En Ecosse
2. Robert VI de Bruce (xiW siècle), qui revendiqua le trône d'Ecosse, mais dut l'abandonner à John Baliol soutenu par Edouard l", roi d'.Angleterre.
L'aïeul a l'orphelin. Jacque a six ans. Le lord Un soir l'appelle, et dit : « Je sens venir la mort. Dans dix ans, tu seras chevalier. Fils, écoute. » Et, le prenant à part sous une sombre voûte, Il parla bas longtemps à l'enfant adoré, Et quand il eut fini l'enfant lui dit : k J'irai. » Et l'aïeul s'écria : <' Pourtant il est sévère En sortant du berceau de monter au calvaire, Et seize ans est un âge où, certe, on aurait droit De repousser du pied le seuil du tombeau froid, D'ignorer la rancune obscure des familles, Et de s'en aller rire avec les belles filles ! » L'aïeul mourut.
Le temps fuit. Dix ans ont passé.
Tiphaine est dans sa tour que protège un fossé. Debout, les bras croisés, sur la haute muraille. Voilà longtemps qu'il n'a tué quelqu'un, il bâille. Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts Soient d'une obscurité plus épaisse couverts ; Dix ans, cela suffit pour qu'un enfant grandisse. En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice, Admète son épouse et Thisbé son amant, Mais pas un chevalier n'oubherait un serment.
C'est le soir ; et Tiphaine est oisif. Les mélèzes Font au loin un bruit vague au penchant des falaises.
Ce Tiphaine est le lord sauvage des forêts ;
Pas un loup n'oserait l'approcher de trop près ;
Il s'est fait un royaume avec une montagne :
On le craint en Ecosse, en Northumbre, en Bretagne ;
On ne l'attaque pas, tant il est toujours seul ;
Etre dans le désert, c'est vivre en un hnceul.
Il fait peur. Est-il prince? Est- il né sous le chaume ?
On ne sait; un bandit qui serait un fantôme.
C'est Tiphaine ; et les vents et les lacs et les bois
Semblent ne prononcer son nom qu'à demi-voix ;
Pourtant ce n'est qu'un homme ; il bâille.
LA LEGENDE DES ^lECLE^. II ~ 315
Lord Tiphaine A mis autour de lui l'effroi comme une chaîne ; Mais il en sent le poids ; tout s'enfuit devant lui ; Mais l'orgueil est la forme altière de l'ennui. N'ayant personne à vaincre, il ne sait plus que faire. Soudain il voit venir l'écuyer qu'il préfère. Bernard, un bon archer qui sait lire, et Bernard Dit : « Milord, préparez la hache et le poignard. Un seigneur vous écrit. — Quel est ce seigneur? — Sire, C'est Jacques, lord d'Angus — Soit:. qu'est-ce qu'il désire? — Vous tuer. — Réponds lui que c'est bien. )>
Peu de temps Suffit pour rapprocher deux hautains combattants Et pour dire à la mort qu'elle se tienne prête. L'éclair n'entendrait pas Dieu lui criant : Arrête ! Arriver, c'est la loi du sort.
Il s'écoula Une semaine. Puis de Lorne à Knapdala Douze sonneurs de cor en dalmatiques rouges Firent savoir à tous, aux manants dans leurs bouges, Au prêtre en son église, au baron dans sa tour, Que deux lords entendaient se rencontrer tel jour, Que saint Gildas serait patron de la rencontre. Et qu'Angus étant pour, Tiphaine serait contre.
L'endroit pour le champ clos fut choisi très farouche. Le dur hiver, qui change en pierre l'eau qu'il touche, Ne laissait pousser là, sous la pluie et le vent. Que des sapins, cassés l'un par l'autre souvent. Les arbres n'étant pas plus calmes que les hommes, Tout sur terre est en proie, ainsi que nous le sommes, Au souffle, à la tempête, au funeste aquilon. Une corde est nouée aux sapins d'un vallon ; Elle marque une enceinte, une clairière ouverte Sur des champs où la Tweed coule dans i'herbe verte, Lente et molle rivière aux roseaux murmurants. Un pêle-mêle obscur d'arbres et de torrents. D'ombre et d'écroulement, de vie et de ravage, Entoure affreusement la clairière sauvage. On en sort du côté de la plaine. Et de là Viennent les paysans que le cor appela.
