‹ Œuvres choisiesChapitre 84 sur 111 · ÉLÈVE DE FÉNÉLON · texte numérisé non relu

ÉLÈVE DE FÉNÉLON

COMPOSÉES POUR l'iNSTRUCTIOIC

DU DUC DE BOURGOGNE

FABLE i:

Les ayentures de Mélésichthon.

Mélésichthon , né k Mégare , d'une race illustre parmi les Grecs, ne songea dans sa jeunesse qu'à imiter dans la guerre les exemples de ses ancêtres; il signala sa valeur et ses talents dans plusieurs expéditions ; et comme toutes ses inclinations étoient magnifiques, il y fit une dépense éclatante qui le ruina bientôt. Il fut contraint de se retirer dans une maison de campagne, sur le bord de la mer , où il vivoit dans une profonde solitude avec sa femme Proxînoé. Elle av oit de l'esprit, du courage, Me la fierté. Sa beauté et sa naissance l'a voient fait rechercher par des partis beaucoup plus riches que Mélésichthon ; mais elle l'avoit préféré à tous les autres pour son seul mérite. Ces deux personnes , qui , par leur vertu et leur amitié, s'étoient rendues naturellement

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heureuses pendant plusieurs années, commencèrent alors à se rendre mutuellement malheureuses, par la compassion qu'elles avoienf l'une pour l'autre. Mélésichthon auroit supporté plus facilement ses malheurs , s'il eût pu les souffrir tout seul, et sans une personne qui lui étoit si chère. Proxinoé sentoit qu'elle augmentoit les peines de Mélésichthon. Ils cherchoient à se consoler par deux enfants qui sembloient avoir été formés par les Grâces; le fils se riommoit Mélibée , et la fille Poéménis. Mélibée, dans un âge tendre, commençoit déjà à montrer de la force , de l'adresse et du courage ; il surmontoit à la lutte ,

• à la course, et aux autres exercices, les enfants de son voisinage. Il s'enfonçoit dans les forets, et ses flèches ne portoient pas des coups moins as-

- sures que celles d'Apollon ; il suivoit encore plus ce dieu dans les sciences et dans les beaux-arts que dans les exercices du corps. Mélésichthon, dans sa solitude, lui enseignoit tout ce qui peut cultiver et orner l'esprit , tout ce qui peut faire aimer la vertu et régler les mœurs. Mélibée avoit un air simple, doux et ingénu, mais noble , ferme et hardi. Son père jetoit les yeux sur lui , et ses yeux se noyoient de larmes. Poéménis étoit instruite par sa mère dans tous Jes beaux-arts que Minerve a donnés aux hommes ; elle ajoutoit aux ouvrages les plus exquis les charmes d'un» voix

qu'elle joignoit avec une lyre plus touchante qiie celle d'Orphée. A la voir , on eût cru que c'étoit la jeune Diane 5 sortie de l'île flottante où elle naquit. Ses cheveux blonds étoient noués négligemment derrière sa tête ; quelques uns échappés flottoient sur son cou au gré des vents. Elle n'avoit qu'une robe légère , avec une ceinture qui la relevoit un peu pour être plus en état d'agir. Sans panire elle effaçoit tout ce qu'on peut voir de plus beau , et elle ne le sa voit pas ; elle n'avoit même jamais songé à se regarder sur le bord des fontaines; elle ne voyoit que sa famille, et ne songeoit qu'à travailler. Mais le père, accablé d'ennuis, et ne voyant plus aucune ressource • dans ses affaires, ne cherchoit que la solitude. Sa femme et ses enfants faisoient son supplice. Il.alloit souvent sur le Tivage de la mer, au pied d'un grand rocher plein d'antres sauvages ; là , il déploroit ses malheurs; puis il entroit dans une profonde vallée , qu'un bois épais déroboit aux rayons du soleil au milieu du jour. Il s'asseyoit sur le gazon qui bordoit une claire fontaine , et toutes les plus tristes pensées revenoient en foule dans son cœur. Le doux sommeil étoit loin de ses yeux ; il ne parloit plus qu'en gémissant ; la vieillesse venoit avant le temps flétrir et rider son visage ; il oublioit même tous les besoins de la vie , et succomboit à sa douleur.

