FABLE XV
Le Nil et le Gange.
Un jour deux fleuves, jaloux l'un de l'autre, se présentèrent à Neptune pour disputer le premier rang. Le dieu étoit sur un trône d'or au milieu d'une grotte profonde. La voûte éteit de pierres ponces, mêlées de rocailles et de conques marines. Des eaux inmienses venoient de tous cStés , et se suspendoient en voûte au-dessus de la tête du dieu. Là, paroissoient le vieux Nérée, ridé et courbé comme Saturne , le grand Océan père de tant de nymphes, Téthys pleine de charmes, Ampinitrite avec le petit Palémon , Ino et Mélicerte , la foule des jeunes néréides couronnées de fleurs; Protée même y étoit accouru avec ses troupeaux marins, qui, deleurs vastes narines ouvertes, avaloient l'onde amère pour la revomir comme des fleuves rapides qui tombent des rochers escarpés. Toutes les petites fontaines transparentes , les ruisseaux bondissants et écumeux , les fleuves qui ar-
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rosent la terre, les mers qui l'environneût, venoient apporter le tribut de leurs eaux dans le seia immobile du souyerain père des ondes. Les deux fleuves , dont lun est le Hil et l'autre le Gange, s'avancent Le Nil tenoit dans sa maia une palme, et le Gange ce roseau indien dont la moelle rend un suc si doux que l'on nomme sucre. Ils étoient couronnés de jonc. La vieillesse des deux étoit également majestueuse et vénérable. Leurs corps nerveux étoient d'une vigueur et d'une noblesse au-dessus de l'homme. Leurs barbes , d'un vert bleuâtre, flottoient jusqu'à leur ceinture. Leurs yeux étoient vifs et étincelants , ipalgré un séjour sivhumide. Leurs sourcils épais et mouillés totnboient sur leurs paupières. Us traversèrent la foule des monstres marins; les troupeaux de tritons folâtres sonnoient de la trompette avec leurs conques recourbées, les dauphins s'élevoient au d^^us de l'onde, qu'ils faisoient bouillonner par les mouvements de leurs queues , et ensuite se replongeoient dans l'eau avec un bruit effroyable , comme si les abîmes se fussent ouverts.
Le Nil parla le premier ainsi : O grand fils de §aturne , qui tenez le vaste empire;des eaux, compatissez à ma douleur; on m'enlève injustement la gloire dont je jouis depuis tant de siècles : un nouveau fleuye, qui ne coule qu'en des pays barbares, ose me disputer le premier rang. Avez-vous
oublié que la terre d'Egypte , fertilisée par mes eaux, fut Fasile des dieux quand le» géants voulurent escalader FOlyAipe^? C'est moi qui donne à cette terre soii prix ; c'est moi qui fais l'Egypte si délicieuse et si puissante. Mon cours est immense : je viens de ces climats brûlants dont les mortels n'osent approcher; et qiiand Phaéton sur le char du Soleil embrasoit les terres, pour l'empêcher de faire tarir mes eaux , je cachai si bien ma tête superbe, qu'on n*a point encore pu, depuis ce temps-là, découvrir où est ma source et mon origine. Au lieu que les débQjpdeménts déréglés des autres fleuves ravagent les campagnes, le mien, toujours régulier, répand l'afcondance dans ces heureuses lerres d'Egypte, qui sont plutôt un beau jardin qu'une campagne. Mes eaux dociles se partagent^ en autant de canaux qu'il plaît aux habitants pour arrosiftr leurs terres et pour faciliter leur commerce. Tous mes bords sont pleins de villes, et on en compte jusqu'à y ingt mille dans la seule Egypte. Vous savez que mes catadoupes ou cataractes sont une chute merveilleuse de toutes mes eaux de certains rochers en bas , au dessus des plaines d'Egypte. On dit même que le bruit de mes eaux, dans cette chute, rend sourds tous les habitants du pays. Sept bouches différentes apportent; mes eatex dans votre empire , et le Delta qu'elles forment est la demeure
du plus sage, du plus savant , du mieux policé et du plus ancien peuple de l'univers : il compte beaucoup de milliers d'années dans son histoire et dans la tradition de ses prêtres J'ai donc pour moi la longueur de nom eours , l'ancienneté de mes peuples, les merveilles des dieux accomplies sur mes rivages, la fertilité des terres par mes inondations , la singularité de mon origine incc»i-' nue^ Mai^' pourquoi raconter tous mçs avantagw contre un adversaire qui en a si peu? Il sort des terres sauvages et glacées des Scythes, se jette dans une mer qui n'a aucun commerce qu'avec des barbares; ces pays ne sont célèbres que pour avoir été subjugués par Bacchus, suivi d'une troupe de femmes ivres et échevelées, dansant avec des thyrses en main. Il n'a sur ses bords ni pei^les polis et savants, ni viUes magnifiques, ni monuments de la bienveilfance des dieu^^ : c'est un nouveau venu qui se vante sans preuve. O puissant dieu, qui commandez aux vagues et aiix tempêtes , confondez sa témérité.
