POUSSEE
J'y consens. Je veux croire que je ne suis pas aussi grand peintre que vous , mais je suis moins jaloux de mes ouvrages, le vais vous mettre devant les yeux touti^ l'ordonnance d'un de mes tableaux; si vous y remarquez des défauts, je les in. 19
ago niALOGiifes
avouerai franchement; si vous approuvées ce que j'ai fait , je vous contraindrai à m*estimer un peu plus que vous ne faites j
L^OWARD.
Hé bien ! voyons donc. Mais je suis un sévère critique > souvehez-vous-en.
POUSSiN.
Tant mieux. Représentez- vous un rocher qui est dans le eôté gauche du tableau. De ce rocher tombé une source d'eau pure et claire, qui, après avoir fait quelques petits bouillons dans sa chute , s'enfuit au travers de la campagfve. Un homme qui étoît venu puiser de cette eau est saisi par un serpent monstrueuK f le serpent se lie autour de son corps ^ et entrelace ses bras et ses jambes par , plusieurs tours, le serre, l'empoisonne de son venin, et l'étouffé. Cet homme est déjà mort; il est étendu; on voit la pesanteur et la roideur de tous ses membres; sa chair est déjà livide; son visage affreux représente une mort cruelle.
LÉONARD
Si vous ne nous représentez point d'autre objet , voilà un tableau bien triste.
POUSSIN
Voua allez voir quelque chose qui augmente encore cette tristesse. Cf est un autre homme qm s'avance vers la fontaine; il aperçoit le serpent autour de l'homme mort, il s'arrête soudaine-
ment ; un de ses pieds demeure suspendu ; il lève un bras en haut, l'autre tombe en bas; mais les deux mains s'ouvrent, elles marquent la surprise et Fhorreur.
LÉOIfARD.
Ce second objet, quoique triste, ne laisse pas d'animer le tableau , et de faire im certain plaisir, semblable à ceux que goûtoient les spectateurs de ces anciennes tragédies, où tout inspi^oit la terreur et la pitié ; mais nous verrons bientôt si vous avez....
POUSSIW.
Ah! afal VOUS commencez à vous humaniser un peu ; mais attendez la suite , s'il vous plaît ; vous jugerez selon vos règles quand j'aurai tout dit. Là auprès est un grand chemin , sur le bord duquel paroît une femme qui voit Thomme effrayé , mais qui ne sauroit voir l'homme mort , parce qu'elle est dans un enfoncement et que le terrain fait une espèce de rideau entre elle et la fontaine. La tue de cet homme effrayé fait en elle un contre-coup de tei*reur. Ces deux frayeurs sont, comme on dit, ce que les douleurs doivent être; les grandes se taisent, les petites se plaignent. La frayeur de cet homme le rend immobile ; celle de cette femme, qui est moindre, est plus marquée par la grimace de son visage ; on voit en elle une peur de femme , qui ne peut rien retenir, qui exprime.
'ig^ DIALOGUES
toute son alarme , qui se laisse aller à ce qu elle sent ; elle tombe assise , elle laisse tomber ce qu'elle porte , elle tend les bras et semble crier, N'cst-il. pas vrai que ces airs divers de crainte et de surprise font une espèce de jeu qui touche et plaît?
LJSOWARD.
J'en conviens. Mais qu'est-ce que ce dessein ? e$t-€e ime histoire ? je ne la connois pas. C'est plutôt un caprice.
POUSSIN
C'est un caprice. Ce genre d'ouvrage aous sied fwt bien^ pourvu que le capiice soit réglé, et qu'il ne s'écarte en rien de la vrs^ie nature. Qn voit au côté gauche qu^quiB» grands arbres qui paroissent vieuy , et tejs que ces. antique» chênes qui ont passé autrefois .pour les diyimtés d'un pa js. Leurs tiges vénérables ont une icorce dure et âpre, qui fait fuir un boeage [tendre et nai»* santy placé dqrrfièi^. Ce bocage a une fraîcheur délicieui^ ; an voudroit y être. On s'imagine ii% été bru)apf^ qui respecte, ce boi^ aacité. U est planté le long d'une eau claire, CM: semb|e se mirer dedans. On voit d'un côté Jfn vert foncé, de l'autre une ew pure où V<m découvpe le sombre azur d'un ciel serein. Dans cette eau se présentent divers objets qui amusent la vue , pour la délasser de tout ce qu'elle a vu d'affreux. Sur le devant
du tableau, les figures sont toutes tragiques; mais dans le fond tout est paisible , doux et riant : ici on voit de jeunes gens qui se baignent et qui se jouent en nageant; là, des pécheurs dans un bateau; les uns se penchent en avant et semblent près de tomber, c'est qu'ils tirent un filet; deux autres^ penchés en arrière , rament avec effort. D'autre» sont sur le bord de l'eau, et jouent à la mourre (i); il paroît dans les visages que l'un pense à un nombre pour surprendre son compagnon, qui paroît être attentif de peur d'être surpris. D'autres se promènent au delà de cette eau sur un gazon frais et tendre. En leis voyant dans un si beau lieu , peu s'en faut qu'on n'envie leur bonheur. On voit assez loin une femme qui ¥a sur iin âne à la viHe voisine , et qui est suivie de deux hommes. Aussitôt on s'imagine voir ces bonnes gens qui, dans leur simplicité rustique, vont porter aux vflles* l'abondance des champs qu'ils ont cultivés. Dans le même coin gauche 'paroît au dessus du bocage une montagne assez escarpée , sur laquelle est un château.
LEONARD
Le côté gauche de votre tableau: me donne la curiosité de voir le côté droit.
'■■''I llll Ml». m II..!!»!!!.!
Qi) Jeu qui con»t8te è tacmtrer une parti» des doigts levée et l'autre fermée, et à devinev en même temps le nombre de ceux qui sont éleyés.
POUSSIN
C'est un petit coteau qui vient en pente in sen sible jusqu'au bord de la rivière. Sur cette pente on voit en confusion des arbrisseaux et des buissons sur un terrain inculte. Au devant de ce coteau sont plantés de grands arbres, entre lesquels on aperçoit la campagne , l'eau et le ciel.
LÉONARD
Mais ce ciel, conuneiit l'avez- vous fait?
POUSSIN
U est d'un bel azur , mêlé de nuages clairs qui semblent être d'or et d'argent.
LÉOITAIU).
Vous l'avez fait ainsi, sans doute, pour avoir la liberté de disposer à votre gré de la lumière, et pour la répandre sur chaque objet selon vos des3eins.
POUSSIN
Je l'avoue ; mais vous deve» avouer aussi qu'il paroît par là que je n'igno're point vos règles que vous vantez tant.
LiONARD.
Qu'y a-t-il dans le milieu de ce tableau au delà de cette rivière ?
poussiir. '
Une ville dont j'ai déjà parlé. Elle est dans un enfoncement où elle se perd ; un coteau plein de verdure en dérobe une partie. On voit de vieilles
PÏS AIGRIS. 395
tours, des créneaux, de grands édifices, et une confusion de maisons dans une ombre très forte ; ce qui relève certains endroits éclairés par une certaine lumière douce et vive qui vient d'en haut. Au - dessus de cette ville paroît ce que Ton voit presque toujours au-dessus des villes dans un beau temps : c'est une fumée qui s'élève et qui fait fuir les montagnes qui font le lointain. Ces montagnes, de figure bizarre^ varient l'horizon, en sorte que les yeul sont contents.