DIALOGUE XLIX
HORACE ïT VIRGILE.
Caractères de ces deux poètes.
• VIRGILE
Que nous sommes tranquilles et heureux sur ces gazons toujours fleuris, au bord de cette onde si pure , auprès de ce bois odoriféritnt !
HORACE
Si vous n'y prenez garde , vous allez faire une églogue. Les ombres n'en doivent point faire. Voyez Homère , Hésiode , Théocrite , couronnés de laurier : ils entendent chanter leurs vers, mais ils n'en font plus.
VIRGILE
.rapprends avec joie que les vôtres sont encore
après tant de siècles les délices des gens de lettres;
Vous ne vous trompiez pasi^uand vous disiez dans
vos pdes d'un ton 3i assuré : Je rie mourrai pas
tout entier.
HOBACS.
Mes ouvrages ont résisté au temps , il est vrai ; mais il £aut vous aimer autant que je le fais pour
n'être point jaloux de votre gloire. On vous place d'abord après Homère.
VIRGILE
Nos muses ne doivent point être jalousés l'une de l'autre ; leurs genres sont différents. Ce que vous avez de merveilleux , c'est la variété. Vos odes sont tendres , gracieuses , souvent véhémentes-, rapides, sublimes. Vers satires sont sim* pies , naïves , courtes , pleines de sel ; on y trouve une profonde connoissance de l'homme , une philosophie très sérieuse , avec un tour plaisant qui redresse le^ mœurs des hommes et qui les instruit en se jouant. Votre Art poétique montre que vous aviez toute l'étendue des connoissances acquises, et toute la force de génie nécessaire pour exécuter les plus grands ouvrages , soit pour le poème épique, soit pour la tragédie.
HORACE
C'est bien à vous à parler de variété , vous qui avez mis dans vos églogues la tendresse naïve de Théocrite ! Vos Géorgiques sont pleines de peintures les plus riantes ; vous embellissez et vous passionnez toute la nature. Enfin, dans votre Enéide, le bel ordre, la magnificence , la force et la sublimité d'Homère éclatent partout.
VIRGILE
Mais je n'ai fait que le suivre pas à pas.
Dt^S
S ^foms^ ^73
"' HORACE* i
Vous n'avez point suivi Hoaiore qfuarid vous avafc traité les amours de Didl>n. ^Ce ^u^trièn)^ V*
livre est tout originalfOn ne peut pas ii»éme vftus ôterla louange d'avoir'failtle descente d'Énéeaux enfers#plus beBe que, n'est l'évocation des améS qpi est dans^rOclyssée. '• • * , • -
virgiIe. ^ ' .. •
^ Mes derniers livres so«t négligçs. Je ne ptétfn-^ dois pas les laisser si imparfaits. Vous savez <|ue|e voulus les brûler. ^ r» *
Qu^l domiïiage'^si voife l'eussiez failSti Geétoit une délicate^e excessive ; on vojt bierf cgie l'autébr des GéoiÇiques auroit pjii finir l^néide avec le même soin. Je regarde moin§ cette dernière exactitude, que j'e^r du génie, la (5Dpduite de tout Tanvrage , la fovce et la hardiesse de^ peintui^. A voj^s parler ingénumont^ si quelque chose vo«& eçdpéche d'égaler Hpmère , C'èsl d'être plus ,poli, plus châtié, plus fliii, nniis moins simple', moins foft», moins sublime ; car
d'bn seul trait il met la nature toute nue dt^vanf
les yeiix. • . " •» . . • ■ *
Tavoue que* j'ai déjobé quelque chese à la sidiple nature, pour m'accommbder tu goût d'un peu||^e magnifique et délicat sur toutes les ch#ses III. 18
%']/\ J[>ÉLIjOGUES
qui ont .rapport à la politesse. Homère^'semble
atoir oiib.Mé I^ lûctetir^pour ne soi^gçr à peindre
* tf
Ç' en (;oiy; que lii vraie nature.,.^ ïji cela je. Jiai.çè(J.e,
* ' '•. HORACE
Vons êtes toujoui^s ce Hiodeste Virgile qui eut tant de peine à se produire à 3a cour d'Atigiistc. Je vous ai dit libremeî}t.î^e que j'ai pensé sur vbs ouvragés", , dît es- rttoi de même /les défauts des niSens. Quoi donc! me croyez-voûs incapable de les reconnoître ? * *
VIRGitE.
