L'ART D'ETRE GRAND-PERE
Et comme une clarté d'étoile à son lever, Et je me dis : «A quoi peuvent-ils donc rêver? » Georges songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges, Au chien, au coq, au chat ; et Jeanne pense aux anges. Puis, au réveil, leurs yeux s'ouvrent, pleins de rayons.
Ils arrivent, hélas ! à l'heure où nous fuyons.
Ils jasent. Parlent-ils? Oui, comme la fleur parle
A la source des bois ; comme leur père Charle,
Enfant, parlait jadis à leur tante Dédé ;
Comme je vous parlais, de soleil inondé,
O mes frères, au temps où mon père, jeune homme,
Nous regardait jouer dans la caserne, à Rome,
A cheval sur la grande épée, et tout petits.
Jeanne qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui, pour saisir l'ombre entr'ouvrant ses doigts frêles,
X'a presque pas de bras ayant encor des ailes, ^
Jeanne harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges beau comme un dieu qui serait un marmot. '
Ce n'est pas la parole, ô ciel bleu, c'est le verbe ;
C'est la langue infinie, innocente et superbe
Que soupirent les vents, les forêts et les flots ;
Les pilotes Jason ^ Pahnure - et Typhlos
Entendaient la Sirène avec cette voix douce
^Murmurer l'hymne obscur que l'eau profonde émousse ;
C'est la musique éparse au fond du mois de mai
Qui fait que l'un dit : J'aime, et l'autre, hélas! J'aimai;
C'est le langage vague et lumineux des êtres
Xouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres,
Et qui, devant avril, éperdus, hésitants.
Bourdonnent à la vitre immense du printemps,
Ces mots mystérieux que Jeanne dit à George,
C'est l'id^dle du cygne avec le rouge-gorge,
Ce sont les questions que les abeilles font.
Et que le lys naïf pose au moineau profond ;
C'est ce dessous divin de la vaste harmonie.
Le chuchotement, l'ombre ineffable et bénie
Jasant, balbutiant des bruits de vision,
Et peut-être donnant une exphcation ;
Car les petits enfants étaient hier encore
Dans le ciel, et savaient ce que la terre ignore.
1. Chef des Argonautes, qu'il conduisit à la conquête de la Toison d'or.