‹ Œuvres choisiesChapitre 94 sur 111 · FABLE XIII · texte numérisé non relu

FABLE XIII

Voyage dans l'île des Plaisirs.

ÀPRi:s avoir long-temps vogué sur la mer pacifique, nous aperçûmes de loin une île de sucre avec des montagnes de compote , des rochers de sucre candi et de caramel , et des rivières de sirop qui couloient dans la campagne. Les habitants , qui étoient fort friands , léchoient tous les chemins, et suçoient leurs doigts après les avoir trempés dans les fleuves. Il y avoit aussi des forêts de réglisse, et de grands arbres d'où tomboient des gaufres que le vent emportoit dans la bouche des voyageurs si peu qu'elle fût ouverte. Comme

478 fABLÏS.

tant de douceurs nous parurent fades , nous vou'lûmes passer en quelque autre pays oii l'on pût trouver des mets d'un goût plus relevé. On nous assura qu'il y avoit à dix lieues de là une autre île où il y avoit des mines de jambons , de saucisses et de ragoûts poivrés. On les creusoit comme on creuse les mines d'or dans le Pérou. On y trouvoit aussi des ruisseaux de sauces à l'ognon. Les murailles des maisons sont de croûtes de pâté. H y pleut du vin couvert quand le temps est chargé ; et y dans ses plus beaux jours , la rosée du matin est toujours de vin blanc , semblable au vin grec ou à celui de Saint-Laurent. Pour passer dans cette île, nous fîmes mettre, sur le port de celle d'où nous voulions partir , douze hommes d'une grosseur prodigieuse » et qu'on avoit endormis ; ils souffloient si fort en ronflant, qu'ils remplirent nos voiles d'un vent favorable. A peine fûmesnous arrivés dans l'autre île, que nous trouvâmes sur le rivage des marchands qui vcmdoient de l'appétit; car on en manquoit souvent parmi tant de ragoûts. Il y avoit aussi d'autres gens qui vendoient le sommeil. Le prix en étoit réglé tant par heure ; mais il y avoit des sommeils plus chers les uns que les autres , à proportion des songes qu'on vouloit avoir. Les plus beaux songes étoient fort chers. J'en demandai de plus agréables pour mon argent ; et, comme j'étois las , j'allai d'abord

me coucher. Mais à ]>eine fus- je dans mon lit que j'entendis un grand bruit ; j'eus peur , et je demandai du secours. On me dit que c'étoit la terre qui s'entr'ouvroit. Je crus être perdu ; mais on me rassura en me disant qu'elle s'entr'ouvroit ainsi toutes les nuits à une certaine heure ,*pour vomir avec grand effort des ruisseaux bouillants de chocolat moussé, et des liqueurs glacées de toutes les façons. Je me levai à la hâte pour en prendre , et elles étoient délicieuses. Ensuite je me couchai, et, dans mon sommeil, je crus voir que tout le mnode étoit de cristal ,.que les hommes se nourrissoient de parfums quand il leur plaisoit, qu'ils ne pouvoient marcher qu'en dansant ni parler qu'en chantant, qu'ils avoient des ailes pour fendre les airs , et des nageoires pour passer les mers. Mais ces hommes étoient comme des pierres à fusil; on ne pouvoit les choquer qu'aussitôt ils ne prissent feu. Us s'enflammoient comme une mèche , et je ne pouvois m'empécher de rire voyant combien ils étoient faciles à émouvoir. Je voulus demander à l'un d'eux pourquoi il paroissoit si animé ; il me répondit , en me montrant le poing, qu'il ne se mettoit jamais en colère.

A peine ftts-je éveillé , qu'il vint un marchand d'appétit , me demandant de quoi je voulois avoir faim, et si je voulois qu'il me vendît des relais d'estomacs pour manger toute la journée. J'ac-

48o FABIUS.

ceptai la condition. Pour mon argent il menionn^ douze petits sachets de taffetas que je mis sur moi , et qui dévoient me servir comme douze estomacs , pour digérer sans peine douze grands repas en un jour. A peine eus-je pris les douze sachets, que je commençai à mourir de faim. Je passai ma journée à faire douze festins délicieux. Dès qu'un repas étoit fini , la faim me reprenoit, et je ne lui donnois pas le temps de me presser. Mais comme j'avois une faim avide, pn> remarqua que je ne mangeois pas proprement : les gens du pays sont d'une délicatesse et d'une propreté exquises. Le soir je fus lassé d'avoir passé toute la journée à table comme un cheval à son râtelier. Je pris la résolution de faire tout le contraire le lendemain ; et de ne me nourrir que de bonnes odeurs. On me donna à déjeuner de la fleur d'orange. A dîner ce fut une nourriture plus forte ; on me servit des tubéreuses et puis des {)eaux d'Espagne. Je n'eus que des joiiquilles à collation. Le soir on me donna à souper de grandes corbeilles pleines de toutes les fleurs odoriférantes , et on y ajouta des cassolettes de toutes sortes de parfums. La nuit, j'eus une indigestion pour avoir trop senti tant d'odeurs nourrissantes. Le jour suivant, je jeûnai pour ifie délasser de la fatigue des plaisirs de la table. On me dit qu'il y avoit en ce pays là une ville toute singulière, et; on me