> Ik ^ ^, ce me semble, qiqiglqyçs endroits de ^ùj]^ ^^s (jiji pojirroieiit être retranchés sans rien ôteî' ail. sujet . et qui n'-en trente pçint dans votre desseiû. Je n'ignore point le transport que Pode dc^t avjpir; mais il y a des choses écartées qu'un Hjeau transport ne va point chercher. U y a aussi quelques endroits jjfassionnés , ïnerveilleux , où you3 rëçaarquerez peut-être que quelque chose manque , oi^pour l'harmonie , ou pour la simplioitécle la passif n. Jaùia^s hor|^me3^a donné un 4tour glus heureux. que vous» à la parole, pour lui faire signifier un beau sens avec brièveté et délicatesse ; les mots deviennent tout nouveaux par l'usage que vo^s en faite^. Mais tout n'est pas égaleipjent coulqpt ; U y ft des chosçs que Je croirois un ^eu trop .totirnées.
WfcS MORTS. > 1^5
'' HORACE*
Pour rhanxionie,^e ne'œ'étonne pas^iie vous soyez si difficile, fiieff n'estSî iioux et si nombreux que*^vos vers ; kur cadence seule attendrit , 6t fait coij^er les^lartne§ dofiyeux.... " . -
^ Virgile.
L'ode demande une autre harmonie tjoute différente , que vous atez trouvée pi^squç toujours^- et qui «st plus variée que la mienne.*» •' '' , '
HORACE. r**
Enfin je n'ai feit que de petits ouvrages. J'ai 4)lânié'ce qui^est niai; j'ai montré les règles de ce qui ^t bien ; naais je n'a^ rieii exécuté de grand comme yotre poème héroïque* • .
VIRGILE. -
"Eli vérité i toon cher Horace , il y a <l^à bien lo,^,.e«>p» que Jus »o„s donnom d« louanges ;. pour d'ht)nnêtes gens , j'en ai honte. Finissons. . • . » - .
DIAXOOUE.L.
PARtoASIUS ET, POtJSSII^.
PARRHASIUS
Il y a déjà assez long-temps miVin nous faiso|l attendre votre venue : il faut que vous soyez mort assez vieux.
poussiir.
Oui , gt f ai travaillé jusque dans une vieillesse fort avancée. ^
• PARRHASIUS
fin j^ouA a /narqtié ici une place s^z honortblèi à la tête des peintres françois : si,vgiïs aviçz été mis parmi les italiens , vous seriez en meilleure compag^ia Mais c^ 'peintres-^ que Va- S2ifi nous vante tqps Içs jours, vous ^uroient fait jyien des que4:ell^. Û y a ces. ^eu% écoles 4p^baH^e^ et florentine ^^sai^ parlei' de eeljô quvse £onti)^ encor^àRoxRQ:tous ces gens là nous rompent sans ces^e Iji tête pal» Igurs. js^lousi^s. Ils avoient pris pour juge^ "de: leurs différents ApeHes^ Zeuxi^. et moi } mâu i¥>us auilôns plus d'ai&ires que Minos, EaqUe et Rhadan^^nthe , si noasles voulions accorder. Us sont même jaloux des an-
DÈS MORTS. a 77
ciens, et osent se comparer à nous. Leur vanité est insupportable.
