‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 270 sur 292 · V. M. — POÉSIE t · texte numérisé non relu

V. M. — POÉSIE t

450 — HERNANl

Ange ! une heure avec vous î une heure, en vérité, A qui voudrait la vie, et puis l'éternité !

DON A SOL

Hernani !

HERNANl, amèrement.

Que je suis heureux que le duc sorte ! Comme un larron qui tremble et qui force une porte. Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard Une heure de vos chants et de votre regard ; Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie De lui voler une heure, et lui me prend ma vie !

DON A SOL

Calmez-vous.

{Remettant le manteau à la duègne.)

Josefa, fais sécher le manteau.

{José fa sort.) {Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.) Venez là.

HERNANI, sans l'entendre.

Donc le duc est absent du château.?

DOXA SOL, souriant.

Comme vous êtes grand !

HERNANI

II est absent.

DON A SOL

Chère âme, Ne pensons plus au duc.

HERNANI

Ah 1 pensons-y, madame !

Ce vieillard ! il vous aime, il va vous épouser ! Quoi donc ! vous prit- il pas l'autre jour un baiser? N'y plus penser !

DONA SOL, riant.

C'est là ce qui vous désespère?

Un baiser d'oncle ! au front ! presque un baiser de père !

Non, un baiser d'amant, de mari, de jaloux.

Ah ! vous serez à lui, madame ! Y pensez- vous?

O l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée,

Pour achever sa route et finir sa journée,

HERNANI — i51

A besoin d'une femme, et va, spectre glacé, Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé ! Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre, Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur ! Vieillard ! va -t'en donner mesure au fossoyeur ! — Qui fait ce mariage? On vous force, j'espère !

DON A SOL

Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI

Le roi ! le roi ! Mon père Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien. Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien, Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, Pour tous les siens ma haine est encor toute neuve ! Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis Le serment de venger mon père sur son fils. Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles ! Car la haine est vivace entre nos deux familles. Les pères ont lutté sans pitié, sans remords. Trente ans ! Or, c'est en vain que les pères sont morts ! Leur haine vit. Pour eux la paix n'est point venue, Car les fils sont debout, et le duel continue. Ah ! c'est donc toi qui veux cet exécrable hymen ! Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !

DON A SOL

Vous m'effrayez.

HERNANI

Chargé d'un mandat d'anathème, Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même! Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina, Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastraiia, Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille. A défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille. Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux, Que votre front reluise entre des fronts royaux, Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse. Mainte reine peut-être envîra sa duchesse. Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus, Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.

452 — HERXANl

Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre Qu'une rouille de sang à cette heure déiustre ; Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis, Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis, Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée, Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée. En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous. Ou du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre. Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.

DONA SOL

Je vous suivrai.

HERNANI

Parmi mes rudes compagnons?

Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms. Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse. Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse? Vous viendrez commander ma bande, comme on dit? Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit ! Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes, Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes. Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu, La vieille Catalogne en mère m'a reçu.

Parmi ses montagnards, libres, pauvres, et graves. Je grandis, et demain trois mille de ses braves. Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor, Viendront... Vous frissonnez. Réfléchissez encor. Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves, Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves. Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit, Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille. Les balles des mousquets siffler à votre oreille. Etre errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut, Me suivre où je suivrai mon père, — à l'échafaud.

DONA SOL

Je vous suivrai.

HERNANI

Le duc est riche, grand, prospère.

Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.

HEHNANl — 453

Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main

Trésors, titres, bonheur... i

DONA SOL

Nous partirons demain.

Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange Me blâmer. Etes-vous mon démon ou mon ange? Je ne sais, mais je suis votre esclave. Ecoutez. Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez, Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi? je l'ignore. J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S'efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas, Vous me manquez, je suis absente de moi-même ; Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime Vient frapper mon oreille, alors il me souvient Que je vis, et je sens mon âme qui revient !

HERNANI, la serrant dans ses bras.

Ange !

DONA SOL

A minuit. Demain. Amenez votre escorte Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte. Vous frapperez trois coups.

HERNANI

Savez-vous qui je suis, Maintenant?

DONA SOL

Monseigneur, qu'importe ! je vous suis.

HERNANI

Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,

Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme.

Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.

Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni?

DON CARLOS, ouvrant avec fracas la porte de l'armoire:

Quand aurez -vous fini de conter votre histoire? Croyez-vous donc qu'on soit à l'aise en cette armoire?...

(Acte I, scène n.)

454 — HERNANI

DON RU Y GOMEZ, DONA SOL, voilée, DON CARLOS, Suite.

{Don Carlos s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un œil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi, et le salue profondément. — Silence. — Attente et terreur alentour. Enfin, le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la fête.)

DON CARLOS

D'où vient donc aujourd'hui, Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ? i

Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée. Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point. Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !

{Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit av-ec un geste impérieux .) C'est s'y prendre un peu tard, pour faire le jeune homme ! Avons-nous des turbans ? Serait-ce qu'on me nomme Boabdil ou Mahom, et non Carlos, répond ! Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?

DON RUY GOMEZ, s'incHnant.

Seigneur...

DON CARLOS, à ses gentilshommes.