31(3 — LA LEGEjSWE DES SIECLES. Il
La lice est pavoisée, et sur les banderoles
On lit de fiers conseils et de graves paroles :
« Brave qui n'est pas bon n'est brave qu'à demi »
— « Soyez hospitalier, même à votre ennemi :
« Le chêne au bûcheron ne refuse pas l'ombre ».
Les pauvres gens des bois accourent en grand nombre
Plusieurs sont encor peints comme étaient leurs aïeux,
Des cercles d'un bleu sombre agrandissent leurs yeux ;
Sur leur tête attentive, étonnée et muette,
Les uns ont le héron, les autres la chouette,
Et l'on peut distinguer aux plumes du bonnet
Les Scots d'Abemethy des Pietés ^ de Menheit ;
Ils ont l'habit de cuir des antiques provinces ;
Ils viennent contempler le combat de deux princes,
Mais restent à distance et contemplent de loin.
Car ils ont peur ; le peuple est un pâle témoin.
Fanfares. C'est Angus.
Un cheval d'un blanc rose Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor, Qui semble presque femme et qu'on sent vierge encor ; Doux être confiant comme une fleur précoce. Il a la jambe nue à la mode d'Ecosse ; Plus habillé de soie et de lin que d'acier, Il vient gaîment, suivi d'un bouffon grimacier ; Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore ; Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore. On sent que, dans le monde étrange où nous passons. Ce nouveau venu plein de joie et de chansons, Tel que l'oiseau qui sort de l'œuf et se délivre, A le mystérieux contentement de vivre ; Pas d'être éblouissant qui ne soit ébloui. Il rit. Ses témoins sont du même âge que lui ; Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter les brides; C'est Mar, Argyle, Athol, Rothsay, roi des Hébrides,
I. Indigènes de l'ancienne Ecosse, ainsi nommés parce qu'ils se tatouaient le corps.
LA LEGENDE DES SIECLES. Il - Si- David, roi de Stirling, Jean, comte de Glascow ; Ils ont des colliers d'or ou de roses au cou ; Ainsi se presse, au fond des halliers, sous les aulnes. Derrière un petit dieu l'essaim des jeunes faunes. Hurrah ! Cueillir des fleurs ou bien donner leur sang. Que leur importe? Autour du comte adolescent, Page et roi, dont Hébé serait la sœur jumelle, Un vacarme charmant de panaches se mêle. O jeunes gens, déjà risqués, à peine éclos ! Son cortège le suit jusqu'au seuil du champ clos. Puis on le quitte. Il faut qu'il soit seul ; et personne Ne peut plus l'assister dès que le clairon sonne ; Quoi qu'il advienne, il est en proie au dur destin. C3n Ut sur son écu, pur comme le matin, La devise des rois d'Angus : (( Christ et lumière. » La jeunesse toujours arrive la première ; Il approche joyeux, fragile, triomphant.
Plume au front ; et le peuple applaudit cet enfant. Et le vent profond souffle à travers les campagnes.
Tout à coup on entend la trompe des montagnes. Chant des bois plus obscur que le glas du beffroi ; Et brusquement on sent de l'ombre autour de soi : Bien qu'on soit sous le ciel, on se croit dans un antre. Un homme vient du fond de la forêt. Il entre. C'est Tiphaine.
C'est lui.
Hautain dans le champ clos.
Refoulant les témoins comme une hydre les flots. Il pénètre. Il est droit sous l'armure saxonne. Son cheval, qui connaît ce cavaher, frissonne. Ce cheval noir et blanc marche sans se courber ; Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe. Tiphaine est seul ; aucune escorte, aucune troupe ; Il tient sa lance, il a la chemise de fer, La hache comme Oreste, et, comme Gaïffer, Le poignard ; sa visière est basse, elle le masque ; Grave, il avance, avec un aigle sur son casque, Un mot sur sa rondache est écrit : « Bellua ».
Quand il vint, tout trembla ; mais nul ne salua.