POUSSIN
Il ne ftiut point faire de comparaison, car vos
ouvrages ûe restent point pour en juger; et je crois que vous n'en^&ites plus sur le bord .du Styx ; il y fait un peu trop obscur pour y exceller dans le coloria , dans la^ perspective , et dans la dégradation de- lumière. Un tableau fait ici - bas HP pourroit être qu'unanuit , tout y seroit ombre. Pour revenir à vous autres anciens , je conviens que le préjugé général est en votre'-faveur. Il y asujet'tle croire que votre art , qui est dii- même goût que la sculpture, a voit été poussé jusqu'à la même perfection , et que vos tableaux égalôient \m statues de Praxitèle , de 8côpas et d^ Phidias ; mais enfin il rfe nous reste rien de vous , et la coBiparai^n n'est plus possible; paria vous êtes hors de "toute atteinte, et vous nous tenez en respect» Ce qui est vrai, c'est que , nous autres peintres modernes , nous devons nos meilleurs' ouvrages aux modèles antiques que noils avons étudiés dans les bas-reliefs. Ces bas-reliefs", quoiqu'ils appartiennent à la sculpture, font assez entendre avec quel goût on devoit peindre dans ce temps-là. C'est une demi-peinture. '
PARnHà.SIU5. C
Je suis ravi de • tijpuvef , un j^eintré^^' rnbdenie
si équitable et si modesie. Vous compr^aez bien; que , quand Zeuxis fit des raisins qui trompoiènt^ lés petits oiseaux , il fal|oit que la nature fut bien imitée pour tromper la nature même. Quand * je fis eusiiîte un rideaif^jiii trompa les yébic si bab^esdu grand Zeuxis, ilsi^e confessa vaincu. Voyçzî jusqu'où nous avions poû^é cette belle erreur. Non, non, ce n'est^pas pour rien que tous les siècles' nous onf vantés. Maisdxtes-hioi quelque chose de vos ouyrages^ Ofi|> a rapporté ici à Pbo;; cion que vous 4V}6z Tait de beaux tableaux où il : mt rej^résenté; Cettie nouvelle 'l'a réjoui. Est*eile Vérftabfe^' > ' #
•POUSSIIi..
Sans doute, j'ai^^r^r^senié son corps que deu^:, enclaves emportent hors *de la vïle * d'Athènes. Us. paroissenf> tous deux .^Blig^ , et ces (j^ux dou* leurs ne.seVessemblent eUr rien. Le premier de ces esclaves est vieux , il est enveloppé dans une drapei^ négligée : le nu d^ bras et des jaihbes mo|i^ un homme fort et •herveux; c'est une carnatioti qui marque un. corps dur(^i ^au travail. Li'sttitre^est^jeunea, couvert d'uilte tuniqu^ qui fait des plis assez gracieux. Les deux attitudes sont différentes dan^ la même action ; et les ^ux airs des têtes soitt fort ivafiés^' quoiqu'ils Sôieat tous deux setpÂles. ? "" . 'i '^
DES ]tfbR%8/ ^79
PARRSAélQ3.
Bon! l!art n^îibite bien la nature (jtihutànt qu il
attrape ♦cette variété infinie d^n^ ses ouvrages.
Mais le mort... ^«^ . ?
pous^iif.
Le ihi^rt est caohé soùs une âra^erié confuse qui Tenveloppe. Cette draperie mt n^igée et paùvre.i Dans ce convoi tout est capable d'exciter la pitié' et là douleur.
PARRHASIUS
On ne Voit donc poîiit le' mort ?
POUSSIN.'
On ne laisse pâS de remarquer sôtis cétto draperie conïiisé la formé' de la tête et dé tout le coi^si Pour leâ jainbés , elles sont découvertes : "on y peut rétnàrquer ; nbh seulénq^nt la* couleur' flétrie de la' chair mbrtef , mate ehc6ï*e la rqideur et la^peîSÉUitéuf dé^ membres^ affais^s. Ges deux esclaves qui em^jdktttnt ce corps le long d'un grand themin trouvent à* càté du chemin de grandes pierrts taillées en. carré, ddht quelques unes sont élevées en ordre ad dessus dès autres; en sprte qu'on croit voir -les ruines de quelque majestueux édifice. Le chemin parpît sablonneux et battu. •
PARRHASIUS.'
