‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 143 sur 293 · XVI. — Ce qu'ils font devient plus difficile à faire · texte numérisé non relu

XVI. — Ce qu'ils font devient plus difficile à faire

.. Portant Mahaud, qui dort toujours.

Ils ma.rchent lents, courbés, en silence, à pas lourds, Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière ; La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière ; Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit : " Eh bien ? w Mais Joss est effrayant ; pâle, il ne répond rien, Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière... Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre ; Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur. Un des grands chevahers rangés le long du mur Qui se lève et descend de cheval ; ce fantôme. Tranquille sous le masque horrible de son heaume, Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher ; On croit entendre un dieu de l'abîme marcher ; Entre eux et l'oubhette il vient barrer l'espace, Et dit, le glaive haut et la visière basse. D'une voix sépulcrale et lente comme un glas : '< Arrête, Sigismond ! Arrête, Ladislas ! » Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte Qu'elle gît à leurs pieds, et paraît une morte.

La voix de fer parlant sous le grillage noir. Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir, Et que Zéno chancelle ainsi qu'un mât qui sombre :

u Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre

Dont tout l'univers parle et que vous connaissez ;

Le voici : « Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,

!( Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,

« Je contracte alliance avec mes deux bons frères,

« L'empereur Sigismond et le roi Ladislas;

« Sans jamais m'absenter ni dire : je suis las,

« Je les protégerai dans toute conjoncture ;

« De plus, je cède, en libre et pleine investiture.

« Etant seigneur de l'onde et souverain du mont,

« La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,

« A la condition que, si je le réclame,

« Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme. »

« Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants. Es-tu Satan?

— Je suis plus et moins. Je ne prends Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames. Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes. »

Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front.

Et Zéno dit à Joss : « Hein! qu'est-ce que c'est donc? »

Joss bégaie : « Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge! De quelle part viens-tu ? Q a 'es-tu, spectre ?

— Le Juge.

— Grâce ! »

La voix reprend :

(( Dieu conduit par la main Le vengeur en travers de votre affreux chemin ; L'heure où vous existiez est une heure sonnée ; Rien ne peut plus bouger dans votre destinée : L'idée inébranlable et calme est dans le joint. Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point Que vous aviez sur vous l'œil fixe de la peine. Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine Que Joss fût kayser, et que Zéno fût roi. Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi? Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables, N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables ! >^

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Il poursuit sur ce ton, un peu longuement peut-être, pui<; termine dp façon foudroyante :

Donc, lâchez les vivants et lâchez les empires ! Hors du trône, tyrans ! à la tombe, vampires ! Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez. »

Et son doigt est tourné vers le gouffre.

Atterrés,

(< Oh ! dit Sigismond, fantôme, Xe nous emmène pas dans ton morne royaume! Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous? Grâce ! y>

Et le roi dit : <( Vois, nous sommes à genoux, Spectre i »

- ' Une vieille femme a la voix moins débile.

La figure qui tient l'épée est immobile. Et se tait, comme si cet être souverain Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain ; Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine :

« Princes, votre façon d'être lâches me gêne.

Je suis homme et non spectre. Allons, debout ! mon bras

Est le bras d'un vivant ; il ne me convient pas

De faire une autre peur que celle où j'ai coutume.

Je suis Eviradnus. »

XVIL — La massue.

Comme sort de la brume Un sévère sapin, vieilli dans l'Appenzell, A l'heure où le matin au souffle universel Passe, des bois profonds balayant la hsière. Le preux ouvre son casque, et hors de la visière Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.

Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt

Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée. Grince des dents et rit, et, comme la nuée Résume en un éclair le gouffre pluvieux, Toute sa rage éclate en ce cri : « C'est un vieux ! »

Le grand chevaUer dit, regardant l'un et l'autre :

« Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.

Je vous défie à mort, laissant à votre choix

D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois ;

Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne ;

Vous êtes sans cuirasse, et je quitte la mienne ;

Car le châtiment doit lui-même être correct. »

Eviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape, Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe. Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, Il se glisse en rampant derrière Eviradnus ; Mais Eviradnus sent qu'on l'attaque en arrière, Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière. Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas qui lâche le couteau : Dans l'œil du nain royal on voit la mort paraître.

« Je devrais te couper les quatre membres, traître, Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants. Tiens, dit Eviradnus, meurs vite ! »

Et sur ses flancs Le roi s'affaisse, et, blême, et l'œil hors de l'orbite. Sans un cri, tant la mort formidable est subite, Il expire.

L'un meurt, mais l'autre s'est dressé.

Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise.

Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ;

L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,

Croisant les bras, il crie : « A mon tour, maintenant ! »

Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,

Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice.

Près de Alahaud qui semble un corps inanimé,

Eviradnus sans arme et Sigismond armé.

Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.

■ Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe.

Dit Sigismond. C'est toi le mort! c'est toi le chien ! »

Le moment est funèbre ; Eviradnus sent bien

Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive,

Il aura dans les reins la pointe qui se lève;

Que faire ? Tout à coup sur Ladislas gisant

Son œil tombe ; il sourit terrible, et, se baissant

De l'air d'un lion pris qui trouve son issue :

« Hé ! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue ! »

Et, prenant aux talons le cadavre du roi,

Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi ;

Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,

Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue

Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau !

Cette espèce de fronde horrible du tombeau,

Dont le corps est la corde et la tête la pierre.

Le cadavre éperdu se renverse en arrière.

Et les bras disloqués font des gestes hideux.

Lui, crie : " Arrangez-vous, princes, entre vous deux.

Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle

On le rallumerait, certe, avec l'étincelle

Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur. «

Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur, Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ; Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe... Eviradnus est seul. Et l'on entend le bruit De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge. Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe : <' C'est bien ! disparaissez, le tigre et le chacal! »

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