‹ Œuvres choisiesChapitre 70 sur 111 · III. u i · texte numérisé non relu

III. u i

3a a DIALOGUES

LE C. DE LA BALUE

Je VOIS bien. qu'il faut que je pi«enne votre silence pour un aveu forcé. La maxime fondamentale de tous vos conseils, que vous avez répandue dans toute votre cour , . était de faire tout pour vous seul. Vous ne comptiez pour rien les princes de votre sang, ni la reine, qde vous fceniez captive et éloignée, ni le dauphin, que vous deviez dans l'ignorance et en prison, ni le .royaume, que vous désoliez par votre politique dure et crueUe , aux intérêts duquel vous préfériez sans cesse la jalousie pour l'autorité tyrannique ; vous ne comptiez même pour rien les favoris et les ministres les plus affidés , dont vous vous serviez pour tromper les autres. Vous n'en avez jamais aimé aucun, et ne Vous êtes jamais confié à auçu|i d'eux que pour le besoin ; vous cherchiez à les tromper à leur tour, comme le reste des hommes; vous étiez prêt à les sacrifier sur le moindre ombrage , ou pour la moindre utilité. On n'avoit jamais un seul moment d'assuré avec vous; vous vous jouiez de la vie des hommes. Vous n'aimiez personne; qui vouliez- vous qui vous aimât ? Vous vouliez tromper tout le monde : qui vouliez-vous qui se livrât à vous de bonne foi, de bonne amitié, et sans intérêt ? Cette fidélité désintéressée , où l'aurions-nous apprise ? la méritiez-vous ? Fespé-! riez-vous ? la pouvoit-on pratiquer auprès de vous

DES MOUTS. 3à3

et dans votre cour? Auroit-on pu durer huit jours chez vous avec un cœur droit et sincère ? N'étoit-on pas forcé d'être un fripon dès qu'on vous approchoit ? n'étoit-on pas déclaré scélérat dès qu'on parvenoit à votre faveur, puisqu'on n'y ' parvenoit jamais que par la scélératesse ? Ne deviez-vous pas le tenir pour dit? Si on avoit voulu conserver quelque honneur et quelque conscience, on se seroit bien gardé d'être connu de vous ; on seroit allé au bout du monde plutôt que de vivre à votre service. Dès qu'on est fripon, on l'est pour tout le monde. Voudriez-vous qu'une ame que vous avez gangrenée , et à qui vous n'avez inspiré que la scélératesse pour tout le genre humain , n'ait jamais que vertu pure et sans tache , que fidélité désintéressée et héroïtjue pour vous seul? Étiez-vous assez dupe pour le penser? Ne comptiez-vous pas que tous les hommes seroient pour vous comme vous pour eux? Quand même on auroit été bon et sincère pour tous les autres hommes , on auroit été forcé de devenir faux et méchant à votre égard en vous trahissant. Je n'ai donc fait .que suivre vos leçons , que marcher sur vos traces, que vous rendre ce que vous donniez tous les jours , que faire ce que vous attendiez de moi , que prendre pour le principe de ma conduite le principe que vous regardiez comme le seul qui doit animer tous les hommes.

ai.

Vous auriez méprisé un homme qui auroit connu d'autre intérêt que le sien propre. Je n*ai pas voulu mériter votre mépris ; et j'ai mieux aimé vous tromper , que d'être un sot selon vos principes.

LOtJIS XI»

J'avoue que votre raisonnement me presse et m'incommode. Mais pourquoi vous entendre avec mon frère le duc de Guienne , et avec le duc de Bourgogne , mon plus cruel ennemi.

LE C. DE LA BALUE

C'est parce qu'ils étoient vos plus dangereux ennemis que je me liai avec eux , pour avoir une ressource contre vous, si votre jalousie ombrageuse vous portoit à me perdre. Je savois que vous compteriez sur mes trahisons, et que vous pourriez les croire sans fondement; j'aimois mieux vous trahir pour me sauver de vos mains , que périr dans vos maips sur des soupçons sans vous avoir trahi. Enfin j'étois bien aise, selon vos maximes, de me faire valoir dans les deux partis^ et de tirer de vous dans l'embarras des affaires la récompense de mes services , que vous ne m'auriez jamais accordée de bonne grâce dans un temps de paix. Voilà ce que doit attendre de ses ministres un prince ingrat, défiant, trompeur, qui n'aime que lui.

LOUIS XI

Mais voici tout de- même ce que doit attendre un traître qui yend son roi : on ne le fait pas mourir quand il est cardinal ; mais on le tient onze ans en prison , on le dépouille de ses trésors.

LE 0. DE LA. BALUï;.

J'avoue que mon unique fautQ fiit de ne vous tromper pas avec assez de précaution , et de laisser interceptermes lettres- Remettez-moi encore dans l'occasion , je vous tromperai encore selon vos mérites; mais je vous tromperai plus subtilement, de peur d'être découvert.

DIALOGUE LVIL

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