IV
O pauvres femmes De pêcheurs ! c'est affreux de se dire : « ^les âmes. Père, amant, frère, fils, tout ce que j'ai de cher, C'est là, dans ce chaos ! mon cœur, mon sang, ma chair ! » Ciel ! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. Oh ! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes. Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon. Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse. Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse. Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font. Et que pour tenir tête à cette mer sans fond, A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile, Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile ! Souci lugubre ! on court à travers les galets. Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh! rends-nous-les! Mais, hélas ! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre, la mer toujours bouleversée!
Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !
Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !
Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. — O mère !
Tu dis : «S'ils étaient grands!... — Leur père est seul! » Chimère!
Plus tard, quand ils seront près du père et partis.
Tu diras en pleurant : « Oh ! s'ils étaient petits ! »
Elle prend sa lanterne et sa cape. — C'est l'heure
D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure.
S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.
Allons ! — Et la voilà qui part. L'air matinal jt
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche. Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin ; On dirait que le jour tremble et doute, incertain, Et qu'ainsi que l'enfant, l'aube pleure de naître. Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.
Tout à coup, à ses yeux qui cherchent le chemin,
Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain
Une sombre masure apparaît, décrépite ;
Ni lumière, ni feu ; la porte au vent palpite ;
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux.
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,
Ja,unes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.
" Tiens ! je ne pensais plus à cette pau\re veuve, Dit-elle ; mon man, l'autre jour, la trouva Malade et seule ; il faut voir comment elle va. »
Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne
Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
« Malade! Et ses enfants ! comme c'est mal nourri !
Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari. »
Puis, elle frappe encore. " Hé ! voisine ! » Elle appelle.
Et la maison se tait toujours. « Ah ! Dieu ! dit-elle.
Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps ! »
La porte, cette fois, comme si, par instants.
Les objets étaient pris d'une pitié suprême.
Morne, tourna dans l'ombre, et s'ouvrit d'elle-même.
Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L'eau tombait du plafond, comme des trous d'un crible.
Au fond était couchée une forme terrible ;
Une femme immobile et renversée, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant ;
Un cadavre ; — autrefois, mère joyeuse et forte ; —
Le spectre échevelé de la rnisère morte ;
Ce qui reste du pauvre après un long combat.
Elle laissait, parmi la paille du grabat.
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Son bras livide et froid et sa main déjà verte Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité !
Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille. Dans le même berceau souriaient endormis.
La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds, et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe.
Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroit,
Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.
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Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? M^ a^
Sous sa caDe aux lons^s Dlis au'est-ce donc mi'pllr' pmnnrf*^? }^
Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle Elle court, sans oser regarder derrière elle? Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé Dans l'ombre, sur son ht? Qu'a-t-elle donc volé?
Quand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait ; près du lit elle prit une chaise. Et s'assit toute pâle ; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.
(( Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que va-t-il dire ? Déjà tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait là? >>
La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante, et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ; Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant. Joyeux, parut au seuil, et dit : u C'est la marine !
— C'est toi î )) cria Jeannie, et, contre sa poitnne Elle prit son mari comme on prend un amant, Et lui baisa sa veste avec emportement,
Tandis que le marin disait : « Me voici, femme ! » Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme Son cœur bon et content que Jeannie éclairait. « Je suis volé, dit-il; la mer c'est la forêt.
— Quel temps a-t-il fait? — Dur. — Et la pêche? — Mauvaise. Mais, vois-tu, je t'embrasse, et me voilà bien aise.
Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre
A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là? »
Jeatmie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
<( Moi? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l'ordinaire.
J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,
J'avais peur, — Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal. »
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal.
Elle dit : ce A propos, notre voisine est morte.
C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L'un s'appelle Guillaume et l'autre r^Iadeleine :
L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »
L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin Son bonnet de forçat mouillé par la tempête : ^' Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête. Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? Bah ! tant pis 1 ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez. Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés. Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous.
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,
C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! »
Jersey, 3 février 1854.