EiiBLËS. 43 i

promit de m'y mener par line voiture qui m'étoit inconnue. On me mit dans une petite chaise de bois fort léger et toute garnie de grandes plumes, et.pn attacha à cette chaise, avec des cordes de soie , quatre grands oiseaux , grands comme dies autruches, qui avoient des ailes proportionnées à leur corps. Ces oiseaux prirent d'abord leur vol. Je conduisis les rêne^ du côté de Tprient, qu'osa m'avoit marqué. Je voyais à mes pieds les hautes montagnes , et nous volâmes si rapidement, que je perdois presque l'haleine en fendant le vague de l'air. En une heure nous arrivâmes à cette ville si repommée. Elte^st toute de marbre , et elle est grande trois fois comme Paris. Toute la ville n'est qu une seule maison. Il y a vingt-quatre grandes cours, dont chacune est grande comme le plus grand palais du monde ; et au milieu de ces vingt-quatre cours il y en a une vingÇ-cinquième qui >est six fois plus grande que chacune des autnt^. Tous les logements de cette maison soji^glftux, car il n'y a point d'inégalité de condition entre les habitants de-,cette ville. Il n'y a là ni domestiques ni petit peuple ; chacun se sert soi-même , personne n'est servi ; il y a seulement des souhaits, qui sont de petits esprits follets et' voll^eatits ^ qui donnent à chacun tout ce qu'il désire dans le moment même. En arrivant, je reçus

48a FABLES.

un de ces esprits qui s^àttacha à moi, et qui ne me laissa manquer de rien ; à peine me donnoit-il le temps de désirer. Je commençois même à être fatigué des nouveaux désirs que cette liberté de me contenter excitoit sans cesse en moi , et je compris, par expérience , qu'il valoit mieux se passer des choses superflues , que d'être sans cesse dans de nouveaux désirs , sans pouvoir jamais s'arrêter à la jouissance tranquille d'aucun plaisir. L^habitants de cette ville étoient polis, doux et obligeants. Ils me reçurent comme si j'avois * été l'un d'entre eux. Dès que je voulois parler , ils devinoient ce que je voiflois , et le faisoient sans attendre que je m'expliquasse. Cela me' surprit, et j'aperçus qu'ils ne parloient jamais entre eux; ils lisent dans les yeux les uns des autres tout ce qu'ils pensent , comme on lit dans un livre ; et quand ils veulent cacher leurs pensées ils n'ont qu'à fermer les yeux. Ils me menèrent dans unt salle où il y eut une musique de parfums. Ils assemblent les parfums comme nous assemblons les sons. Un certain assemblage de parfums , les uns plus forts, les autres plus doux, fait une harmonie qui chatouille l'odorat, «omrae nos concerts flattent l'oreille j)ar de^ sons tantôt graves et tantôt aigus. En ce pays-là , les "femmes gouvernent ies hommes, elles jugent les procès, elles enseignent les sciences et vont à la guerre. Les hommes s'y

fardent, s'y ajustent depuis le matin jusqu'au soir; ils filent, ils cousent, ils travaillent à la broderie , et ils craignent d'être battus par leurs femmes quand ils ne leur ont pas obéi. Oii dit que la chose se passoit autrement il y a un certain nombre d'années; mais les hommes, servis par les souhaits , sont devenus si lâches , si paresseux et si ignorants , que les femmes furent honteuses de se laisser gouverner par eux. Elles s'assemblèrent pour réparer les maux de la république. Elles firent des écoles publiques , où les personnes de leur sexe qui avoient le plus rfesprit ee mirent à étudier. Elles désarmèrent leurs maris, qui ne demandoient pas mieux que de n'aller jamais aux coups. Elles les débarrassèrent de tous les procès à juger , veillèrent à l'ordre public , établirent des lois, les tirent observer, et sauvèrent la chose publique, dont l'i^iapplication ^ la légèreté, la mollesse des hommes , auroient sûrement cau$é la ruine totale. Touché de ce spectacle , et fatigué de' tant de festins et d'amusements , je conclus que les plaisirs des sens, quelque variés, quelque faciles qu'ils soient , avilissent et ne rendent point heureux. Je m'éloignai donc de ces contrées en apparence si délicieuses ; et , de retour chez moi , je trouvai dans une vie sobre , dans un travail modéré, dans des lutteurs pures, dans la pratique 4e la vertu , le bonheur et la santé que n'avoieni

•Jr.

pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisirs. ^

Page 1