‹ Œuvres choisiesChapitre 69 sur 111 · LE G. BESSARION · texte numérisé non relu

LE G. BESSARION

Il est vrai que les savants ne sont pas d'ordinaire trop propres à Faction, parce qu'ils aiment le repos des muses; il est vrai aussi qu'ils ne savent guère se contraindre ni dissimuler, parce qu'ils sont w dessus des passions grossières des hommes, et de la flatterie que les tyrans demandent.

' ^ LOUIS XI

Allez , grande barbe , pédant hérissé de grec ; vous perdez le respect qui m'est dû.

LE C. BESSARIOW.

Je ne vous en dois point. Le sage, suivant les stoïciens et toute la secte du Portique, est plus roi que vous ne l'avez jamais été par le rang et par la puissance ; vous ne le fûtes jamais , comme le sage , par, un véritable empire sur vos passions. D'ailleurs vous n'avez plus qu'une ombre de royauté; d'ombre à ombre, je ne vous cède point.

LOUIS XI

Voyez l'insolence de ce vieux pédant!

LE G. BESSAR^Oiy.

J'aime encore mieux être pédant que fourbe et tyran du genre hujnain. Je n'ai pas fait mpurijr mon frère ; je n'ai pas tenu en prison mon fils ; je n'ai employé ni le poison ni l'assassinat pour me défaire de mes ennemis; je n'ai point eu une vieillesse affreuse, semblable à oelle des tyrans que la Grèce a ta^t détestés. Mais il faut vous excuser; avec t^eaiicoup de finesse et de vivacité, vous aviez beaucoup de choses d'une tête un peu démontée. Ce n'étoit pas pout* rien que vou§ étiez fils d'un' homme qui s'étoit laissé mourir de faim , et petit-fils d'un autre qui avoit été renfermé tant d'années. Votre fils même n'a la cervelle guère assurée; et ce sera un grand bonheur pour la France, si la couronne passe après lui dans une branche plus sensée.

LOUIS XI

J'avoue que ma tête n'étoit pas tout à foit bien réglée; j'î^vois des fôiblesses, des visions noires, des emportements furieux; mais j'avois de la pénétration, du courage, de la ressource dans l'esprit , des talents pour gagiter les hommes et pour accroître mon autorité; je sa vois fort bien laisser à l'écart un pédant inutile à tout, et découvrir les qualités utiles dans les sujets les plus obscurs. Dans les langueurs mêmes de ma dernière maladie, je conservai encore assez de fer-

DES MORTS. 3l7

meté d'esprit pour travailler à faire une paix avec Maximilien. U attendoit ma mort, et ne cherchoit qu'à éluder la conclusion; par mes émissaires secrets, je soulevai les Gantois contre lui; je le réduisis à faire malgré lui un traité de paix avec moi, où il me donnpit , pour mon fils, Marguerite sa fille avec trois provinces; Voilà mon chefd'œuvre de politique dans ces derniers jours ou l'on me croyoit fou. Allez, vieux pédant, allez chercher vos Grecs, qui n'ont jamais su autant dé politique que moi; allez chercher vos savants, qui ne savent qu« lire et parler de leurs livres, qui ne savent ni agir ni vivre avec les hommes.

LE C. BESSARIOW.

J'aime encore- mieux un savant qui n'est pas propre aux affaires et qui ne sait que ce qu'il a lu,*qa'un esprit inquiet, artificieux et entreprenant, qui ne peut souffrir ni la justice ni la bonne foi , et qui renverse tout le genre humain.

3l8 DIALOGUES

DIALOGUE LVL

LOUIS XI «T LE CARMiTAL DE LA BALUE.

Un méchant prince rend ses sujets traîtres et infidèles.

LOUIS XI

Comment osez-vous, scélérat, vous présenter (levant moi après toutes vos trahisons?

LE C. DE LA BALUB

OÙ voulez-vous donc que je m'aille cacher ? Ne suis<^je pas assez caché dans la foule des ombres? Nous sommes tous égaux ici*bas.

LOUIS XI

C'est bien à vous à parler ainsi , vous qui n'étiez que le fils d'un meunier de Verdun ?

