‹ Œuvres choisiesChapitre 82 sur 111 · MAZARIN · texte numérisé non relu

MAZARIN

Caractères de ces deux minittres. Différence entre la fausse et la Traie politique.

LE G. DE RICHELIEU

Hé ! v-ous voilà , seigneur Jules ! On dit que vous avez gouverné la France après moi. Comment avez- vous feit ? Avez-vous achevé de réunir toute l'Europe contre la maison d'Autriche ? Avez-vous renversé le parti huguenot, que j'avois affoibli ? Enfin avez - vous achevé d'abaisser les grands ? *

LE G. MAZARm.

Vous aviez commencé tout cela ; mais j'ai eu bien d'autres choses à démêler ; il m'a fallu soutenir une régence orageuse.

LE G. DE RICHELIEU

Un roi inappliqué, et jaloux du ministre même qui le sert , donne bien plus d'embarras dans le cabinet, que la foiblesse et la confusion d'une régence. Vous aviez une reine assez ferme, et sous laquelle on pouvoit plus facilement mener les affaires , que sous un roi épineux qui étoit tou-

jours aigri contre moi par quelque favori naissant. Un tel prince ne gouverne ni ne laisse gouverner. Il faut le servir malgré lui ; et on ne le fait qu'en s'exposant chaque jour à périr. Ma vie a été malheureuse par celui de qui je tenois toute mon autorité. Vous,savez que de tous les rois qui traversèrent le siège de la Rochelle , le roi mon maître fut celui qui me donna le plus de peine. Je »'aî pas laissé de donner le coup mortel au parti huguenot, qui avoit tant de places de sûreté et tant de chefs redoutables^ J'ai porté la guerre jusque dans le sein de la maison d^Autriche. On n'oubliera jamais la révolte de la Catalogne ; le secret impénétrable avec lequel le Portugal s'est préparé à secouer le joiig injtJste des Espagnols ; la Hollande soutenue par notre alliance dans^une longue guerre contre la même puissance ; tous les alliés du Nord , de TEmpire ,^ et de l'Italie , attachés à moi personnellement, comme à un homme incapable de leur manquer; eifâii au dedans de l'état les grands rangés valeur devoir. Je les a vois trouvés intraitables^^ se faisimt honneur de cabâler sans cesse contre tous ceux à qui le roi confioit son autorité, ©t ne croyant devoir obéir au roi même, qu'autant qu'il les y engageoit en Battant leur ambition et en leur donnant dans leurs gpuvernei^ents un pouvoir sans bornes.

4oO BIALOCUES

liM G. MAZARIN.

Pour moi, j'étois un étranger; tout étoit contre moi; je n'avois de ressource que dans mon industrie* .J,'ai commencé^ par m'insinuer dans l'esprit de la reine; j'ai su écarter les gens qui avoient sa confiance; je me suis défendu contre les cabales des courtisans, contre le parlement déchaîné, contre la fronde , parti animé par un cardinal audacieux et jaloux de ma fortune , enfin contre un prince qui se couvroit tous les ans de nouveaux lauriers , et qui n'employoit la réputation de ses victoires qu'à me perdre avec plus d'autorité : j'ai dissipé tant d'ennemis. Deux fois chassé du royaume , j y suis rentré deux fois triomphant. Pendant mon absence même , c'étoit moi qui gouvernois l'état. J'ai poussé jusqu'à Roiiie le cardinal dé Retz; j'ai réduit le prince de Condé à se sauver en Flandre ; enfin j'ai conclu une paix glorieuse , et j'ai laissé en mourant un jeune roi en état .^e donner la loi à toute l'Europe. Tout cela s'est fait par naon génie fertile en expédients, par I9 souplesse de mes négociations, et par l'art que j'avois de tenir toujours les hommes d^ns quelque nouvelle espérance. Remarquez que je n'ai pas répandu une seule goutte de sang.

LE C. DÉ RICHELIEU

Vous n'aviez garde d'en répandre ; vous étiez trop foible et trop timide.

DES HQRTS. 4^1

LE G. MAZARIir.

Timide! hé! n'ai- je pas fait mettre les trois princes à Vincennes? M- le Prince cjut tout le temps de s'ennuyer dans sa prison.

