‹ Œuvres choisiesChapitre 73 sur 111 · III · texte numérisé non relu

III

détaché de moi jusqu'à nies domestiques, Matignon et d'Argouges, J'ai été contraint, pour sauver ma vie, de m'enfuir presque seul; que voùlois-tu que je fisse ?

BATARD

Que vous souffrissiez toutes sortes de maux, plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre n\aison. Si la persécution étoit trop violente , vous pouviez vous retirer/, mais il valoit miieux être pauvre, obscur , inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût, été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.

LE CONNÉTABLi:.

Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l'ambition pour me jeter dans cette extrémité? J'ai voulu que le roi se reptentît de m'avoir traité si mal.

BATARDi

Il falloit l'en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la -vertu d'un héros que le courage. -

LE CONKÉTABLE.

Mais le roi , étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritoit-il que j'eusse de si grands égards pour lui?

BATARD

Si le roi ne le méritoit pas , la France entière

le méritoit La dignité même de la couronne, dont vous êtes un des héritiers , le méritoit. Vous vous deviez à vous-même d'épargner la France , dont votis pouvez être un jour roi.

LE COI^NÉTABLE.

Hé bien! j'ai tort, je l'avoue; mais ne sais-tu pais combien les meilleurs cœurs ont de peine à résister à leur ressentiment ?

BATARD

Je le sais bien ; mais le vrai courage consiste à résister. Si vous copnoissez votre faute, hâtezvous de la réparer. Pour moi , je meurs; et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités , que moi dans mes souffrances*. Quand l'empereur ne vous tromperoit pas , quand même il vous donneroit sa sœur en mariage, et qu'il partagçroit la France avec vous, il n'effaceroit point la tache qui déshonore votre vie* I^ cojiuétable de Bourbon rebelle! ah! quelle honte! Écoutez Bayard mouraixt comme il a vécu , et ne cessant de dire la vérité.

aa.

34o DIALOGUES

DIALOGUE LXL

HENBI Vn ET HENRI VH! d'Awgieterre.

HENRI vn.

Hé bien ! mon fils , comment avez-vous régné après moi?.

HEKRI VIII.

Heureusement et avec gloire pendant trentehuit an5.

. HEimi VII. '^

Cela est beau! Mais encore, les autres ont-ijs été aussi contents de vous que vous le paroissez de vous-même?

HENRI VIII

Je ne dis que la vérité. Il est vrai que c'est vous qui êtes monté sur le trône par votre courage et par votre adresse; vous me l'avez laissé paisible; mais aussi que n'ai-je point fait ! J'ai tertu l'équilibre entre les deux plus grandes puissances de l'Europe, François P*" et Charles - Quint* Voilà mon ouvrage au dehors. Pour le dedans, j'ai délivré l'Angleterre de la tyrannie papale , et j'ai changé; la religion, sans que personne ait osé résister. Après avoir fait un tel renversement, mourir en paix dans son lit, c'est une belle et glorieuse fiiK

DES MORtS. 341

HENRI VU

Mais j'avois ouï dire que le pape vous avoit donné le titre de défenseur de l'église, à cause d'un livre que volis aviez ifait contre les sentiments de Luther. D'où vient que vous avez ensuite changé?

HEIÏRI VIII.

J'ai reconnu combien Téglise romaine étoit injuste et superstitieuse.

HEITRI VII.

Vous a-t-elle traversé dans quelque dessein?

HETTRI VIII.

Oui. Je voulois me démarier. Cette Aragonoise me déplaisoit; je voulois épouser Anne de Boufen. Le pape Qément Vil commit le cardinal Campegge pour cette affaire. Mais de peur de fâcher l'empereur, neveu de Catherine, il ne vouloit que m'amuser;Oampegge demeura près d'un an à aller d'Italie en France.

HENRI VII

Hé bien! que fites-vôus?-

HENRI VIII

Je rompis avec Rome , je me moquai * de ses censures, j'épousai Anne de Boulen, et je me fis chef de l'église anglicane.