Prenez les clefs ! saisissez-vous des portes ! {Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. 'M Don Carlos se retourne vers le duc.) Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ? Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi, Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi. Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries, , Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries.

DON RUY GOMEZ, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux...

DON CARLOS, l'interrompant.

Sans détours Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours ! De l'incendie éteint il reste une étincelle, Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ? C'est toi ! Ce Hernani, rebelle empoisonneur, ^

Ici, dans ton château, tu le caches !

C'est vrai.

DON RUY GOMEZ

Seigneur,

HERNANI — 455

DON CARLOS

Fort bien. Je veux sa tête, — ou bien la tienne Entends-tu. mon cousin ?

DON RUY GOMEZ, s'incHnant.

Mais qu'à cela ne tienne !

Vous serez satisfait,

[Dona Sol cache sa tête dans ses mains, et tombe sur le fauteuil.)

DON CARLOS, vadouci.

Ah ! tu t'amendes. — Va Chercher mon prisonnier.

[Le duc croise les bras, baisse la tête, et reste quelques moments rêveur. Le roi et dona Sol l'observent en silence et agités d'émotions contraires. Enfin, le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite.)

DON RUY GOMEZ, montrant au roi le vieux portrait.

Celui-ci des Silva C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme I Don Silvius.. qui fut trois fois consul de Rome. [Passant au portrait suivant.)

— Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid î On lui garde à Toro, près de Valladolid, Une châsse dorée où brûlent mille cierges.

Il affranchit Léon du tribut des cent vierges. {Passant à un autre.)

— Don Blas, — qui, de lui-même et dans sa bonne foi, S'exila pour avoir mal conseillé le roi.

[A un autre.)

— Christoval. — Au combat d'Escalofia, don Sanche, Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche

Tous les coups s'acharnaient, il cria : «Christoval!» Christoval prit la plume et donna son cheval. [A un autre.)

— Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire, Roi d'Aragon.

DON CARLOS, croisant les bras, et le regardant de la tête aux pieds.

Pardieu ! don Ruy, je vous admire !

Continuez!

456 — HFAJNANl

DON RUY GOMEZ, passani à un autre.

Voici Ruv Gomez de Silva, Grand-maître de Saint- Jacque et de Calatrava. Son armure géante irait mal à nos tailles. Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles, Conquit au roi Motril, Antequera, Suez, Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez.

{Il s'incline, se découvre, et passe à un autre. Le roi r écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.) Près de lui, Gil, son fils, cher aux âmes loyales. Sa main pour un serment valait les mains royales. {A un autre.)

— Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur ! Toute noble maison tient à Silva, seigneur. Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse. Manrique nous envie et Lara nous jalouse. Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois

Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

DON CARLOS

Vous raillez-vous ?

DON RUY GOMEZ, allant à d'autres portraits. Voilà don Vasquez, dit le Sage, Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage. Il arrêta Zamet et cent maures tout seul,

— J'en passe et des meilleurs. —

[Sur un geste de colère du mi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits.)

Voici mon noble aïeul.

Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée, Même aux juifs.

[A r avant- dernier.)

Ce vieillard, cette tête sacrée, C'est mon père. Il fut grand, quoiqu'il vint, le dernier. Les maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre ; Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron De ne point reculer, que le comte de pierre Ne tournât front lui-même, et n'allât en arrière. Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

DON CARLOS

Mon prisonnier !

DON RUY GOMEZ

C'était un Gomez de Silva. —

HERNANI — i57

Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure On voit tous ces héros...

DON CARLOS

Mon prisonnier, sur l'heure!

DON RUY GOMEZ

7/ s'incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à la cachette où, il a fait entrer Hernani. Dona Sol le suit des yeux avec anxiété. — Attente et silence dans V assistance.)

Ce portrait, c'est le mien. — Roi don Carlos, merci !

Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici :

« Ce dernier, digne fils d'une race si haute,

Fut un traître et vendit la tête de son hôte ! »

[Joie de dona Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. — Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère, puis reste quelques instants silencieux, les lèvres tremblantes et l'œil enflammé.)

DON CARLOS

Duc, ton château me gêne, et je le mettrai bas !

DON RUY GOMEZ

Car vous me la paîriez, Altesse, n'est-ce pas ?

DON CARLOS

Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace. Et je ferai semer du chanvre sur la place.

DON RUY GOMEZ

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva, Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.

{Aux portraits.) N'est-il pas vrai, vous tous ?

DON CARLOS

Duc ! cette tête est nôtre.

Et tu m'avais promis...

DON RUY GOMEZ

J'ai promis l'une ou l'autre.

[Aux portraits.) N'est-il pas vrai, vous tous ?

[Montrant sa tête.)

Je donne celle-ci.

[Au roi.) Prenez-la....

(Acte III, scène vi.)

458 — HEBNANI

DON CARLOS, seul.

Il est tombé < dans une profonde rêverie ». Il en sort, et se tourne vers le tombeau de Charlemagne :

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument.

— Charlemagne est ici !' Comment, sépulcre sombre, Peux-tu sans éclater contenir si gran'de ombre ? Es-tu bien là, géant d'un monde créateur,

Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur ?

