‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 271 sur 292 · HERNANI, DONA SOL · texte numérisé non relu

HERNANI, DONA SOL

DONA SOL

Ils s'en vont tous, Enfin !

HERNANl, cherchant à l'attirer dans ses bras. m

Cher amour !

DONA SOL, rougissant et reculant.

C'est... qu'il est tard, ce me semble.

HERNANl

Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble.

DONA SOL

Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur?

HERNANl

Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave. Il veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs. Son sourire est moins près du rire que des pleurs.

DON.\ SOL

Dans vos yeux, ce sourire est le jour.

[Hernani cherche à l'entraîner vers la porte. Elle rougit.)

Tout à l'heure.

HERN'.\NI

Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure !

Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien.

Tu sais ce que tu fais 1 ce que tu fais est bien !

Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âme

Brûle. Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme.

Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts,

Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.

Car le géant est pris, le Vésuve est esclave,

Et que t'importe à toi son cœur rongé de lave?

Tu veux des fleurs? c'est bien! Il faut que de son mieu.K

Le volcan tout brûlé s'épanouisse aux yeux !

DOi\A SOL

Oh 1 que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon cœur !

HERNANl

Quel est ce nom, madame?

Ah ! ne me nomme plus de ce nom, par pitié ! Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié !

HERNAXl — '•(•):{

Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve, Un Hernani, dont l'œil avait l'éclair du glaive, Un homme de la nuit et des monts, un proscrit Sur qui le mot « vengeance > était partout écrit. Un malheureux traînant après lui l'anathème ! Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aime Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol. Je suis Jean d'Aragon, mari de dofia Sol 1 Je suis heureux !

DOXA SOL

Je suis heureuse !

HERXANI

Que m'importe Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte ! Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un ange du Seign-eur m'attendait sur le seuil. J'entre et remets debout les colonnes brisées. Je rallume le feu, je rouvre les croisées, Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour. Je ne suis plus que joie, enchantement, amour. Qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles. Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma dofla Sol rouge et le front baissé. Qu'on nous laisse tous deux, et le reste est passé ! Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence. J'efface tout, j'oublie ! Ou sagesse ou démence. Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien !

DONA SOL, examinant sa Toison d'or.

Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien !

HERNANI

Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.

DONA .SOL

Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe! Puis, est-ce le velours ou le satin encor? Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or. Vous êtes noble et fier, monseigneur.

(// veut l'entraîner.)

Tout à l'heure !

Un moment ! — Vois-tu bien, c'est la joie ! et je pleure ! Viens voir la belle nuit.

{Elle va à la balustrade.)

Mon duc, rien qu'un moment!

Le temps de respirer et de voir, seulement.

/,.(;'|. — HERNANl

Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête.

Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !

Dis, ne le crois-tu pas? Sur nous, tout en dormant,

La nature à demi veille amoureusement.

Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.

\'iens, respire avec moi l'air embaumé de rose !

Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.

La lune tout à l'heure à l'horizon montait

Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble

Et ta voix, toutes deux m'allaient au cœur ensemble,

Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant.

Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment !

HERNANl

Ah ! qui n'oublierait tout à cette voix céleste ! Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste. Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté. Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries, Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !

DONA SOL

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout à coup, chantât?...

HERNANl, souriant.

Capricieuse !

Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants !

DONA SOL

Le bal ! mais un oiseau qui chanterait aux champs ! Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse. Ou quelque flûte au loin !... Car la musique est douce, Fait l'âme harmonieuse, et, comme un divin chœur, Eveille mille voix qui chantent dans le cœur ! Ah ! ce serait charmant !

[On entend le bruit lointain d'un cor, dans l'ombra Dieu ! je suis exaucée !

HERNANl, tressaillant, à part.

Ah ! malheureuse !...

(Acte V, scène lU,)

Lorsqu'il fut reçu à la Comédie française (juillet 1829), ce drame s'appelait un Duel sous Richelieu. La censure crut reconnaître Charles X dans Louis XIII, et conclut à l'interdiction, qui fut prononcée par le ministre Martignac, et ratifiée par Charles X lui-même, après une démarche du poète auprès de lui. On peut lire dans les Rayons et les Ombres un récit, plus ou moins poétisé (nous ne savons), de cet entretien du roi et du poète, à Saint-Cloud, le 7 août 1829 * :

De quoi s'agissait-il ?

D'un pauvre ange tombé, Dont l'amour refaisait l'âme avec son haleine ; De Marion, lavée ainsi que Madeleine, Qui boitait et traînait son pas estropié, La censure, serpent, l'ayant mordue au pied. Le poète voulait faire un soir apparaître Louis treize, ce roi sur qui régnait un prêtre ; — Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs ; — Et que' la foule vînt, et qu'à travers des pleurs, Par moments, dans Un drame étincelant et sombre. Du pâle Cardinal on crût voir passer l'ombre.

Après la révolution de 1830, l'auteur ne voulut pas laisser jouer tout de suite une pièce qui aurait pu avoir alors un succès de scandale. D'ailleurs, « il n'était pas tenté de retourner au Théâtre-Français. L'hostilité qu'il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l'y attirait médiocrement » (Victor Hugo raconté -par un témoin de sa vie, ch. LVi) . Il préféra la Porte-Saint- Martin, où Marion de Lorme fut représentée pour la première fois le II août 183 1, — et ne réussit qu'à demi. « Sans être aussi tumultueuses que les représentations d'Hernani, les représentations de Marion de Lorme furent très agitées », déclare même le ^i témoin». On la reprit, en 1838, à la Comédie française, non sans éclat ; mais la reprise la plus brillante fut

Page 1