HENRI VII

Je ne m'étonne plus si j'ai vu tant de gens

qui étoient sortis du monde fort mécontents de vous.

HENRI VIII

On jie peut faire de si grand? changements sans quelque rigueur. * '

HENRI VII

J'entends dire de tout côté que vous avez été léger, inconstant, lascif, cruel et sanguinaire.

HENRI VIII

Ce sont les papistes qui m'ont décrié.

HENRI VÏI.

laissons là les papistes; mais veaons au fait. N'avez-vous pas eu six femmes , dont vous avez

répudié la première «ans fondement , fait mourir

la seconde, fait ouvrir le ventre à la troisième pour sauver son enfant, fait mourir la quatrième , répudié la cinqiui^e , et choisi si mal la dernière qu'elle se remaria avec l'amiral peu de jours après votre mert.

HENRI VIII

Tout cela est vrai ; mais si vous saviez quelles étoient ces femmes, vous me plaindriez au lieu de me condamner; l'Aragonoiseétoit laide, et ennuyeuse dans sa vertu; Anne de Bouleû étoit une coquette •scandaleuse;. Jeanne Séyiijtour ne valoit guère mieux; N. Howard étoit très corrompue ; la princesse de Clèves étoit une statue îsans agrément; la dernière m'avoit paru sage,

mais elle a montré après ma mort que je m'étois trompé. J'avoue que j'ai été la dupe de ces femmes.

HEl^r&I VII.

Si vous aviez gardé la vôtre , tous ces malheurs ne vous seroient jamais arrivés : il est visible que Dieu vous a puni. Mais combien de sang avezvous répandu ! on parle de plif&ieurs milliers de personnes que vous avez fait mourir poui* la religion , parmi lesquelles on compte beaucoup de nobles prélats et de religieux.

HENRI viti.

Il l'a bien fallu , pour secouer le joug de Rome.

HEI7RI VII

Quoi ! pour soutenir la gageure , pour maintenir votre mariage avec cette Anne de Boulen que vous avez jugée vous-même digne du supplice ! '

HENRI VIII

Mais j'avois pris le bien des églises , que je ne pouvôis rendre.

HENRI VII

Bon ! vous voilà bien justifié de votre schisme par vos mariages ridicules et par Je pillage des églises.

HENRI VIII

Puisque vous me pressez tant, je vous dirai tout. J'étois passionné pour les femmes; et, volage

dans me^s amours , j'étois aussi prompt à me dé* goûter- qu'à prendre une inclination. D'ailleurs , j'étois né jaloux^ soupçonneux , inconstant , âpre sur l'intérêt. Je trouvai que les chefs de l'église anglicane flattoient mes passions et autorisoient ce que je voulois faire : le cardinal Wolsey , archevêque d'Yorck , m'encouragea à répudier Catherine d'Aragbn ; Cranmer , archevêque de Cantorbery, me fit faire tout ce que j'ai fait pour Anne de Boulen et contre l'église romaine. Mettez -vous en la place d'un pauvre prince violemment tenté par les passions et flatté par les prélats.

HENRI VII

Hé bien ! ne savez-vous pas qu'il n'y a rien de si lâche ni de si prostitué que les prélats ambitieux qui s'attachent à la cour ? Il falloit les renvoyer dans leurs diocèses , et consulter des gens de bien. Les laïques sages et bons politiques ne vous auroient jamais conseillé , pour la sûreté même de votre royaume ^ de changer l'ancienne religion, et de diviser vos sujets en plusieurs communions opposées. N'est*il pas ridicule que vous vous plaigniez de la tyrannie du pape , et que vous vous fassiez pape en sa place ; que vous vouliez réformer l'église anglicane , et que cette réforme aboutisse à autoriser tous vos mariages monstrueux , et à piller tous les biens consacrés ?

Vous n'avez achevé cet horrible ouvrage qu'en trempant vos tnains dans le sang des personnes les plus vertueuses. Vous avez rendu votre mémoire à jamais odieuse ^ et vous avez laissé dans l'état une source de division éternelle. Voilà ce. que c'est que d'écouter ses passions et de méchants prêtres. Je ne dis point ceci par dévotion; vous savez que ce n'est pas là mon caractère ; je ne parle qu'en politique , comme si la religion étoit à compter pour rien. Mais à ce que je vois, vous n'avez jamais fait que du mal.