— Ah ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée ! Un édifice, avec deux hommes au sommet, Deux chefs élus auxquels tout roi-né se soumet. Presque tous les états, duchés, fiefs militaires. Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires, Mais le peuple a parfois son pape ou son césar, Tout marche, et le hasard corrige le hasard.

De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate. Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate. Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose, Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ; Maint roi la foule aux pieds, ou lui met un bâillon ; Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave, Et tous les rois soudain verront l'idée esclave. Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont. Surgir, le globe en main ou la tiare au front. Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que pour eux et par eux. Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois, Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde. Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde. Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant, Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ, Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte, Respirant la vapeur des mets que l'on apporte.

HiaLXANi — 459

Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés,

Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.

Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.

Ils font et défont. L'un délie, et l'autre coupe.

L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont.

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire.

L'un dans sa pourpre et l'autre avec son blanc suaire,

L'univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.

— L'empereur ! l'empereur ! être empereur ! — O rage.

Ne pas l'être ! et sentir son cœur plein de courage ! —

Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !

Qu'il fut grand ! De son temps c'était encor plus beau.

Le pape et l'empereur ! Ce n'était plus deux hommes

Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes,

Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen,

Redonnant une forme, une âme au genre humain^.

Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle

Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle,

Et tous deux remettant au moule de leur main

Le bronze qui restait du vieux monde romain !

Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne (

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ?

Quoi donc ! avoir été prince, empereur et roi !

Avoir été l'épée. avoir été la loi !

Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne !

Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne !

Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila,

Aussi grand que le monde !... et que tout tienne là '

Ah ! briguez donc l'empire, et voyez la poussière

Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte ; élevez, bâtissez

Votre empire, et jamais ne dites : C'est assez !

Taillez à larges pans un édifice immense !

Savez-vous ce qu'un jour il en reste ? ô démence !

Cette pierre ! Et du titre et du nom triomphants ?

Quelques lettres à faire épeler des enfants !

Si haut que soit le but où notre orgueil aspire,

Voilà le dernier terme !... — Oh ! l'empire ! l'empire '.

Que m'importe ? j'y touche, et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : — Tu l'auras ! — Je l'aurai. -—

Si je l'avais !.., — • O ciel ! être ce qui commence !

Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !

1(30 — HERNANI

D'une foule d'états l'un sur l'autre étages, Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ; Voir au-dessous des rois les maisons féodales. Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ; Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes. Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, — les hommes. — Les hommes ! c'est-à-dire une foule, une mer. Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer, Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare, A travers tant d'échos nous arrive fanfare ! Les hommes ! — Des cités, des tours, un vaste essaim. De hauts clochers d'église à sonner le tocsin ! —

{Rêvant.)

Base de nations portant sur leurs épaules La pyramide énorme appuyée aux deux pôles, - Flots vivants., qui toujours, l'étreignant de leurs plis, La balancent, branlante, à leur vaste roulis, Font tout changer de place et, sur ses hautes zones. Comme des escabeaux font chanceler les trônes, Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats, Lèvent les yeux au ciel... Rois, regardez en bas !

— Ah ! le peuple 1 — océan ! — onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau 1 Miroir où rarement un roi se voit en beau !

Ah ! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait, au fond, des empires sans nombre. Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus !

— Gouverner tout cela ! — Monter, si l'on vous nomme, A ce faîte ! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme! Avoir l'abîme là !... — Pourvu qu'en ce moment

Il n'aille pas me prendre un éblouissement !

Oh ! d'états et de rois mouvante pyramide,

Ton faîte est bien étroit ! Malheur au pied timide 1

A qui me retiendrais- je ? Oh ! si j'allais faillir

En sentant sous mes pieds le monde tressaillir !

En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre !

— Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains, qu'en faire ? Le pourrai-je porter, seulement ? Qu'ai-je en moi ?

Etre empereur mon Dieu ! j'avais trop d'être roi !

HEMNANI — iOl

Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ? Qui me conseillera ?

(// tombe à deux genoux devant le tombeau.) Charlemagne ! c'est toi !

Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface, Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau. Quelque chose de grand, de sublime et de beau ! Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose. Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel Qui du pâtre à César va montant jusqu'au ciel, Chacun en son degré se complaît et s'admire, Voit l'autre par-dessous et se retient d'en rire. Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner. Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner ! — N'est-ce pas ? — S'il est vrai qu'en son lit solitaire Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre S'éveille, et que soudain son tombeau large et clair S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair, Si cette chose est vraie, empereur d'Allemagne, Oh ! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne ! Parle ! dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain ! Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire. Ne me repousse pas d'un souffle d'aquilons. Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons. Oui, dusses-tu me dire, avec ta voix fatale. De ces choses qui font l'œil sombre et le front pâle ! Parle, et n'aveugle pas ton fils épouvanté. Car ta tombe sans doute est pleine de clarté ! Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde Carlos étudier ta tête comme un monde ; Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant ! Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille

(// approche la clef de la serrure.) Entrons...

(Acte IV, scène n.)

402 — HERNANl

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