Un jour, comme il étsoit dans cette vallée si profonde , il s'endormit de lassitude et d'épuisement ; aJors il vit en songe la déesse Cérès, couronnée d'épis dorés, qui se présenta à lui avec un visage doux et majestueux. Pourquoi , lui dit-elle en l'appelant par son nom , vous laissez-vous abattre aux rigueurs de la fortune? Hélas! répondit-il, mes amis m'ont abandonné; je n'ai plus de bien ; il ne me reste que des procès et des créanciers ; ma naissance fait le comble de mon malheur, et je ne puis me résoudre à travailler comme un esclave pour gagner ma vie.

Alors Cérès lui répondit : La noblesse consistet-elle dans les biens? Ne consiste-t-elle pas plutôt à imiter la vertu de ses ancêtres ? Il n'y a de nobles que ceux qui sont justes. Vivez de peu, gagnez ce peu par votre travail; ne soyez à charge à personne; vous serez le plus noble de tous les hommes. Le genre humain se rend lui-même misérable par sa mollesse et par sa fausse gloire. Si les choses nécessaires vous manquent , pourquoi

voulez-vous les devoir à d'autres qu'à vous-même ? Manquez-vous de courage pour vous les donner par une vie laborieuse ?

Elle dit , et aussitôt elle lui présenta une charrue d'or avec une corne d'abondance. Alors Bacchus parut couronné de lierre, et tenant un thyrse dans sa main ; il étoit suivi de Pan qui

joiloit de la flûte , et qui faisoit danser les faunes et les satyres. Pomone se montra chargée de fruits, et Flore ornée de fleurs les plus vives et les plus odoriférantes. Toutes les divinités champêtres jetèrent un regard favorable sur Mélésichthon.

Il s'éveilla , comprenant la force et le sens de ce songe divin ; il se sentit consolé et plein de goût pour les travaux de la vie champêtre. Il parla de ce songe àProxinôé, qui entra dans tous ses sentiments. Le lendemain ils congédièrent leurs domestiques inutiles ; on ne irtt plus chez eux de gens dont le seul emploi fut le service de leurs personnes. Us n'eurent plus ni char ni conducteur. Proxinoé et Poéménis filoient en menant paître leurs mouton» ; ensuite eHes faisoient leurs toiles et leurs étoffes ; puis elles tailloient et cousoient elles-mêmes leurs habits et ceux du reste de la famille. Au lieu des ouvrages de soie , d'or et d'argent, qu'elles avoient accoutumé de faire avec l'art exquis de Minerve, elles n'exerçoient plus leurs doigts qu'au fuseau ou à d'autres travaux semblables. Elles préparoient de leurs propres mains les légumes qu'elles cueilloient dans leur jardin pour nourrir toute la maison. Le lait de leur troupeau qu'elles alloient traire achevoit de mettre l'abondance. On n'achetoit rien ; tout étoit préparé promptement et sans peine. Tout étoit

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bon, simple, naturel, assaisonné par l'appétit iq- ^ séparable de la solmété et du travail.