LE C. DE RICHELIEU

Je parie que ^ vous n'osiez ni le retenir en prison ni le délivrer, et que votre embarras ftft la vraie cause de la longueur de sa prison. Mais venons au fait. Pour moi, j'ai répandu du sang; il l'a fallu pour abaisser l'orgueil des grands toujours prêts à se soulever. 11 n'est pas étonnant qu'un homme qui a laissé tous les courtisans et tous les officiers d'armée reprendre leur ancienne hauteur n'ait fait mourir personne dans un gouvernement si foible.

LE c. MAZA.RIN.

Un gouverjoement n'est point foible quand il mène les affaires au but par souplesse, sans cruauté. Il vaut mieux être renard que lion ou tigre.

LE c. DE RICHELIEU.

Ce n'est point cruauté que de punir des coupables dont les mauvais exemples en produiroient d'autres : l'impunité attirant sans cesse des guerres civiles, elle eût anéanti l'autorité du roi, eût ruiné l'état, et eût coûté le sang de je ne sais combien de milliers d'hommes ; au lieu que j'ai établi la paix et l'autorité en sacrifiaut un pçtit npmbre III. a6

de têtes coupables; d'ailleurs je n'ai jamais eu d'autres ennemis que ceux de Fétat.

LE C. MAZARIW.

Mais vous pensiez être l'état en personne* Vous supposiez qu'on ne pouvoit être bon François sans être à vos gages.

LE eu DE RICHELIEU.

Avez-vous épargné le premier prince du sang , quand vous* l'avez cru contraire à vos intérêts ? Pour être bien à la cour, ne falloit-il pas être Mazarin ? Je n'ai jamais poussé plus lain que vous les soupçons et la défiance. Nous servions tous deux l'état; en le servant», nous voulions l'un. et l'autre tout gou^*ïïier. Vous tâchiez de vaincre vos ennemis par la ruse et par un lâche artifice ; pour moi , j'ai abattu les miens à force ouverte, et j'ai cru de bonne foi qu'ils ne cherchoient à me perdre , que pour jeter encore une fois la France dans les calamités et dans la confusion d'où je venois de la tirer avec tant de peines. Mais enfin j'ai tenu ma parole ; j'ai été ami et ennemi de bonne foi ; j'ai soutenu l'autorité de mon maître avec courage et dignité. Il n*a tenu qu'à ceux que j'ai poussés à bout d'être comblés de grâces; j'ai fait toutes sortes d'avances vers eux ; j'ai aimé, j'ai cherché le mérite dès que je l'ai reconnu; je voulois seulement qu'ils tie traversassent .^ pas mon gouvernement, que je croyois nécessaire

DES MORTS, 4û3

au salut de la France. S'ils eussent voulu servir le roi selon leurs talents, sur mes ordres, ils eussent été mes amis.

LE C. MAZARm.

Dites plutôt qu'ils eussent été vos valets ; des valets bien payés , à la vérité ; mais il falloit s'accommoder d'un maître jaloux , impérieux , implacable sur tout ce qui blessoit sa jalousie.

LE c. DE RICHELIEU.

Hé bien! quand j'aurois été trop jaloux et trop impérieux, c'est un grand défaut, il est vrai; mais combien avois-je de qualités qui marquent un génie étendu et une ame élevée ! Pour vous , seigneur Jules , vous n'avez montré que de la finesse et de l'avarice. Vous avez bien fait pis aux François que de répandre leur sang ; vous avez corrompu le fond de leurs mœurs ; vous avez rendu la probité gauloise et ridicule. Je n'avois que réprimé l'insolence des grands ; vous avez abattu leur courage , dégradé la noblesse , confondu toutes les conditions, rendu toutes les grâces vénales. Vous craigniez le mérite ; on ne s'insinuoit auprès de vous qu'en vous montrant un caractère d'esprit bas , souple , et capable de mauvaises intrigues. Vous n'avez même jamais eu la vraie connoissance des hommes ; vous ne pouviez rien croire que le mal , et tout le reste n'étoit pour vous qu'une belle fable ; il ne vous falloit que

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des esprits fourbes , qui trompassent ceux avec qui vous aviez besoin de négocier , ou des trafiquants qui vous fissent argent de tout. Aussi votre nom demeure avili et odieux; au contraire, on m'assure que le mien croît tous les jours en gloire dans la nation françoise.

LE C. MAZÂRUS.

