‹ Œuvres choisiesChapitre 71 sur 111 · LOUIS XI ET PHILIPPE DE COMMINES · texte numérisé non relu

LOUIS XI ET PHILIPPE DE COMMINES

Les foiblesses^ et les crimes des rois ne sauroiént être cachés.

LOUIS XI

On dit que vous avez écrit mon histoire. ^

PH. DE COMMIIfES.

Il est vrai , sire ; et j'ai parlé en bon domestique. '

Mais on assure que vous avez raconté bien des choses dont je me serois passé volontiers.

PH. DE GOMHIIVES.

Cela peut être ; mais en gros j'ai fait de vous un portrait fort avantageux. Voudriez* vous que j'eusse été un flatteur perpétuel , au lieu d'être un historien ?

LOUIS XI

yous deviez parler de moi comme un sujet comblé des grâces de son maître.

PH. DE GOMMINES.

c'est le moyen de n'être cru de personne. La reconnoissance n'est pas ce qu'on cherche dans une histoire ; au contraire , c'est ce qui la rend suspecte*

LOUIS XI

Pourquoi faut<^il qu'il y ait des gens qui aient la démangeaison d'écrire ! il faut laisser les morts en paix , et ne flétrir point leur mémoire.

PH. DE COMMmES.

La vôtre étoit étrangement noiniie : j'ai tâché d'adoucir les impressions déjà faites ; j'ai relevé toutes vos bonnes qualités ; je vous ai déchargé de toutes les choses odieuses. Que pouvois-je faire de mieux ?

LOUIS XI

Ou vous taire , ou me défendre en tout. On dit que vous avez représenté toutes mes grimaces , toutes mes contorsions, lorsque je parlois tout seul , toutes mes intrigues avec de petites gens. On

dit que vous avez parlé du crédit de mon prévôt, de mon médecin, de mon barbier et de mon tailleur ; vous avez étalé mes vieux habits. On dit que vous n'avez pas oublié mes petites dévotions , surtout à la fin de mes jours ; mon empressement à ramasser des reliques , à me faire frotter depuis la tête jusqu'aux pieds de l'huile de la sainte ampoule, el à faire des pèlerinages, par où je prétendois toujours avoir été guéri. Vous avez fait mention de ma petite Notre-Dame de plomb que je lîaisois dès que je voulois faire un mauvais coup ; enfin de la croix de saint I-iO , .par laquelle je n'osois jurer sans vouloir garder mon serment , parce que j'aurois cru mourir dans l'année , si j'y avois manqué. Tout cela est fort ridicule.

PH. PE COMMICfES.

Tout cela n'est-il pas vrai ? Pou vois- je le taire?

LOUIS XI

Vous pouviez n'en rien dire.

PH. DE COMMiNES.

Vous pouviez n'en rien faire.

LOUIS XI

Mais cela étoit fait, çt il ne falloit pas le dire. *

PH. DE GOMMIITES.

Mais cela était fait, et je ne pou vois pas le cacher à la postérité.

3a8 DIALOGUES

Quoi ! ne peut-on pas cacher certaines choses ?

PH. DE COMMUTES. •

Et croyez -VOUS qu'un roi puisse être caché après sa mort, comme vous cachiez certaines intrigues pendant votre vie? Je n'aurois rien sauvé par mon silence, etjeme serois déshonoré. Contentez*vous que je pouvois dire bien pis et être cru , et je ne l'ai pas voulu faire.

LOUIS XI

Quoi ! l'histoire ne doit -elle pas respecter les rois?

PH. I>£ GOMMINES.

Les rois ne doivent-ils pas respecter l'histoire et la postérité, à la censure de laquelle ils ne peuvent échapper. Ceux qui veulent qu'on ne parle pas mal d'eux n*ont qu'une seule ressource, qui est de bien faire.

DIALOGUE LVÏII.

LOUIS XI ET CHARLES duc de BoçRGOGire.

Les méchants qui. ne );onnoissent point la yraie vertu , à force de tromper, et de se défier des autres , sont trompés eux-mêmes.

LOUIS XI

Je suis fâché , mon cpusin , des malheurs qui vous sont arrivés.

CHARLES DE BOURGOGNE

C'est VOUS qui en êtes cause ; vous m'avez trompé.

LOUIS XI

C'est votre orgueil et votre emportement qui vous trompoient. Avez - vous oublié que je vous avertis qu'un homme m'avoit offert de vous faire périr.

CHARLES DE BOURGOGNE

Je ne pus le croire ; je m'imaginois que si la chose eût été vraie vous n'auriez pas eu assez de probité pour m'en avertir, et que vous l'aviez inventée pour me faire peur , en me rendant suspects tous ceux dont je me servois; cette fourberie étoit assez de votre caractère , et je n'avois pas grand tort de vous l'attribuer. Qui n'eût pas

33ct DIALOGUES

été trompé comme moi dans une occasion où vous étiez bon et siiicère ?

lOUJS XI. .

Je conviens qu'il n'étoit pas à propos de se fier souvent à ma sincérité*; mais encore valbit-il mieux se fier à moi qu'au ti^aître CampobacHe , qui vous vendit 9i3w mille écus.

GHAKLES 0& B0URG06If£.

Voulez -VOUS que je parle ici franchement, puisqu'il ne s'agit plus de politique chez Plut on? Nous étions tous deux dans d'étranges maximes ; nous ne connoissions , ni vous ni moi , aucune vertu. Eh cet état, à force de se défier, on persécute souvent les gens de bien ; puis ou se livre par une espèce de nécessité au premier venu , et ce premier venu est d'ordinaire un scélérat qui s'insinue par sa flatterie. Mais, dans le fond, mon naturel étoit meilleur que le votre : j'étois prompt , et d'une humeur un peu farouche ; mais je n'étois ni trompeur ni cruel comme vous. Avezvous oublié qu'à la conférence de Gonflans , vous m'avouâtes que j'étois un vrai gentilhomme , et que jô vous avois bien tenu la parole que j'avois donnée à l'archevêque de Narbônne ?

hOVlS XI.

Bon! c'étoient des paroles flatteuses que je vous dis alors pour vous amuser , et pour vous déta^ cher des autres chefs de la ligue du bien pubhc

Je sa vois bien qu'en vous louant je vous prendrois pour dupe.

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