Dans une vie si champêtre, tout étoit chez eux net et propre. Toutes les tapisseries étoient vendues; mais les murailles de la maison étoient blanches, et on ne voyoit nulle part rien de sale ni de dérangé; les meubles n'étoient jamais couverts de poussière ; les lits étoient d'étoffes grossières , mais propres. La cuisine même avoit une propreté qui n'est point dans les grandes maisoBs; tout y étoit bien rangé et luisant. Pour régaler la famille dans les jours«de fête, Proxinoé faisoit des gâteaux excellents. Elle avoit des abeilles , dont le miel étoit plus doux que celui qui couloit du tronc des chênes creux pendant l'âge d'or. Les vaches venoient d'elles-mêmes offrir des ruisseaux de lait. Cette femme laborieuse avoit dans son jardin toutes les plantes qui peuvent aider à nourrir l'homme en chaque saison , et elle étoit toujours la première à avoir les fruits et les légumes de chaque temps;, elle avoit même beaucoup de fleurs, dont elle vencjoit une partie, après avoir employé l'autre à onuer sa maison. La fille secondoit sa mère, et iïe goûtoit d'autre plaisir que celui de chanter en travaillant, ou en conduisant ses moutons dans les pâturages. Nul autre troupeau n'égaloit le sien; la contagion et les loups mêmes n'osoient en approcher. A mesure qu'elle

chantôit, ses tendres agneaux dansoient sur rherbe, et tous les échos d'alentour sembloient prendre plaisir à répéter ses chansons.

Mélésichthon labouroit lui-même son champ ; lui-même il condjiisoit sa charrue , semoit et moissonnoit; il trou voit les travaux de l'agriculture moins durs, plus innocents et plus utiles que ceux de la guerre. A peine avoit-il fauché l'herbe tendre de ses prairies , qu'il se hâtoit d'enlever les dons de Cérès, qui le payoient au cetituple du grain sensé. Bientôt Bacchus faisoit couler pour lui un nectar digne de la table des dieux. Minerve lui cionnoit aussi le fruit de son arbre , qui est si utile à l'homme. L'hiver étoit la s^son du repos, où toute la famille assemblée goûtoit une joie innocente, et remercioit les dieux d'être si désabusée des faux plaisirs. Us ne mangeoient de viande que dans les sacrifices, et leurs troupeaux n'étoient destinés qu'aux autels.

Mélîbéenemontroit presqueaucune des passions de la j^messe ; il conduisoit les grands troupeaux; il coupoit de grands chênes dans les forêts; il creusôit de petits canaux pour arroser les prairies; il étoit infatigable pour soulager son père. Ses plaisirs , quand le travail n'étoit pas de saison , étoient la chasse., les courses avec les jeunes gens de son âge, et la lecture, dont son père hii avoit donné le goût.

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Bientôt Mélésichthon , en s'accoutumant à une vie si simple , se vit plus riche qu'il ne Tavoit été auparavant. Il n'avoit chez lui que les choses nécessaires à la vie ; mais il les avoit toutes en abondance. Il n'avoit presque de société que dans sa famille. Ils s'aimoient tous ; ils se rendoient mutuellement heureux; ils vi voient Ifin des palais des rois ,tet des plaisirs qu'on achète si cher ; les leurs étoient doux , innocents , simples , faciles à trouver , et sans aucune suite dangereuse. Mélibée et Poéménis furent ainsi élevés dans le goût des travaux champêtres. Us ne se souvinrent de leur naissance que pour avoir plus de courage en supportant la pauvreté. L'abondance revenue dans toute cette maison n'y ramena point le faste ; la famille entière fut toujours simple et laborieuse. Tout le monde disoit à Mélésichthon : IjCS richesses rentrent chez vous ; il est temps de reprendre votre ancien éclat. Aloi's il répondoit ces paroles : A, qui voulez-vous que je m'attache , ou au faste qui m'ayoit perdu, ou à une viei simple et laborieuse qui m'a reiadu riche çt heureux ? Enfin se trouvant un jour dans ce bois sombre où CérèsJ'avoit instruit par un songe si utile, il s'y reposa sur l'herbe avec autant de joie qu'il y avoit eu d'amertume dans le temps passé. Il s'endormit; et lat déesse, se montrant à lui çonmie dans son premier rêve, lui dit ces paroles : Ija

vraie noblesse consiste à ne recevoir rien de personne et à faire du bien aux autres. Ne recevez donc rien que du sein fécond de la terre et de votre propre travail. Gardez-vous bien de quitter jamais , par mollesse ou par fausse gloire , ce qui est la source naturelle et inépuisable de tous les biens. .

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