‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 267 sur 293 · CROMWELL, MILTON · texte numérisé non relu

CROMWELL, MILTON

MiLTOX, à part.

Non ! je n'y puis tenir. — Il faut ouvrir mon âme.

''// marche droit à Cromwell.) Regarde-moi, Cromwell

;// croise les bras. Cromwell se retourne et fixe sur lui un regard surpris et hautain.) Déjà ton œil s'enflamme Sans doute, et tu diras de quel front j'ose ici Te parler, sans avoir obtenu ta merci ? Car ma place est étrange en ton conseil de sages. Si quelqu'un me cherchait parmi tous ces visages : .^ — Voyez ces orateurs choisis, lui dirait-on, C'est Warwick, c'est Pierpoint. Ce muet, c'est Milton. On a Milton ; qu'en faire ? Un muet ; c'est son rôle. — Ainsi moi, dont le monde entendra la parole, Au conseil de Cromwell, seul, je n'ai pas de voix ! Mais, aveugle et muet, c'est trop pour cette fois. On te perd à l'appât d'un fatal diadème. Frère, et je viens plaider pour toi, contre toi-même. Tu veux donc être roi, Cromwell ? et dans ton cœur Tu t'es dit : « C'est pour moi que le peuple est vainqueur. Le but de ses combats, le but de ses prières. De ses pieux travaux, de ses veilles guerrières. De son sang répandu, de tant de pleurs versés. De tous ses maux, c'est moi. Je règne, c'est assez. Il doit se croire heureux, puisqu'après tant de peines Il a changé de roi, renouvelé ses chaînes ». Rien qu'à ce seul penser mon front chauve rougit. — Écoute-moi, Cromwell ! c'est de toi qu'il s'agit. — Donc, tous les grands moteurs de nos guerres civiles, Vane, Pym, qui d'un mot faisait marcher des villes. Ton gendre Ireton, oui, ce martyr de nos droits. Que ton orgueil exile au sépulcre des rois, Sydney, HolUs, ^lartyn, Bradshaw, ce juge austère. Qui lut l'arrêt de mort à Charles d'Angleterre, Et ce Hampden, si jeune au tombeau descendu, Travaillaient pour Cromwell, dans leur foule perdu ! C'est toi qui des deux camps règles les funérailles, Et dépouilles les morts sur le champ de batailles ! Ainsi, depuis quinze ans, pour toi seul révolté. Le peuple à ton profit joue à la liberté !

Dans ses grands intérêts tu n'as vu qu'une affaire,

Et dans la mort du roi qu'un héritage à faire ! —

Ce n'est pas que je veuille ici te rabaisser,

Non. Nul autre que toi n'aurait pu t'éclipser.

Puissant par la pensée et puissant par le glaive,

Tu fus si grand qu'en toi j'ai cru trouver mon rêve,

Mon héros ! Je t'aimais entre tout Israël,

Et nul ne te plaçait plus avant dans le ciel ! — ■

Et pour un titre, un mot vide autant que sonore,

L'apôtre, le héros, le saint se déshonore !

Dans ses desseins profonds voilà ce qu'il cherchait,

La pourpre, haillon vil ! le sceptre, vain hochet

Au sommet de l'état jeté par la tempête,

Ivre de ton destin, tu veux parer ta tête

De cet éclat des rois, pour nous évanoui !

Tremble ! on est aveuglé, quand on est ébloui.

Olivier, de Cromwell je te demande compte,

Et de ta gloire, enfin, qui devient notre honte ! —

O vieillard, qu'as-tu fait de ta jeune vertu ?

Tu te dis : « Il est doux, quand on a combattu,

De s'endormir au trône, environné d'hommages ;

D'être roi ; de peupler cent lieux de ses images.

On a son grand lever ; on va dans un beau char

Trôner à Westminster, prier à TemjDle-Bar ;

On traverse en cortège une foule servile ;

On se fait haranguer par des greffiers de ville ;

On porte des fleurons autour de son cimier... »

Est-ce là tout, Cromwell ? Songe à Charles premier.

Oses-tu, dans son sang ramassant la couronne.

Avec son échafaud te rebâtir un trône ?

Quoi ! tu veux être roi, Cromwell ! — Y penses-tu ?

Ne crains-tu pas qu'un jour, d'un crêpe revêtu.

Ce même White-Hall, où ta grandeur s'étale.

N'ouvre encore une fois sa fenêtre fatale ?...

Tu ris ! mais dans ton astre as-tu donc tant de foi ?

Songe à Charles Stuart ! Souviens-toi ! souviens-toi !

Quand ce roi dut mourir, quand la hache fut prête.

C'est un bourreau voilé qui fit tomber sa tête.

Roi, devant tout son peuple il périt sans secours,

Sans savoir seulement qui dénouait ses jours.

