TENEBRES
BARABBAS STUPÉFAIT est libre.
Sous les plis D'un brouillard monstrueux dont les cieux sont remplis, La ville est un chaos de maisons et de rues. Des geôliers tout à l'heure, en paroles bourrues Racontant l'aventure entre eux confusément, Ont ouvert son cachot, rompu son ferrement. Puis ont dit : — Va ! le peuple a fait grâce ! — De sorte Qu'il ne sait rien, sinon qu'on a poussé la porte, Que le ciel est tout noir, que nul ne le poursuit, Et qu'il peut s'envoler dans l'ombre, oiseau de nuit. Ce choix qui fait mourir Jésus et le fait vivre. Tout ce récit, lui semble un vin dont il est ivre ; Il erre dans la ville, il y glisse, il en sort. Comme parfois on voit marcher quelqu'un qui dort. Quelle route prend-il? La première venue. Il avance, il hésite et cherche, et continue. Et ne sait pas, devant l'obscure immensité; Il a derrière lui les murs de la cité. Mais il ne les voit pas ; son front troublé s'incline ; Il ne s'aperçoit point qu'il monte une colline ; Monter, descendre, aller, venir, hier, aujourd'hui, Qu'importe 1 II rôde, ayant comme un nuage en lui ; Il erre, il passe avec de la brume éternelle Et du songe et du gouffre au fond de sa prunelle. Il se dit par moments : — C'est moi qui marche. Oui. — Tout est si ténébreux qu'il est comme ébloui.
Le chemin qu'au hasard il suit, rampe et s'enfonce Aux flancs d'un mont où croît à peine quelque ronce. Et Barabbas pensif, gravissant le rocher, Sans voir où vont ses pas laisse ses pieds marcher ; La vague horreur du lieu plaît à cette âme louve. Après avoir monté quelque temps, il se trouve
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Sur un espace sombre et qui semble un sommet ; Il s'arrête, puis tend les mains, et se remet A rôder à travers la profondeur farouche.
Tout en marchant, il heurte un obstacle ; il le touche.
— Quel est cet arbre? Où donc suis-je? dit Barabbas. Le long de l'arbre obscur il lève ses deux bras.
Si longtemps enchaînés qu'il les dresse avec peine.
— Cet arbre est un poteau, dit-il. — Il y promène Ses doigts par la torture atroce estropiés ;
Et tout à coup, hagard, pâle, il tâte des pieds. Comme un hibou surpris rentre sous la feuillée. Il retire sa main ; elle est toute mouillée. Ces pieds sont froids, un clou les traverse, et de sang Et de fange et de fiel tout le bois est ghssant. Barabbas éperdu recule ; son œil s'ouvre, Epouvanté, dans l'ombre épaisse qui le couvre. Et. par degrés, un blême et noir hnéament S'ébauche à son regard sous le noir firmament ; C'est une croix.
En bas on voit un vase où plonge Une touffe d'hysope entourant une éponge ; Et, sur l'affreux poteau, nu, sanglant, les yeux morts, Le front penché, les bras portant le poids du corps, Ceint de cordes de chanvre autour des reins nouées. Le flanc percé, les pieds cloués, les mains clouées. Meurtri, ployé, pendant, rompu, défiguré. Un cadavre apparaît, blanc, et comme éclairé De la lividité sépulcrale du rêve ; Et cette croix au fond du silence s'élève.
Barabbas, comme un homme en sursaut réveillé. Tressaillit. C'était bien un gibet, vil, souillé, Eftroyable, fixé par des coins dans le sable. Il regarda. L'horreur était inexprimable ; Le ciel était dissous dans une acre vapeur Où l'on ne sentait rien, sinon qu'on avait peur ; Partout la cécité, la stupeur, une fuite De la vie, échpsée, effrayée, ou détruite ; Linceul sur Josaphat, suaire sur Sion ; - L'ombre immense avait l'air d'une accusation ; Le monde était couvert d'une nuit infamante ; C'était l'accablement plus noir que la tourmente,
La morne extinction de l'haleine et du bruit.
Pour l'œil de l'âme, avec ces lettres de la nuit
Qui rendent la pensée insondable lisible,
Une main écrivait au fond de l'invisible :
« Responsabilité de l'homme devant Dieu ».
Le silence, l'espace obscur, l'heure, le lieu.
Le roc, le sang, la croix, les clous, semblaient des juges;
Et Barabbas, devant cette ombre sans refuges,
Frémit comme devant la face de la Loi,
Et, regardant le ciel, lui dit : — Ce n'est pas moi! —
Puis, fantôme lui-même en cette nuit stagnante,
Larve tout effarée et toute frissonnante,
Pâle, il se rapprocha lentement du gibet ;
Et, tout en y marchant, craintif, il se courbait.