HENRI vin.

Je n'ai pu éviter d'en faire. Le cardinal Renaud de La Poule (i)'fif contre moi avec les papistes une conspiration. U fallut bien punir les conjurés pour la sûreté de ma vie.

HENRI VII

Hé ! voilà le malheur qu'il y a à entreprendre des choses injustes. Quand on les a commencées, on les veut soutenir. On passe pour tyran , on est exposé aux conjurations. On' soupçonne des innocents qu'on fait périr. On trouve des coupables, et on les a faits tels; car le prince qui gouverne mal met ses sujets en tentation de lui manquer de fidélité. En cet état un roj est malheureux et digne de l'être; il a tout à craindre ; il n'a pas un

(1) Pkis. connu sous le nom de cardinal Polus.

346 0IALO6USS

moment de libre ni d'assuré. : il faut qu'il répande du sang ; plus il ^n répand , plus il est odieux et exposé aux conjurations. Mais enfin , voyons ce que vous avez fait de loual)le.

HEITRI VIII.

J ai tenu la balance égale entre François V^ et

Charles-Quint.

HENRI VII

Chose bien difficile ! Encore n'avez-vous pas su faire ce personnage. Wolsey vous jouoit pour plaire à Charles-Quii\t, dont il étp^t ^la dupe , et qui. lui promettoit de le faire pape. Vous avez entrepris de faire des descentes en France , et n'avez eu aucune application pour y réussir. Vous n'avez suivi aucune négociation. Vous n'avez su faire ni la paix ni la guerre. Il ne tenoit qu'à vous d'être l'arbitre de l'Europe , et de vous faire donner des places des deux côtés ; mais «vous n'étiez capable ni de fatigue , lïi de patience , ni de modération , ni de fermeté. Il ne vous falloit que vos maîtresses , des favoris , des divertissements; vous n'avez montré de vigueur que contre la religion, et en exerçant votre cruauté pour contenter vos passions honteuses. Hélas! mon fils, vous êtes une étrafcge leçon pour tous les rois qui viendront après vous.

DIRLOGUE LXII.

LOtlS Xn CT FRANÇOIS 1*^

Il yaut mieux être père de la patrie en gouyemant aon royaume en paix , que d'être grand conquérant.

LOtJÎS XII.

Mon cher cousin , dites-moi des nouvelles de la Fratice* J*ai toujours aimé mes sujets coname mes enfants. J'avoue ({ue j'en suis en peine. Vous étiez bien jetine en toute manière quand je vous laissai la couronne. Comment avez*vous gouverné inon pauvre royaume ? ^

FRAirÇOîS I.

J'ai eu quelques mdlheurs; mais, si vous voulez que je vous parlç franchenieiît, mon règne a donné à la France bien plus d'éclat que le vôtre.

LOUIS XII

O mon Dieu ! c'est cet éclat que j'ai toujours craint. Je vous ai connu dès votre enfance d'un

naturel à ruiner les finances^ à hasarder tout pour la guerre, à ne rien soutenir avec patience, à ren* verser le bon ordre au dedans de l'état, et à toiit gâter j)our faire parler de vous.

FRANÇOIS I

C'est ainsi que les vieilles gens sont toujours

préoccupés contre ceux qui doivent être leurs successeurs. Mais voici le fait. J'ai soutenu une horrible guerre contre Charles-Quint, empereur, et roi d'Espagne. J'ai gagné en Italie les fameuses batailles de Marignan contre les Suisses, et de Cerisoles éontre les Impériaux. J'ai vu le roi d'Angleterre ligué avec l'empereur contre la France ; et j'ai rendu leurs efforts inutiles. J'ai cultivé les sciences. J'ai mérité d'être imniortalisé par les gens de lettres. J'ai fait revivtte le siècle d'Auguste au mlUeu de ma cour. J'y ai mis la magnificence , la politesse y l'érudition et la galanterie ; avant moi , tout étoit grosçier , pauvre , ignorant, gaulois. Enfin je me suis fait nommer le père des lettres.

