C:ÉSAR
Tu seras, bien surpria quand tu sauras que j'ai
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été percé 4'autant de coups au milieu du sénat par mes meilleurs amis ! Quelle trahison !
CATOjr.
Non , je n'en suis fipint surpris. N'étois-tu pas le tyran de tes amis aussi-bien que du reste des citoyens? Ne devoient-ils pas prêter leurs bras à la veiîgeance de la patrie opprimée? Il faudroit immoler non-seulement son ami, mais encore son propre frère, à l'exemple de Timoléon , et ses propres enfants , comme fit l'ancien Brutus.
CÉSAR
Un de ses descendants n'a que trop suivi cette belle leçon. C'est Brutus , qiie j'aimois tant , et qui passoit pour mon propre fils, qui a été le chef de la conjuration, pour me massacrer.
CATOiy
O heureux Brutus, qui a rendu Rome libre, et qui a consacré ses mains dans le sang d'un nouveau Tarquin plus impie et plus superbe que celui qui fut chassé par Jiinius !
CiSAR.
Tu as toujours été prévenu contre moi , et outré dans tes maximes de vertu.
CÀTON.
Qui est-ce qui m'a prévenu conti'e toi ? ta vie dissolue, prodigue, artificieuse, efféminée, tes dettes, tes brigues, ton audace; voilà ce qui a prévenu Caton contre cet homme dont la ceinture ,.
la robe traînante , l'air de mollesse , ne promet» toient rien qui fut digne des anciennes mœurs. Tu ne m'as point trompé; je t'ai connu dès ta jeunesse. Oh! si l'on m'avoit cru.... -
CÉSAR
Tu m'aurois enveloppé dans la conjuration de Catilina pour me perdre.
CATOTT.
Alors tu vivois en femme , et tu n'étois homme que contre ta patrie. Que ne fis-je point pour te convaincre ! Mais Rome couroit à sa perte , et elle ne vouloit.pas connoître ses ennemis.
CÉSAR
Ton éloquence me fit peur, je l'avoue, et j'eus recours à l'autorité. Mais tu ne peux désavouer que je me tirai d'affaire en habile hpinmey
^ CATOir. •
Dis en habile scélérat. Tu éblouissoîs les plus sages par tes discours modérés et insinuants; tu favorisois les conjurés sous prétexte de ne pousser pas la rigueur trop loin. Moi seul je résistai en vain; dès lors les dieux étoient irrités contre Rome.
CÉSAR
Dis-moi la vérité ; tu craignois après la bataille de Pharsale de tomber entre mes mains ; tu aurois été fort embarrassé de paroître devant moi. Hé !
ne savois-tu pas que je ne voùlois que vaincre et pardonner ?
CATON
C'est le pardon du tyran , c'est ' la vie même ^ oui, la vie de Gaton due à César que je craignois. Il valoit mieux mourir que de te voir.
CÉSAR
Je t'aurois traité généreusement , comme je traitai ton fils. Ne valoit-il pas mieux secourir 3ncore la république?
CATON
Il n'y a plus de république dès qu'il n'y a plus de liberté.
CÉSAR
Mais quoi ! êtne furieux contre soi-même ?
CATON
Mes propres mains m'ont mis en liberté malgré le tyran ^ et j'ai méprisé ,1a vie qu'il m'eut offerte. Pour toi, il a fallu que tes propres amis t'aient déchiré comme^un monstre.
CÉSAR
Mais si la vie étoit si honteuse pour un Romain après ma victoire , pourquoi m'envoyer ton fils ? voulôisrtu le faire dégénérer ?
CATON
Chacun prend son parti selon son cœur pour vivre ou pour mourir. *Caton ne pouvoit que mourir; son fils, moins grand que lui, pouvoit
encore supporter la vie, et espérer, à cause de sa jeunesse , des temps plus libres et plus heureux. Hélas! que ne souffris-je pas lorsque je laissai aller mon fils vers le tyran !
cfeAR.
Mais pourquoi me donnes-tu le nom de tyran ! je n'ai jamais pris le titre de roi.
CATOW,
Il est question de la chose, et non pas du nom. De plus, combien de fois te vit-on prendre divers détours pour accoutumer le sénat et le peuple à ta rc^yauté ! Antoine même , dans la fête des Lupercales , fut assez imprudent pour te mettre, sou$ une apparence de jeu, un diadème autour àe la tête. Ce jeu parift trop sérieux et fit horreur. Tu sentis bien l'indignation publique, et tu renvoyas à Jupiter un honneur que tu n'osois accepter. Voilà ce qui acheva de déterminer les conjurés à ta perte. Hé bien! ne savon s nous pas ici-bas d'assez bonnes nouvelles?