C'est la vôtre qu'il faut confondre^ répliqua alors le Gange. Vous êtes, il est vrai, plus anciennement connu; mais vous n'existiez pas avant moi«^ Comme vous, je descends de hautes montagnes, je parcours de vastes pays, je reçois le tribiît de beaucoup de rivières , je me rends par plusieurs bouches dans le sein des mers, et je
fertiiise les plaines que j'inonde. Si je voulois ,.à votre exemple, donner dans le merveilleux, je dirois^avec les Indiens 'que je descends du ciel, et que mes eaq^ bienfaisantes ne sont pas moins salutaires à Tame qu'au corps. Mais ce n'est pas devant le dieu des fleuves et des mers qu'il faut se prévaloir de ces prétentions chimériques. Créé cependant quand le monde sortit du cfiaos, plusieiffs écrivains me font naître dans le jardin de délices qui fut le séjour du premier homme. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que j'arrose encorg plus ée royaumes que vous; c'est que je parcours des terres aussi riantes et aussi fécondes ; c'eât que je roule cette poudre d'or si recherchée, et penit'-étre si fune^se au bonheur des hommes; c'est qu'on trouve sur mes bords des perles , des diamants, et tout ce qui sert à l'ornemeBt ^ temples et des mortdis ; c'est qu'on voit sur mes rives des édifices superbes , et qu'on y célèbre de longues et magnifiques fêtes. Les Indiens , comme les Égyptiens , ^ ont aussi leurs antiquités, leurs métamorphoses, leurs febles;.mais ce qu'ils ont plus qu'eux , ce sont d'illustres gymnôàophisies , des philosophes 'éclairés. Qui de vos prêtres» sa renommés, pourriez-^voiis comf^eit au fanlMx Pilpay ? Il a enseigné aux princes les priBcipes de la morale et l'art cle gouverner avec justiceeiUïonté. Ses apologiies ingénieux ont rendu son nom im-
ïBortel; on les lit, maïs on n'en profite guère dans les états que j'enrichis : et ce qui fait notre honte à tous les deux, c'est que nous ne voyons sur nos bords que des princes malheureux, parce qu'ils n'aiment que les plaisirs et une autorité sans bornes; c'est que nous ne voyons dans les plus belles contrées du monde que des peuples misérables, parce qu'ils sont presque tous esdaves, presque tous yictimes des volontés arbitraires et de la cupidité insatiable des maîtres qui les gouverkient , ou plutôt qui les écrasent. A quoi me ^ servent donc et l'antiquité de mpn origine, et l'abondance de mes eaux, et tout le spectacle des merveilles que j'offre aux navigateurs ? Je ne veux ni les honneurs ni la ^oire de la préférence , tant que je ne contribuerai pas plus au bonheur de la multitude , tant que je ne «ervîrai qu'à en- •tretenir la mollesse ou l'avidité de quelques tyrans fs^tueux et inappliqués. Il n'y a rien de grand, rien d'estimable, que ce qui est utile au genre humain.
Neptune et l'assemblée des dieux marins applaudirent au discours du Gange , louèrent sa tendre eompàSision pour l'humanité vexée et souffrante; ils lui firent espérer que , d'une autre partie du monde, il se transporteVoit dans l'Inde des nations policées et humaines qui pourroient éclairer les princes sur leur vrai bonheur, et leur faire
comprendre qu'il consiste principalement, comme il le croyoit avec tant de vérité , à rendre heureux tous ceux qui dépendent d'eux , et à les gouverner avec sagesse et modération. -
FAjBLE XVI.
La patience et l'éducation corrigent bien des défauts.
Une ourse avoit un petit ours qui venoit de naître. 11 étoit horriblement laid. On ne reconnoissoit en lui aucune figure d'animal ; c'étoit une masse informe et hideuse. L'ourse, toute honteuse d'avoir un tel fils , va trouver sa voisine la corneille^ qui faisoit grand bruit par son caquet sur un arbre. Que ferai-je, lui dit-elle, ma bonne commère, de ce petit monstre? j'ai envie de l'étrangler. Garde^-vouç^en bien , dit la causeuse; j'ai vu d'autres ourses dans le même embarras que vous. Allez : léchez doucement votre fils , il sera bientôt joli, mignon, et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu'on lui disoit en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher long -temps. Enfin il commença à être moins difforme , et elle alla remercier la corneille en ces termes : Si vous n'eussiez modéré mon impatience, j'aurois cruellement déchiré mon
fils , qui fait maintenant tout le plaisir de ma
vie.
Oh! que Timpatience einpéche de biens et cause de maux!