PLEIN CIEL
LOIN dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,
Dans un écartement de nuages, qui laisse
Voir au-dessus des mers la céleste allégresse.
Un point vague et confus apparaît ; dans le vent,
Dans l'espace, ce point se meut ; il est vivant ;
Il va, descend, remonte ; il fait ce qu'il veut faire ;
Il approche, il prend forme, il vient ; c'est une sphère.
C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,
Globe comme le monde et comme l'aigle oiseau ;
C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime !
Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès ; Et l'on croit voir passer la strophe du progrès.
Il est la nef, il est le phare !
L'homme enfin prend son sceptre, et jette son bâton. Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton
Monté sur l'ode de Pindare.
Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air. Dans l'éblouissement impénétrable et clair.
Dans l'éther sans tache et sans ride ; Il se perd sous le bleu des cieux démesurés ; Les esprits de l'azur contemplent effarés
Cet engloutissement splendide.
Il passe, il n'est plus là ; qu'est-il donc devenu? Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu ; Il baigne l'homme dans le songe.
g:G — LA LEGENDE LES SIECLES. 1
Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté. Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité Dont le prêtre a fait un mensonge.
Le jour se lève, il va ; le jour s'évanouit, 11 va ; fait pour le jour, il accepte la nuit.
Voici l'heure des feux sans nombre ; L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant Son large cône obscur sous lui se déployant.
Une énorme comète d'ombre.
La brume redoutable empht au loin les airs. Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers.
Le pêcheur, vague comme un rêve, Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs, Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs.
Aller et venir sur la grève,
La Nuit tire du fond des gouffres inconnus Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,
Et, pendant que les heures sonnent, Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs, Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs
Les constellations frissonnent.
Mais qu'est-ce, vraiment, que cet « aéroscaphe » ? —C'est l'ascension de l'humanité. La fin du poème le dit éloquemment :
Oh ! ce navire fait le voyage sacré !
C'est l'ascension bleue à son premier degré ;
Hors de l'antique et vil décombre.
Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé ; C'est le destin de l'homme à la fin évadé.
Qui lève l'ancre et sort de l'ombre !
Ce navire là-haut conclut le grand hymen. Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain.
Il voit l'insondable, il y touche ; Il est le vaste élan du progrès vers le ciel ; Il est l'entrée altière et sainte du réel
Dans l'antique idéal farouche.
Oh ! chacun de ses pas conquiert l'illimité ! Il est la joie ; il est la paix ; l'humanité
A trouvé son organe immense ; Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni. Reculant chaque jour plus loin dans l'infini
Le point sombre où l'homme commence.
Il laboure l'abîme ; il ouvre ces sillons
Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons,
Les sifflements et les huées ; Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux ; Il va, fécondateur du ciel mystérieux,
Charrue auguste des nuées.
Il fait germer la vie humaine dans ces champs Où Dieu n'avait encor semé que des couchants
Et moissonné que des aurores ; Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins, Croître et frémir partout les peuples souverains.
Ces immenses épis sonores !
Nef magique et suprême ! elle a, rien qu'en marchant, Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant.
Rajeuni les races flétries.
Etabli l'ordre vrai, montré le chemin sûr. Dieu juste ! et fait entrer dans l'homme tant d'azur
Qu'elle a supprimé les patries !
Faisant à l'homme avec le ciel une cité. Une pensée avec toute l'immensité.
Elle abolit les vieilles règles ; Elle abaisse les monts, elle annule les tours ; Splendide. elle introduit les peuples, marcheurs lourds.
Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction De composer là-haut l'unique nation,
A là fois dernière et première.
De promener l'essor dans le rayonnement, Et de faire planer, ivre de firmament,
La liberté dans la lumière.
78 — LES CHAysuyS DES RUES ET JJES BOIS