CESAR
Trop bonnes ! Mais tu ne me lais pas justice. Mon gouvemementa été doux; je me suis comporté en vr^i père de la patrie ; on en peut juger par la douleur que le peuplé témoigna après ma mort. C'est un temps où tu sais que la ,flatterie n'est plus desaisoii. H^as! les pauvres gens , quand on leur présenta ma robe sanglante , vou-
DES MORTS. a 3.^
lurent me venger. Quels regrets! Quelle pompe au champ de Mars à mes funérailles ! Qu'as-tu à répondre ?
CLTOSK.
Que le peuple est toujours peuple, crédule, grossier, capricieux , aveugle, ennemi de son véritable intérêt. Pour avoir favorisé les successeurs du tyran et persécuté ses libérateurs, qu'estce que ce peuple n'a pas souffert ? On a vu ruisseler le plus pur saiïg des citoyens par d'innombrables proscriptions. Les triumvirs ont été plus barbares que les Gaulois meme3 qui prirent' Rome. Heureux qui n'a point vu ces jours de désolation ! mais enfin parle-moi. O tyran , pourquoi déchirer les entrailles de Rome ta mère ? Quel fruit te reste-t-il d'avoir mis ta patrie dans les fers ? Estce de k gloire que tu chèrchois? N'en ^urois-tu pas trouvé une plus pure et plus éclatante* à conserver la liberté et la grandeur de^ cette ville reine de l'univers, comme les Fabius, les Fabricius, les Marcallus, les Scipions? T« falloit-il une vie douce et heureuse? L'as*tu trouvée dans les horreurs inséparables de la tyrannie? Tous les jours de ta vie étoient pour toi aussi périlleux que celui où tant de bons citoyens immortalir sèrent leur vertu en te massacrant. Tu ne voyois auciul' vrai Romain dont le courage ne dût te faire pâlir d'effroi. Est-ce donc là cette vie tran-
2i36 DIALOGUES
quille et heureuse que tu as achetée par tant de peines et de crimes ? Mais que dis-je ? tu n'as pas même eu le temps de jouir dw fruit de ton impiété. Parle , parle, tyran ; tu as maintenant autant de peine à soutenir mes regards que j'en aurois eu à souffrir ta présence odieuçe quand je me donnai la mort à Utique. Dis, si tu l'osés, que tu as été heureux.
CÉSAR
J'avoiie que je ne l'étois pas ; mais c'éloient tes semblarbles qui troubloient mon bonheur.
CATON
Dis plutôt que tu le troublois toi-même. Si tu avois aimé là patrie , la patrie t'auroit aimé. Celui que la patrie aime n'a pas. besoin de gardes: la patrie entière veille autour de lui. La vraie sûreté est de ^e faire que du bien , et d'intéresser le • monde entier à sa conservation. Tu as voulu régner et te faire craindre. Hé bien! tu as régné, on t'a craint ; mais lés hommes se sont délivrés du tyran et de la crainte tout ensemble, Ainsi pé^ rissent ceux qui , voulant être craints de tous les hommes , ont eux-mêmes tout à craindre de tous les hommes intéressés à les prévenir et à se délivrer de leur tyrannie.
CÉSAR
Mais cette jpuissance que tu appelles tyraraiique étoit devenîie nécessaire. Rome ne pouvoit plus
DES MORTS. u37
soutenir sa liberté; il lui falloit un maître. Ponir pée commençoit à l'être : je ne pus souffrir qu'il !e fût à mon préjudice.
CATOir*
Il falloit abattre le tyran sans aspirer à la tyrannie. Après tout, si Rome étoit assez lâche pour ne pouvoir plus se passer d'un maître , il valoit mieux laisser faire ce crime à un autre. Quand un voyageur ya^tomber entré les mains des scélérats qui se ijrépafént à le voler, faut-il les prévenir en se hâtant de faire une action si horrible? Mais la trop grande autorité de Pompée t'a servi de prétexte. Ne sait-on pas ce que tu dis, en allant en Espagne , dans une petite ville où divers ci- * toyens briguoient la magistrature ? Crois-tu qu'on . ait oublié ces vers grecs qui etoient si souvent dans ta bouche? De plus, si tu connoissois la misère et l'infamie de la tyrannie, que ne la
quittois-tu? .'*
cisAR.
Hé ! quel moyen de la quitter ? Le sentier par où on .y monte est rude et* escarpé, mais il n'y a point de chemin pour en descendre; on n'en sort que pour tomber dans le précipice.
CATOTf.
Malheureux ! pourquoi donc y aspirer ? pourquoi tout renverser pour y parvenir? pourquoi verser tant de sang, et n'épargner pas le tien
a38 DIALOGUES
même , qui fut encore répandu trop tard ?* tu
cherches dé vaines e^usés.
GIÉSAR.
Et toi , tu ne me réponds pas : je te denoiande comment on peut avec sûreté quitter la tyrannie.
CATOir.
Va le demander à Sylla , et tais -toi. Consulte ce monstre affamé de sang : son exemple te fera rougir. Adieu, je crains que Foteî^re dé Bmtus ne soit indignée , si elle me voit parler avec toi.
DIALOGUE XLL