LOUIS XII

Cela, est beau, et je ne veux point en diminuer la gloire; mais j'aimerois mieux encore que vous eussiez été le père du peuple , que le père des lettres. Avez-vous laissé les François dans la paix et dans l'abondance ?

FRANÇOIS I

Non ; mais mon fils, qui est jeune, contiendra la guerre , et ce sera à lui à soulager enfin les peuples épuisés. Vous les ménagiez plus que moi ; mais aussi vous faisiez foiblement la guerre.

LOUIS xn.

Vous l'avez donc faite sans doute avec de grands

succès. Quelles sont vos conquêtes ? Avez- vous pris le royaume de Naples ?

FRANÇOIS I

Non , j'ai eu d'autres expéditions à faire.

LOUIS xn.

Du moins vous avez conservé le Milanois !

FRATTÇOIS I.

Il m'est arrivé bien des accidents imprévus.

LOUIS XII

Quoi donc! Charles -Quint vous l'a enlevé! Avez-vou^ perdu quelque bataille ? Parlez; vous n'osez tout dire.

FRANÇOIS I

J'y fus pris dans une bataille à Pavie.

LOUIS XII

Comment! pris ? Hélas ! en quel abîme* s'est-il jeté par de mauvais conseils ! C'est donc ainsi que vous m'avez surpassé à la guerre ! Vous avez replongé la France dans les malheurs qu'elle souffrit sous le roi Jean. O pauvre France, que je te plains ! Je l'âvois bien prévu. Hé bien ! je vous enteùds ; il a fallu rendre des provinces jentières , et payer des sommes immenses. Voilà à quoi aboutirent ce faste , cette hauteur, cette témérité, cette ambition. Et la justice.... comment va-vt-elle?

35o DIALOGinSS

FRANÇOIS I

' Elle in'a donné de grandes ressources. J'ai vendu les chi^rges de magistrature.

LOUIS xn.

Et les juges qui les ont achetées ne /vendrontils pas à leur tour la justice «^ Mais tant de sommes levées sur le peuple ont-elles été bien employées pour lever et faire subsister les arméçs avec économie ?

FRAN^ÇOIS L

Il en a fallu une partie pour la magnificence de ma cour.

LOUIS XII

* Je parie que vos maîtresses y ont eu une plus grande part que les meilleurs officiers d'armée ; isi bien donc que le peuple est ruiné , la guerre encore allumée, la justice vénale, la cour livrée à toutes les folies des femmes galantes , tout l'état en souffrance. Voilà ce règne si brillant qui a effacé le mien. Un peu de modération vous auroit fait bien plus d'honneur.

FRAIfÇOIS L

Mais j'ai fait plusieurs grandes choses qui m'ont fait louer comme un héros. On m'appelle le grand roi François.

LOUIS XII

C'est-à-dire que vous avez été flatté pour votre argent, et que vous vouliez être héros aux dépens

de l'état , dont la seule prospérité devoit faire tonte votre gloire.

FRANÇOIS I

Non, les louanges qu'on m'a données étoient sincères.

XOUIS XII.

Hé ! y a-t-il quelque roi si foible et si corrompu à qui on n'ait pas donné autant de louanges que vous en avez reçu ? Donnez-moi lé plus indigne de tous les princes, on lui donnera tous \%s éloges qu'on vous a donnés. Après cela achetez les louanges par tant de sang, et par tâijit de sommes qui ruinent un royaume !

FRANÇOIS I

Du moins j'ai eu la gloire de me soutenir avec constance dans mes malheurs.

LOUIS XII

Vous auriez mieux fait de ne vous mettre jamais dans le besoin défaire éclater cette constance; le peuple n'avoit qiie faire de cet héroïsme. Le héros ne s'est-il point ennuyé en prison ?

FRANÇOIS I

Oui , sans doute , et j'achetai la liberté bien chèrejment.

35îl DliiLOGUES

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