LE C. DE LA BALUE

Hé ! c'étoit un mérite auprès de vous que d'être de basse condition ; votre compère le prévôt Tristan, votre médecin Coctier, votre barbier Olivier le Diable, étôient vos favoris et vos ministres. Janfredy , avant moi , avoit obtenu la pourpre par votre faveur. Ma naissance valoit à peu près celle de ces gens-là.

LOUIS XL

Aucun d'eux n'a fait des trahisons aussi noires que toi.

LE G. DE LA. SALUE

Je n'en crois rien. S'ils n'avoient pas été de malhonnêtes gens^ vous ne les auriez ni bien traités ni employés.

LOUIS XI

Pourquoi voulez-vous que je ne les aie pas choisis pour leur mérite?

LE C. DE LA BALUE

Parce que le mérite vous étoit toujours suspect et odieux ; parce que la vertu vous faisoit peur , et que vous n'en saviez faire aucun usage; parce que vous ne vouliez vous jservir que d'ames basses et prêtes à entrer dans vos intrigues, dans vos tromperies, dans vos cruautés. Un honnête homme qui auroit eu horreur de >tromper et de faire du mal ne vous auroit été bon à rien, à vous qui ne \ouliez que, tromper et nuire pour contenter votre ambition sanB' bornes. Puisqu'il faut parter franchement dans 4e pays de la vérité, j'avoue que j'ai été un malhonnêteiiomme ; mais c'étoit par là que vous m'aviez préféré à d'autres. Ne vous ai-je pas bien servi avec adresse pour jouer les grands et les peuples? Avez-vous trouvé un fourbe plus souple que moi pour tous les personnages?

LOUIS XI

. U est vrai; mais en trompant les autres pour m'obéir, il ne falloit point me tromper moi-

320 DIALOi&U£$

même; VOUS éti^ d'intelligence avec le pape pour me faire abolir la Pragmatiijue, san$. consulter si cela s'àccordoit avec le§ véritables intérêts de la France.

LE C. DE LA BALUE

Hé! vous étiez -vous jamais êoucié ni de la France ni de ses véritables intérêts ? Vous n'avez jamais regitrdé que les yotres ; vous vouliez tirer parti du pape. Je n'ai fait que vous servir à votre mode. ;

LOUIS XI

Mais c'est vous qui me portiez à. ne compter pour rien tout ce qui n'étpit pas mon intérêt présent, sans m'embarrasser de celui de. ma couronne même, à laquelle étoit attachée ma véritable, gls^nfleur.

LE c. DE LA BALUE.

Point; je vouloii^que vous vendissiez chèrement cette pancarte crasgeuse à 1^ cour de Rome. Mais allons plus li^in. Quand même je vous aurois trompé , qu'auriez-vous à me dire ?

LOUIS XI

Comment ? à vous dire ? Je vous trouve bien plaisant. Si nous étions encore vivants, je vous remettrois bien en cage.

LE c. DE LA BALUE.

Ho ! j'y ai assez demeuré. Si vous me fâchez , je ne dirai plus mot. Savez-vous que je ne crains

guère les mauvaises humeurs d'une ombre de roi ? Quoi donc! vous croyez être encore au Plessislès-Tours avec vos assassins !

Non, je sais que je n'y suis pas, et bien vous en vaut. Mais enfin je veux bien vous entendre pour la rareté du fait. Çà , prouvez-moi par vives raisons que vous avez dû trahir votre maître.

LB C* DE LA BA.LUE

Ce paradoxe vous surprend; mais je m'en vais voiis le vérifier à la lettre.

LOUIS XI

Voyons ce qu'il va dir.e.

LE C. DE LA BALUE

N'est-il pas vrai qu'un pauvre fils de meunier, qui n'a jamais eu d'autre éducation que la cour d'un grand roi, a di^ suivre les maximes qui passoient pour les plus utiles et pour les meilleures d'un commun consentement?

LOUIS XI

Ce que vous dites a quelque vraisemblance.

LE c. DE LA BALUE.

Mais répondez oui ou non sans vous fâcher.

LOUIS XI

Je n'ose nier une chose qui paroît si bien fondée, ni avouer ce qui peut m'embarrasser par ses conséquences.

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