■ Vous aviez les inclinations plus nobles que

moi , un peu plus de hauteur et de fierté ; mais vous aviez je ne sais quoi de vain et de faux. Pour moi, j'ai évité cette grandeur de travers, comme une vanité ridicule; toujours des poètes, des orateurs , des comédiens ! Vous étiez vous - même poète , orateur , rival de Corneille ; vous faisiez des livres de dévotion sans être dévot ; vous vouliez être de tous les métiers , faire le galant^ exceller en tout genre. Vous avaliez l'encens de tous les auteurs. Y a-t-il en Sorbonne une porte , ou un panneau de vitre, où vous n'ayez fait mettre vos armes?

LE c. DE RICHELIEU.

Votre satire est assez piquante, mais elle n'est pas sans fondement. Je vois bien que la bonne gloire devroit faire fuir certains honneurs que la grossière vanité cherche, et qu'on se déshonore à force de vouloir trop être honoré. Mais enfin j'aimois les lettres ; j'ai excité l'émulation pour les rétablir. Pour vous , vous n'avez jamais eu aucune

attention, ni à l'église, ni aux lettres, ni aux arts , ni à la vertu. Faut -il s'étonner qu'une conduite si odieuse ait soulevé tous les grands de l'état et tous les honnêtes gens contre un étranger?

lîE C. MAZAJim.

Vous ne parlez que de votre magnanimité chimérique ; mais pour bien gouverner un état , il n'est question ni de générosité , ni de bonne foi , ni de bonté de cœur; il est question d'un esprit fécond en expédients , qui soit impénétrable dans ses desseins, qui ne donne rien à ses passions, mais tout à l'intérêt, qui ne s'épuise jamais en ressources pour vaincre lés difGiculté^

LE c. DE RICHELIEU.

La vraie habileté consiste à n'avoir janiais besoin de tromper, et à réussir toujours par des moyens honnêtes. Ce n'est que par fôiblesse , et faute de connoître le droit chemin , qu'on prend des sentiers détournés et qu'on a recours à la ruse. La vraie habileté consiste à ne s'occuper point de tant d'expédients, mais à choisir d'abord par une vue nette et précise celui qui est le meilleur en le comparant aux autres. Cette fertilité d'expédients vient moins d'étendue et de force de génie , que de défaut de force et de justesse pour savoir choisir. La vraie habileté consiste à comprendre qu'à la longue la plus grande de toutes les res-

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sources dans les affaires est la réputation univer- ^ selle de probité: Vous êtes toujours en danger quand vous ne pouvez mettre dans vos intérêts que des dupes ou des fripons; mais quand on compte sur votre probité, les bons et les méchants mêmes se fient à vous; vos ennemis vous craignent bien , et vos amis vous aiment de même. Pour vous , avec tous vos personnages de Protée , vous n'avez su vous faire ni aimer, ni estimer, ni craindre. J'avoue que vous étiez un grand comédien , mais non pas un grand homme.

liE C. MAZARIN.

Vous parlez de moi comme si j'avois été un homme sans cœur; j'ai montré en Espagne, J)endant que j'y portois les armes, que je ne craignois point la mort. On l'a encore vu dans les périls où j'ai été exposé pendant les guerres civiles de France. Pour vous , on sait que vous aviez peur de votre ombre et que vous prisiez toujours voir sous votre lit quelque assassin prêt à vous poignarder. Mais il faut croire que vous n'aviez ces terreurs paniques que dans certaines heures.

LE c. DE RICHELIEU.

Tournez-moi en ridicule tant qu'il vous plaira ; pour moi, je vous ferai toujours justice sur vos bonnes qualités. Vous ne manquiez pas de valeur à la guerre; mais vous manquiez de courage.

de fermeté et de grandeur d'ame dans les affaires. Vous n'étiez souple que par foiblesse , et faute d'avoir dans l'esprit des principes fixes. Vous n'osiez résister en face ; c'est ce qui vous faisoit promettre trop facilement, et éluder ensuite toutes vos paroles par cent défaites captieuses. Ces défaites étoient pourtant grossières et inutiles ; elles ne vous mettôient à couvert qu'à cause que vous aviez l'autorité; et un honnête homme auroit mieux aimé que vous lui eussiez dit nettement : J'ai eu tort de vous promettre , et je me vois dans l'impuissance d'exécuter ce que je vous ai promis, que d'ajouter au manquement de parole des pantalonnades pour vous jouer des malheureux. C'est peu que d'être brave dans un combat , si on est foible dans une contradiction. Beaucoup de princes capables de mourir avec gloire se sont déshonorés comme les derniers des hommes par leur mollesse dans les affaires journalières. ,

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