‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 12 sur 293 · MON ENFANCE · texte numérisé non relu

MON ENFANCE

J'AI DES RÊVES DE GUERRE en mon âme inquiète J'aurais été soldat, si je n'étais poète. Ne vous étonnez point que j'aime les guerriers! Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette. J'ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.

1. Gessen (Terre de), contrée de la basse Egypte, qui fut le séjour des immigrants juifs jusqu'à l'exode.

2. a Sina » pour Sinaï, comme dans VAthaiie de Racine, où Abner dit à Joad qu'il vient célébrer avec lui :

... la fameuse journée Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée

Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée. \ Dans un casque pour moi l'eau sainte fut puisée. ^sToI^ktat Un soldat, m'ombragcant d'un belliqueux faisceau, De quelque vieux lambeau d'une bannière usée Fit les langes de mon berceau.

Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes, Une muse des camps m'emporta sous les tentes ; Je dormis sur l'affût des canons meurtriers ; J'aimai les fiers coursiers, aux crinières flottantes, Et l'éperon froissant les rauques étriers.

J'aimai les forts tonnants, aux abords difficiles ; Le glaive nu des chefs guidant les rangs dociles ; La vedette, perdue en un bois isolé, Et les vieux bataillons qui passaient dans les villes Avec un drapeau mutilé.

Mon envie admirait et le hussard rapide v ^ ^Sao

Parant de gerbes d'or sa poitrine intrépide, \^»-**^'^^^ Et le panache blanc des agiles lanciers, t V^kjvi^**'

Et les dragons, mêlant sur leur casque gépiëet***^ ' Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers.

Et j'accusais mon âge : — Ah ! dans une ombre obscure, Grandir, vivre ! laisser refroidir sans murmure Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils. Qui dans un noir combat, sur l'acier d'une armure, Coulerait à flots si vermeils ! ^

Et j'invoquais la guerre, aux scènes effrayantes.

Je voyais en espoir, dans les plaines bruyantes.

Avec mille rumeurs d'hommes et de chevaux,

Secouant à la fois leurs ailes foudroyantes,

L'un sur l'autre à grands cris fondre deux camps rivau>s»

J'entendais le son clair des tremblantes cymbales, Le roulement des chars, le sifflement des balles : Et, de monceaux de morts semant leurs pas sanglants. Je voyais se heurter au loin, par intervalles. Les escadrons étincelants !

Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie J'errai, je parcourus la terre avant la vie ; Et, tout enfant encor, les vieillards recueillis M'écoutaient racontant, d'une bouche ravie, Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis !

Chez dix peuples vaincus je passai sans défense, Et leur respect craintif étonnait mon enfance ; Dans l'âge où l'on est plaint, je semblais protéger. Quand je balbutiais le nom chéri de France, Je faisais pâlir l'étranger.

Je visitai cette île, en noirs débris féconde, Plus tard premier degré d'une chute profonde. Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains. Entendit, de son antre où l'avalanche gronde. Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

Vers l'Adige et l'Amo je vins des bords du Rhône. Je vis de l'Occident l'auguste Babylone, Rome, toujcMirs vivante au fond de ses tombeaux, Reine du monde encor sur un débris de trône, Avec une pourpre en lambeaux.

Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête, Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'arrête Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant. Comme un gueçj^er jaloux qui, témoin d'une fête. Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.

L'Espagne m'accueilUt, livrée à la conquête. Je franchis le Bergare, où mugit la tempête ; De loin, pour un tombeau je pris l'Escurial ; Et le triple aqueduc vit s'incHner ma tête * Devant son front impérial.

La, je voyais les feux des haltes militaires Noircir les murs croulants des villes solitaires ; La tente de l'église, envahissait le seuil ; Les rires des soldats," dans les saints monastères. Par l'écho répétés, semblaient des cris de deuil.

NOUVELLES ODES — 3f)

Je revins, rapportant de mes courses lointaines Comme un vague faisceau de lueurs incertaines. Je rêvais, comme si j'avais, durant mes jours. Rencontré sur mes pas les magiques fontaines Dont l'onde enivre pour toujours.

L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles ;

Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;

Irun, ses toits de bois ; Vittoria, ses tours ;

Et toi, Valladolid, tes palais de familles,

Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ; J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée ; Et ma mère, en secret observant tous mes pas, Pleurait et souriait, disant : — C'est une fée Qui lui parle et qu'on ne voit pas I

ENCORE A TOI * l^^

A TOI ! TOUJOURS A TOI ! — Que chanterait ma lyre?

A toi l'hymne d'amour ! à toi l'hymne d'hymen !

Quel autre nom pourrait éveiller mon délire ?

Ai-je appris d'autres chants ? sais-je un autre chemin ?

C'est toi dont le regard éclaire ma nuit sombre ;

Toi, dont l'image luit dans mon sommeil joyeux;

C'est toi qui tiens ma main quand je marche dans l'ombre,

Et les rajjons du ciel me viennent de tes yeux !

Mon destin est gardé par ta douce prière ; Elle veille sur moi quand mon ange s'endort ; Lorsque mon cœur entend ta voix modeste et fière. Au combat de la vie il provoque le sort.

I. Le jeune poète avait épousé en octobre 1822 une jeune fille qu'il aimait passionnément : M"' Adèle Foucher.

N'est-il pas dans le ciel de voix qui te réclame ? N'es-tu pas une fleur étrangère à nos champs ? Sœur des vierges du ciel, ton âme est pour mon âme Le reflet de leurs feux et l'écho de leurs chants !

Quand ton œil noir et doux me parle et me contemple,

Quand ta robe m'effleure avec un léger bruit,

Je crois avoir touché quelque voile du temple,

Je dis comme Tobie : — Un ange est dans ma nuit ! —

Lorsque de mes douleurs tu chassas le nuage, Je compris qu'à ton sort mon sort devait s'unir, Pareil au saint pasteur, lassé d'un long voyage. Qui vit vers la fontaine une vierge venir 1

Je t'aime comme un être au-dessus de ma vie, Comme une antique aïeule aux prévoyants discours, ' Comme une sœur craintive à n;es maux asservie, ' Comme un dernier enfant qu'on a dans ses vieux jours.

Hélas ! je t'aime tant qu'à ton nom seul je pleure ; Je pleure, car la vie est si pleine de maux ! Dans ce morne désert tu n'as point de demeure, Et l'arbre où l'on s'assied lève ailleurs ses rameaux.

Mon Dieu ! mettez la paix et la joie auprès d'elle. Ne troublez pas ses jours, ils sont à vous, Seigneur ! Vous devez la bénir, car son âme fidèle Demande à la vertu le secret du bonheur.

Page 1