande, sans doute, que je te défie -de lever. .

ALCIBXADE.

Explique-la-nous, nous verrons.

CAROK.

Tu n^a§ pu te sauver de cette maison brûlée qu'en te jetant comme un désespéré au travers de tes ennemis ; et tu [veux que Thimandra , qui demeura dans les ruines de cette maison tout en feu, n'ait souffert aucun mal! De plus j'entends

dii'e à plusieurs ombres que les Lacédémouiens ni les Perses ne t'ont point fait mourir ; on assure que tu avois séduit une jeune femme d'une maison très noble , selon ta coutume ; que les frères de cette femme voulurent se venger de ce déshonneur, et te firent brûler.

ALCIBIADE

Quoi qu'il en soit, tu ne peux douter^ suivant ce compte même, que je n'aie été brûlé comme les autres morts.

, CARON

Mais tu n'as pas reçu les honneurs de la sépulture. Tu cherches des subtilités. Je vois bien que . tu as été un dangereux brouillon.

ALCIBIADE

J'ai été brûlé comme les autres morts , et cela suffît. Veux- tu donc que Thimandra vienne t'apporter mes cendres , ou qu'elle t'envoie un certificat? Mais si tu veux encore contester, je m'en rapporte aux trois juges d'ici -bas. Laisse -moi passer pour plaider ma cause devant eux.

CARON

Bon ! tu l'aurois gagnée si tu passois. Voici un homme bien' rusé !

MERCURE

Il faut avouer la vérité : en passant j'ai vu l'urne où la courtisane avoit , disoit - on , mis les cendres de son amant. Un homme qui savoi): si m. 9

1 3o DIALOGtJES

bien enchanter les femmes ne poiivoit manquer de sépulture ; il a eu dés honneurs , des regrets , des larmes , plus qu'il ne méritoit.

ALGIBIADE.

Je prends acte que Mercure a vu mes cendres dans une urne. Maintenant je sommé Caron de me recevoir dans sa barque ; ,il n*est plus en droit de me refuser.

MERCURE

Je le plains d'avoir à se charger de toi , méchant homme ; tu as mis le feu partout. C'est toi qui as allunié cette horrible guerre dans toute la Grèce. Tu es cause que les Athéniens et les Lacédëmoniens ont été vingt-huit ans en armes les uns contre les autres , par mer et par terre.

ALGIBIADE.

Ce n'est pas inoi qui en- suis la cause , il faut s'en prendre à mon oncle Périclès.

MERCURE

Périclès , il est vrai , engagea cette funeste guerre, mais ce fut par ton conseil. Ne te souviens-tu pas d'un jour que tu allas heurter à sa porte? ses gens te dirent qu'il n'avoit pas le temps de te voir , parce qu'il étoit embarrassé pour les comptes qu'il devoit rendre aux Athéniens de l'administration des revenus de la république. Alors tu répondis : Au lieu de songer à rendre compte , il feroit bien mieux de songer à quelque

DKS MORTS. l3l

expédient pour n'en rendre jamais. L'expédient que tu lui fournis fut de brouiller les affaires, d'allumer la guerre , et de tenir le peuple dans la confusion. Périclès fut assez corrompu pour te croire ; il alluma la guerre , il y périt ; ta patrie y est presque périe aussi ; elle y a perdu sa liberté. Après cela faut - il s'étonner si Archestrate disoit que la Grèce entière n'étoit pas assez puissante pour supporter deux Alcibiades? Timon le misanthrope n'étoit pas moins plaisant dans son chagrin, lorsque indigné contre les Athéniens, dans lesquels il ne vojoit plus de traces de vertu , et te rencontrant un jour dans la rue , il te salua et te prit par la main en te disant : Courage , mon enfant ! pourvu que tu croisses encore en autorité, tu causeras bientôt à ces gens-ci tous les maux qu'ils méritent.

ALGIBIADE.

Faut-il s'amuser aux discours d'un mélancolique qui hàïssoit tout le genre humain ?

MERCURE

Laissons là ce mélancolique. Mais le conseil que tu donnas à Périclès, n'est-ce pas le conseil d'un voleur ?

ALGIBIADE.

Mon pauvre Mercure, ce n'est point à toi à parler de voleur ; on sait que tu en as fait longtemps le métier ; un dieu filou n'est pas propre à

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corriger les hommes sur la mauvaise foi en matière d^argent.

MERCURE

Caron , je te conjure de le passer le plus vite que tu pourras ; car nous ne gagnerons rien avec lui. Prends garde seulement qu'il ne surprenne les trois juges, et Pluton même; avertis-les de ma part que c'est, un scélérat capable de faire révolter tous les morts , et de renverser le plus paisible de tous les empires. La punition qu'il mérite , c'est de ne voir aucune femme, et de se taire toujours. Il a trop abusé de sa beauté et de son éloquence. Il a tourné tous ses gi'ands talents à faire du mal.

CARON

Je donnerai de bons mémoires contre lu} , et je crois qu'il passera fort mal son temps parmi les ombres , s'il n'a plus de mauvaises intrigues à y faire.

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