Qu'avez-vous mis aux^eux côtés de ce tableau pour accompagner vos figtij-es principales? ' .
t2Sa BMtcv}U£s
« Au cdté droit sont deux ou trois arbres dont le trx>nc est d'une écorce âpre et noueuse. Ils ont peu de branches , dont le v%rt y qui est un peu foibIe,.se perd insensiblement dans le sombre azttrdu ciel» iDerrière ces longues-tiges d^'arbres, on vojl' la ville d'Athènes.
PARRHASIUS
Il faujt -«m contraste bien. marqué dans'le côté gauche.
POUSSI». V
Le void : c'est un terrain raboteu'X : on y voit des creux qui spnt dans une ombre très forte, et des pointes de rochers fort éclairées. Là se présentent aussi quelques buissons sauvages. Il jt^.a «il peu au ^ dessus un chemin qui mène à un bocagcf sombre et épais : un ciel extrêmement clair doùne encore plus de force à Hïette verdure sombre. :< •:
;PARRHASICS. ^
Bien ; voilàr qui est bien. Je vois qifjd vous^avez le grand art dos couleurs , qui est de fbrtifier l'une par son oppositipn avecj'autre.
• poDSSfîr.
Au delà de ce teirain rude se présente un gazon
frais et "tendre. On y voit un berger. appuyé, sur
sa houlette et occupé à^regarder ses moutons
blancs comme la'neigef qui errent en paissant
dans une prairie. Le chien du berger est couché et dort derrière lui. Dans cette campagne, on voit un aqtre chemin où passe un chariot traîné par des bœufs. Vous remarquez d'abord la force et la pesanteur de ces anip^ux , dont le cou est penché vers là terre , et (Jui marchent à pas lents, lia hommp d'un air rustique est devant le chariot; une femme marche derrière, et elje paroit la fidèle compagne de ce simple viUag^ois. Deux autres femmes voilées sont sur le chariot.
PARRHASriLUS.
Rien ne fait un plus sensible plaisir que ces peintures champêtres. Nous les devons aux poètes. Us ont commencé à chanter dans leurs vers les grâces naïves de la nature simple et sans art : nous les avons suivis. Les ornements d'une campagne où la nature est belle font une image plus riante que toutes les magniftcences que l'art a pu inventer.
POUSSIN
On voit , au >côté droit , dans ce chemin y un
cheval alezan ,u!i cavalier enveloppé dans un nïanteau rouge. Le cavalier et le cheval sont penchés en av^nt ; ils semblent s'élancer pour courir atec plus de vitesse. Les ^crins du cheval , lés cheveux de l'hornme , son manteau , tout est flottai^t ^t repoussé par le venfrçn arfière.
a s a DIALOCUBS
PARRHASIUS
CeuK'^i n& savent qiie représenter-Kie's figures
gï'acieuâ^ u'iont atteint que le" genfe 'médiocre.
Il feiut peindre raction et-* lé mouvement animier*
les figttpes^ et expriçiî^i^leÉ pasâioiâ de l'ame. Je
vois que vous êies biett ' entré dàràs le^ofct dé
l'antique. ^ j,. :
poussîir.
Plus avanl on trtÀive un gazôli ' sons lequel paroît un terrain de^ÉUe. Trois fîgulrekliumiEiinleà sont sur cette herbe : il y. en a une debout , couverte d'une robe blanche à grands plis flottants ; les déiix atilrés sont «assises auprès d'elle sur le bord dé rea;u, ei'il y en a une qui joue d^a lyre. Au haut dé ce terrain cou^rt de gazqn , on voit u|^ b&tlmént carré ^ orné de ba%reliefs et de lestons ^ d'uh bon ^oût d'arclyteoture simple et noble. C'est sans dpi^te un tombeau de quelque citoyen qui étoit mort peut-être avec moins (Je vçrtu , mais plus de fértvne <{ue Phocioi^,
P^RHASIUS. V ^ .,
Je*n'oublfe*pàs que vous m'avez parlé diibord de rèati. Est- ce la rivière d'ÀtSièhcs nonmiée