Plus chancelant qu'un mât sur la vague mouvante,
Fauve, et comme attiré, malgré son épouvante,
Par l'espèce de jour qui sortait de ce mort.
Spectre, il montait, avec une sorte d'effort,
Vers l'autre spectre, vague ainsi qu'un crépuscule ;
Et cet homme avançait de l'air dont on recule,
Inquiet, hérissé, comme agité du vent.
Et prêt à fuir après chaque pas en avant.
Jésus mort répandait un rayonnement blême ;
La mort, comme n'osant s'achever elle-même.
Laissait flotter, au trou morne et sanglant des yeux.
Le reste d'un regard tendre et mystérieux.
Son front penché semblait s'éclairer à mesure
Que cet homme approchait d'une marche mal sûre ;
Quand Barabbas fut près, la prunelle brilla ;
Si quelque ange, venu des cieux, eût été là,
Il eût cru voir ramper, dans l'horreur d'une tombe,
Un serpent fasciné par l'œil d'une colombe.
Et le bandit: courbé sous l'épaississement De la brume croissant de moment en moment, Contemplait ; et la terre avait l'air orphehne ; L'ombre songeait.
Alors, sur cette âpre coUine, Et sous les vastes cieux désolés et ternis. Comme si le frisson des pensers infinis
Tombait de cette croix ouvrant ses bras funèbres, On ne sait quel esprit entra dans les ténèbres De cet homme, et le fit devenir effrayant. Un feu profond jaillit de son œil foudroyant. L'âme immense d'Adam, couché sous le Calvaire, Sembla soudain monter dans ce voleur sévère.
Il éleva la voix tout à coup, du côté Où les monts s'enfonçaient dans plus d'obscurité, Cachant Jérusalem sous le brouillard perdue. Et pendant qu'il parlait, jetant dans l'étendue L'anathème, les cris, les courroux, les affronts. Quelque chose qu'on vit plus tard sur d'autres fronts. Une langue de flamme, au-dessus de sa tête Brillait et volait, comme en un vent de tempête; Et Barabbas debout, transfiguré, tremblant Terrible, cria :
— Peuple, affreux peuple sanglant, Qu'as-tu fait? O Caïn, Dathan^ Xemrod, vous autres, Quel est ce crime-ci qui passe tous les nôtres ? Voilà donc ce qu'on fait des justes ici-bas ! Populace ! à ses pieds jadis tu te courbas. Tu courais l'adorer sur les places pubhques. Tu voyais sur son dos deux ailes angéliques, Il était ton pasteur, ton guide, ton soutien. Dès qu'un homme paraît pour te faire du bien. Peuple, et pour t'apporter quelque divin message, Pour te faire meilleur, plus fort, plus doux, plus sage, Pour t 'ouvrir le ciel sombre, espérance des morts, Tu le suis d'abord, puis, tout à coup, tu le mords, Tu le railles, le hais, l'insultes, le dénigres ! O troupeau de moutons d'où sort un tas de tigres ! Quel prix pour tant de saints et subUmes combats !... Celui-ci, c'est Jésus ; ceci, c'est Barabbas. L'archange est mort, et moi, l'assassin, je suis libre! Ils ont mis l'astre avec la fange en équihbre, Et du côté hideux leur balance a penché. Quoi ! d'une part le ciel, de l'autre le péché ; Ici l'amour, la paix, le pardon, la prière, La foudre évanouie et dissoute en lumière,
1. L'un des principaux Hébreux qui se rf-voltèrent contre Moïse pendant la marche du peuple d'Israël à travers le Désert.
LA Fjy DE SATAN — 383
Les malades guéris, les morts ressuscites,
Un être tout couvert de vie et de clartés ;
Là le tueur, sous qui l'épouvajite se creuse,
Tous les vices, le vol, l'ombre, une âme lépreuse.
Un brigand, d'attentats sans nombre hérissé !...
Oh ! si c'était à moi qu'on se fût adressé,
Si, quand j'avais le cou scellé dans la muraille,
Pilate était venu me trouver sur ma paille.
S'il m'avait dit : — Voyons, on te laisse le choix,
C'est une fête, il faut mettre quelqu'un en croix,
Ou Christ de Galilée, ou toi la bête fauve ;
Réponds, bandit, lequel des deux veux-tu qu'on sauve? —
J'aurais tendu mes poings et j'aurais dit : Clouez!