318 — LA LEGENDE DES SIECLES, Il
Les motifs du combat étaient sérieux, certes : ^lais ni le pâtre errant dans les landes désertes, Xi l'ermite adorant dans sa grotte Jésus, Personne sous le ciel ne les a jamais sus ; Et le juge du camp les ignorait lui-même.
Les deux lords, comme il sied à ce moment suprême. Se parlèrent de loin.
'< Bonjour, roi. — Bonjour roi.
— Je viens te demander raison. Tu sais pourquoi?
— Que t'importe? >j ■
Et tous deux mirent la lance haute.
Le juge du camp dit : « Chacun de vous est l'hôte Du sépulcre, et ne peut en sortir maintenant Que si Dieu le permet au fond du ciel tonnant. » Puis il reprit, selon la coutume écossaise : « Milord, quel âge as-tu? — Quarante ans. — Et toi? — Seize.
— C'est trop jeune! cria la foule. — Combattez. » Dit le juge. — Et l'on fit le champ des deux côtés.
Etre de même taille et de même équipage.
Combattre homme contre homme ou page contre page.
S'adosser à la tombe en face d'un égal.
Être Ajax contre Mars, Fergus ^ contre Fingal 2,
C'est bien, et cela plaît à la romance épique ;
Mais là le brin de paille, et là la lourde pique,
Ici le vaste Hercule, ici le doux Hylas,
Polyphème devant Acis, c'est triste, hélas !
Le péril de l'enfant fait songer à la mère ;
Tous les Astyanax attendrissent Homère,
Et la lyre héroïque hésite à publier
Le combat du chevreuil contre le sangHer.
L'huissier fit le signal. Allez '
Tous deux partirent.
Ainsi deux éclairs vont l'un vers l'autre et s'attirent.
1. Il y eut trois rois de ce nom en Éco:;5e (iv^, v» et viii'; sièclei).
2. Héros écossais (me siècle) immortalisé par Macpherson (1731-1796), Hans un poème en prose qu'il publia comme l'œuvre du barde Ossian.
L'enfant aborda l'homme, et fit bien son devoir ;
Mais l'homme n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
Tiphaine s'arrêta, muet, le laissant faire ;
Ainsi, prête à crouler, l'avalanche diffère,
Ainsi l'enclume semble insensible au marteau ;
Il était là, le poing fermé comme un étau.
Démon par le regard et sphinx par le silence ;
Et l'enfant en était à sa troisième lance.
Que Tiphaine n'avait pas encor riposté ;
Sur cet homme de fer et de fatahté
Qui paraissait rêver au centre d'une toile,
Pas plus ému d'un choc que d'un souffle une étoile,
L'enfant frappait, piquait, taillait, recommençait.
Tantôt sur le cimier, tantôt sur le corset ;
Et l'on eût dit la mouche attaquant l'araignée.
Sa face de sueur était toute baignée.
Tiphaine, tel qu'un roc, immobile et debout,
Méditait, et l'enfant s'essoufflait. Tout à coup
Tiphaine. dit : « Allons ! w II leva sa visière,
Fit un rugissement de bête carnassière,
Et sur le jeune comte Angus il s'abattit
D'un tel air infernal, que le pauvre petit
Tourna bride, jeta sa lance, et prit la fuite.
Alors commença l'âpre et sauvage poursuite. Et vous ne lirez plus ceci qu'en frémissant.
Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend. Devant lui, n'importe où, dans la profondeur fauve. Les bras au ciel, l'enfant épouvanté se sauve. Son cheval l'aime et fait de son mieux. La forêt L'accepte et l'enveloppe, et l'enfant disparaît. Tous se sont écartés pour lui livrer passage. En le risquant ainsi son aïeul fut-il sage ? Nul ne le sait ; le sort est de mystères plein ; Mais la panique existe, et le triste orpheUn Ne peut plus que s'enfuir devant la destinée. Ah ! pauvre douce tête au gouffre abandonnée ! Il s'échappe, il s'esquive, il s'enfonce à travers Les hasards de la fuite obscurément ouverts, Hagard, à perdre haleine, et sans choisir sa route Une clairière s'offre, il s'arrête, il écoute ;
320 — LA LÉGENDE DES SIÈCLES. Il
Le voilà seul ; peut-être un dieu l'a-t-il conduit? Tout à coup il entend dans les branches du bruit... —
Ainsi dans le sommeil notre âme, d'effroi pleine, Parfois s'évade et sent derrière elle l'haleine De quelque noir cheval de l'ombre et de la nuit ; On s'aperçoit qu'au fond du rêve on vous poursuit. Angus tourne la tête, il regarde en arrière ; Tiphaine monstrueux bondit dans la clairière. O terreur ! et l'enfant, blême, égaré, sans voix. Court et voudrait se fondre avec l'ombre des bois. L'un fuit, l'autre poursuit. Acharnement lugubre ! Rien, ni le roc debout, ni l'étang insalubre, ■ Ni le houx épineux, ni le torrent profond, Rien n'arrête leur course ; ils vont ! ils vont ! ils vont ! Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée. D'abord dans un ravin, tortueuse tranchée. Ils serpentent, parfois se touchant presque ; puis N'ayant plus que la fuite et l'efïroi pour appuis,- Rapide, agile, et fils d'une race écuyère, L'enfant ghsse et, sautant par-dessus la bruyère. Se perd dans le hallier comme dans une mer. Ainsi courait avril poursuivi par l'hiver. Comme deux ouragans l'un après l'autre ils passent. Les pierres sous leurs pas roulent, les branches cassent. L'écureuil effrayé sort des buissons tordus. Oh ! comment mettre ici dans des vers éperdus Les bonds prodigieux de cette chasse affreuse. Le coteau qui surgit, le vallon qui se creuse, Les précipices, l'antre obscur, l'escarpement, .Les deux sombres chevaux, le vainqueur écumant, L'enfant pâle, et l'horreur des forêts formidables? Il n'est pas pour l'effroi de Ueux inabordables. Et rien n'a jamais fait reculer la fureur ; Comme le cerf, le tigre est un ardent coureur ; Ils vont !
On n'entend plus, même au loin, les haleines Du peuple bourdonnant qui s'en retourne aux plaines. Le vaincu, le vainqueur courent tragiquement.
Le bois, calme et désert, sous le bleu firmament,
Remuait mollement ses branchages superbes ;
Les nids chantaient, les eaux murmuraient dans les herbes;
On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir.
(( Grâce ! criait l'enfant, je ne veux pas mourir! »
Mais son cheval se lasse, et Tiphaine s'approche.
Tout à coup d'un réduit creusé dans une roche, Un vieillard au front blanc sort, et, levant les bras, Dit : « De tes actions un jour tu répondras ; Qui que tu sois, prends garde à la haine ; elle enivre ; Celui qui va mourir pour celui qui doit vivre T'implore. O chevaher, épargne cet enfant! »
Tiphaine furieux d'un coup de hache fend L'âpre rocher qui sert à ce vieillard d'asile. Et dit : « Tu vas le faire échapper, imbécile ! » Et, sinistre, il remet son cheval au galop.
Quelle que soit la course et la hâte du flot, Le vent lointain finit toujours par le rejoindre ; Angus entend venir Tiphaine, et le voit poindre Parmi des profondeurs d'arbres, à l'horizon.
Un couvent d'où s'élève une vague oraison
Apparaît ; on entend une cloche qui tinte ;
Et des rayons du soir la haute église atteinte
S'ouvre, et l'on voit sortir du portail à pas lents
Une procession d'ombres en voiles blancs ;
Ce sont des sœurs ayant à leur tête l'abbesse,
Et leur chant grave monte au ciel où le jour baisse ;
Elles ont vu s'enfuir l'enfant désespéré ;
Alors leur voix profonde a dit miserere ;
L'abbesse les amène ; elle dresse sa crosse
Entre l'adolescent frêle et l'homme féroce ;
On porte devant elle un grand crucifix noir ;
Toutes ces vierges, sœurs qu'enchaîne un saint devoir,
Pleurent sur le vainqueur comme sur la victime,
Et viennent opposer au passage d'un crime
Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain.
Tiphaine arrive sombre et la hache à la main,
Et crie à ce troupeau murmurant grâce ! grâce !
(( Colombes, ôtez-vous de là; le vautour passe ! »