‹ Œuvres choisiesChapitre 72 sur 111 · LOUIS XI ET LOUIS XII · texte numérisé non relu

LOUIS XI ET LOUIS XII

La générosité et la bonne foi sont (le plus sûres maximes de la politique que la cruauté et la finesse.

LOUIS XI

Voilà, si je ne me trompe, un de mes successeurs.'Quoique les ombres n'aient plus ici-bas aucune majesté , il me semble que celle-ci pourroit bien être quelque roi de France ; car je vois que ces autres ombres la respectent et lui parlent françois. Qui es-tu ? dis-le-moi , je te prie.

LOUIS XII

Je suis le duc d'Orléans, devenu roi sous le nom de Louis XII.

LOUIS XL

Gomment as^tu gouverné mon royamne ?

LOUIS XII

Tout autrement que toi. Tu te faisôis craindre; je me suis fait aimer. Tu as commencé par charger les peuples ; je les ai soulagés , et j'ai préféré leur repos à la gloire de vaincre mes ennemis.

LOUIS XI

Tu savois donc bien mal l'art de réo^ner. C'est

moi qui ai mis mes successeurs dans une autorité

sans bornes ; c'est moi qui ai dissipé les ligues des

princes et des seigneurs ; c'est moi qui ai levé des

sommes immenses. J'ai découvert les secrets des

autres j j'ai su cacher les miens. La finesse, la

hauteur et la sévérité, sont les vraies maximes

du gouvernement. Tu auras tout gâté , j'en ai

grand'peur , et ta mollesse aura détruit tout mon

ouvrage.

LOUIS xa.

J'ai montré , par le succès- de mes maximes , que les tiennes étôient fausses et pernicieuses. Je me suis fait aimer ; j'ai vécu en paix sans manquer de parole, sans répandre de sang, sans ruiner mon peuple. Ta mémoire est odieuse ; la mienne est respectée. Pendant ma vie on m'a été fidèle ; après ma mort on me pleure , et on craint de ne retrouver jamais un aussi bon roi. Quand on se trouve si bien de la générosité et de la bonne foi, on doit bien mépriser la cruauté çt la finesse.

LOUIS XI

Voilà une belle philosophie , que tu auras sans doute apprise dans cette longue prison où l'on m'a dit que tu as langui avant de monter sur le trône.

LOUIS XII

Cette prison a été moins honteuse que la tienne de Péronne. Voilà à quoi servent la finesse et la tromperie : on se fait prendre par son ennemi. La bonne foi n'exposeroit pas à de si grands ' périls.

LOUIS XI

Mais j'ai su par adresse me tirer des mains du duc de Bourgogne.

LOUIS xti.

Oui, à force d'argent, dont tu corrompis ses domestiques , et en le suivant honteusement à la ruine de tes alliés les Liégeois, qu'il te fallut aller voir périr.

L*OUIS xï.

As -tu étendu le royaume comme je l'ai fait? J'ai réuni à la couronne le duché de Bourgogne , le comté de Provence, et la Guienne même.

LOUIS XÏI.

Je t'entends : tu savois l'art de te défaire d'un frère pour avoir son partage; tu as profité du malheur du duc de Bourgogne , qui courut à sa perte; tu gagnas le conseiller du comte de Provence paur attraper 'sa succession. Pour moi, je me suis contenté d'avoir la* Bretagne par une alliapce légitime avec l'héritière de cette maison , que j'aimois , et que j'épousai après la mort de ton fils. D'ailleurs j'ai moins songé à avoir de

nouveaux sujets, qu'à rendre fidèles et heureux ceux que j'avois déjà. J'ai éprouvé même, par les guerres de Naples et de Milan , combien les conquêtes éloignées nuisent à un état.

LOUIS XI

Je vois bien que tu manquois d'ambition et de génie.

LOUIS XII

Je manquois de ce génie faux et trompeur qui t'avoit tant décrié, et de cette ambition qui met l'honneur à compter pour rien la sincérité et la justice.

Tu parles trop.

LOUIS XI

LOUIS XII

C'est toi qui as souvent trop parlé. As-tu oublié le marchand de Bordeaux établi en Angleterre, et le roi Edouard que tu convias à venir à Paris ? Adieu.

LE coNïTÉTABLE DE BOURBON ET BAYARD.

Il n'est jamais permis de prendre les armes contre sa patrie,

LE CONNÉTABLE

N'est-ce point le pauvre Bayard que je vois , au pied de cet arbre , étendu sur l'herbe , et percé d'un grand coup ? Oui , c'est lui-même. Hélas ! je le plains. £n voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes, Vàndenesse et lui. Ces deux François étoient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cœur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah ! mon pauvre Bayard , c'est avec douleur que je te vois en cet état.

BAYARD

c'est avec douleur que je vous vois aussi.

LE CONNETABLE

Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux point te traiter en prisonnier; je te veux garder comme un bon ami, et prendre soin de ta guérison comme si tu étois mon propre frère ; ainsi tu ne dois point être fâché de me voir.

BATA.RD

Hé! croyez -VOUS que je ne sois point fâché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France ? Ce n'est point de ma captivité ni de ma blessure que je suis en peine. Je meurs dans un moipent ; la mort va me délivrer de vos mains.

LE CONNÉTABLE

Non , mon cher Bayard , j'espère que nos soins réussiront à te guérir,

BAYARD

Ce n'est point là ce que je cherche , et je suis content de mourir.

LE CONNÉTABLE

Qu'as-tu donc? est-ce que tu nç saurois te consoler d'avoir étavaincuet fait prisonnier dans la retraite de Bonnivet? Ce n'est pas ta faute, c'est la sienne : les armes sont journalières. Ta gloire est assei bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux ne pourront jamais oublier cette vigoureuse défense de Mézières conti^e eux.

BATARD

Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand connétable , ce prince du plus noble sang qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.

* LE CONNÉTABLE

Quoi ! Bayard, je te loue,- et tu me condamnes ! j(e te plains , et tu m'insultes !

BATARD

Si vous me. plaignez, je vous plains aussi; et je vous trouve bien plus à plaindre quejuoi : je sors de la vie sans tache. J'ai sacrifié la mienne à mon devoir; je meurs pour mon pays, pour mon roi, estinaé des ennemis de la France, et regretté de tous les bons François. Mon état est digne d'envie.

LE CONNÉTABLE

Et moi , je suis victorieux d'un ennemi qui m'a

outragé ; je me venge de lui; je le chasse du Mila-

• nois ; je fais sentir à toute la France combien

elle est malheureuse de m'avoir perdu en me

poussant à bout : appelles-tu cela être à plaindre ?

BAYARd.

Oui, on est toujours à plaindre quand on agit contre son devoir ; il vaut mieux périr en combattant pour là patrie, que de la vaincre et de triompher d'elle. Ah! quelle horrible gloire que celle de détruire son propre pays!

LE CONNÉTABLE

Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avois rendus. Madame m'a fait traiter indignement, par un dépit d'amour. Le roi, par foiblesse pour elle, m'a fait une injustice énorme. En me dépouillant de mon bien , on a

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