Sois content, toi, là-bas, sous nos pieds! J'aperçois
Au fond de cette brume et devant cette croix
Ton grincement de dents, ce rire des ténèbres.
Et toi, vil monde, ô race humaine, qui célèbres
Les rites de l'enfer sur des autels d'eûroi,
Tremble en tes profondeurs ; j'entends autour de toi
La réclamation des gueules de l'abîme.
Je demande à genoux pardon à ta victime !
Genre humain, ta noirceur en est là maintenant
Que le gibet saisit l'apôtre rayonnant.
Que sous le poids de l'ombre abjecte l'aube expire,
Et que lui, le meilleur, périt sous moi, le pire !
Oh ! je baise sa croix et ses pieds refroidis,
Et, monstrueusement sauvé par toi, je dis :
Malheur sur toi !
Malheur, monde impur, lâche et rude !
Monde où je n'ai de bon que mon ingratitude. Sois maudit par celui que tu viens d'épargner ! Puisse à jamais ce Christ sur ta tête saigner ! Qu'un déluge d'opprobre et de deuil t'engloutisse. Homme, plus prompt à choir du haut de la justice, Que l'éclair à tomber du haut du firmament ! Sois maudit dans ces clous, dans ce gibet fumant, Dans ce fiel ! Sois maudit dans ma chaîne brisée ! Sois damné, monde à qui le sang sert de rosée. Pour m'avoir délivré, pour l'avoir rejeté. Monde affreux qui fais grâce avec férocité.
Toi dont l'aveuglement crucifie et lapide, Toi qui n'hésites pas sur l'abîme, et, stupide, N'as pas même senti frissonner un cheveu Dans ce choix formidable entre Satan et Dieu!
Peu avant d'être dévorée par a les rayons » de l'ange Lumière, Lilith- Isis, convaincue que Satan a triomphé, le lui crie, avec une joie farouche, que trorble cependant la vision d'un peuple exceptionnel, d'une ville extraordinaire :
Gain a reparu sous trois formes, le glaive.
Le gibet, la prison ; et Babel se relève ;
Le sang coule ; Jésus est mort, l'enfer prévaut,
L'échafaud monstrueux du monde est le pivot ;
Tout croule ; et dans le sang humain l'homme se lave,
La guerre le fait brute et la prison escla^'e ;
L'homme subit le joug en sortant du combat ;
Et, tigre dans le cirque, est âne sous le bât.
Sois content. Tout est fauve, impitoyable et triste
Tu règnes. Cependant, un obstacle résiste.
Dans cette fourmihère obscure un peuple luit ;
Il est le verbe, il est la voix, il est le bruit ;
Il agite au-dessus de la terre une flamme ;
Ce peuple étrange est plus qu'un peuple, c'est une âme ;
Ce peuple est l'Homme même ; il brave avec dédain
L'enfer, et, dans la nuit, cherche à tâtons l'éden ;
Ce peuple, c'est Adam; mais Adam qui se venge,
Adam ayant volé le glaive ardent de l'ange.
Et chassant devant lui la Nuit et le Trépas ;
Il va ; tous les progrès sont faits avec ses pas ;
Pas de haute action que ses mains ne consomment ;
Les autres nations l'admirent, et le nomment
France, et ce nom combat dans l'ombre contre nous.
Cette France est l'amour et la joie en courroux.'
Elle est volcan, torrent, flot, lave : elle bouillonne ; Fière, elle a plus qu'Athène et plus que Babylone, Elle a Paris, la ville-univers, pour cerveau.
Cet énorme recueil de vers, qui remplit trois volumes de l'édition Hetzel (format in-i8), parut en deux séries, que cette édition « définitive ^ fondit l'une dans l'autre. Publiées, la première en 1888, la seconde en 1893, elles étaient toutes les deux divisées en sept parties : VHumanité, la Nature, la Pensée, VArt, le Moi, V Amour, la Fantaisie, — auxquelles s'ajoute une huitième partie : la Corde d'airain.
Les nombreuses pièces de tous les genres, satires, odes, chansons, morceaux épiques, etc., dont se compose le recueil, appartiennent à toutes les époques de la vie du poète, et font ainsi penser aux divers ouvrages où il aurait pu les insérer. Par exemple, la Corde d'airain continue les Châtiments et V Année terrible : V Amour et la Fantaisie, les Chansons des rues et des bois... — Un certain nombre de pièces ne sont pas datées.
Avons-nous à dire qu'on en trouve de charmantes, d'éloquentes, d'émouvantes ? On en trouve même beaucoup...