Par le même chemin tu marches à ta perte,

Cromwell ; d'un voilç aussi ta fortune est couverte.

Crains qu'elle ne ressemble à ce spectre masqué,

Qui sur un échafaud paraît au jour marqué !

— Des rêves de l'orgueil dénoûment formidable ! — Cromwell, d'un seul côté le trône est abordable,

On y monte ; et de l'autre on descend au tombeau.

Crains de voir, si tu prends cette pourpre en lambeau.

S'assembler quelque jour, dans cette même Chambre.

Une cour, dont alors tu ne serais plus membre.

Car il se peut, crois-moi, qu'à la fin alarmé,

Contre un sceptre nouveau de ton vieux glaive armé,

Ce peuple, que toujours ton exemple décide,

Pense à ta royauté moins qu'à ton régicide. —

]!se recules-tu pas ? — Ah ! jette loin de toi

Ce sceptre d'histrion et ce masque de roi !

Reste Cromwell. INIain tiens le monde en équilibre.

Fais sur les nations régner un peuple libre ;

Ne règne pas sur lui. Sauve sa liberté.

Oh 1 combien a rougi ce peuple en sa fierté.

Quand dans ce parlement il a vu ton génie

IMendier à prix d'or un peu de t^/rannie !

Démens tes vils flatteurs, montre-toi noble et grand.

Juge, législateur, apôtre, conquérant,

Sois plus que roi. Remonte à ta hauteur première.

Il n'a fallu qu'un mot pour créer la lumière ;

Toi, redeviens Cromwell à la voix de ÎNIilton !

(Il se jette aux pieds de CromivcU.)

, CROMWELL, le relevant avec un geste dédaiqneux.

Le bonhomme le prend sur un singulier ton !

— Çà, maître John ^Nlilton, secrétaire-interprète Près le conseil d'état, vous êtes trop poète. Vous avez, dans l'ardeur d'un lyrique transport, Oublié qu'on me dit Votre Altesse et ^lilord. ]\[on humilité soufïre à ce titre frivole ;

;Mais le peuple qui règne, et pour qui je m'immole, A mon bien grand regret veut qu'il en soit ainsi. Je me suis résigné ; — résignez-vous aussi !

(Milton se lève fièrement et /sort.)

CROMWELL, seul.

Au fond, il a raison. — Oui, mais il m'importune. Charles premier ?... — Mais non, tu vois mal ma fortune. Les rois comme Olivier n'ont point de tels trépas, Milton ; on les poignarde, on ne les \\xge pas.

(Acte III scène iv.^

c7.>o.v\v/';la.

LA CHANSON D'ELESPURU

Au soleil couchant, Toi qui vas cherchant

Fortune, Prends garde de choir; La terre, le soir.

Est brune.

L'océan trompeur Couvre de vapeur

La dune.

Vois, à l'horizon Aucune maison.

Aucune !

Maint voleur te suit ; La chose est, la nuit,

Commune.

Les dames des bois Nous gardent parfois

-Rancune.

Elles vont errer.

Crains d'en rencontrer

Quelqu'une.

Les lutins de l'air Vont danser au clair

De lune.

(Acte IV, scène i.)

440 — HERNAM

HERNANI

Hernani est le premier drame de Victor Hugo qui ait été représenté ; mais avant Hernani l'auteur de Cromwell avait écrit et même fait recevoir au Théâtre-Français Marion de Lorme, qui ne fut représentée qu'en 1831 et à la Porte- Saint-Martin, — nous dirons pourquoi, le moment venu.

Les deux pièces furent composées la même année (1829), Marion de Lorme en juin, Hernani en septembre.

La première d'Hernani (au Théâtre-Français, le 25 février 1830) est demeurée célèbre. Ce fut une bataille, l'assaut donné à la vieille citadelle du classicisme : le théâtre ; et ce fut bien pour le romantisme une victoire, mais non pas décisive, car à la seconde représentation la bataille recommença : même, les classiques furent à leur tour, ce soir-là, presque vainqueurs. — Il faut lire le récit de la première représentation dans l'Histoire du romantisme, de Théophile Gautier, et celui de la seconde dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, ouvrage de M^^^ Victor Hugo ^. — Jusqu'au bout, du reste (il y eut quarante-cinq représentations), partisans et adversaires de la pièce se tinrent, pour ainsi dire, mutuellement en échec. Après la sixième, le 8 mars, Sainte- Beuve, grand admirateur alors et prôneur de Victor Hugo, écrivait à un ami : ^ Nous sommes tous sur les dents ; car il n'y a guère de troupes fraîches pour chaque nouvelle bataille, et il faut toujours donner, comme dans cette campagne de 1814 ». Ce qui ne l'empêchait pas d'ajouter, et très justement : '< En somme la question romantique est portée parle seul fait à' Hernani de cent lieues en avant, et toutes les théories des contradicteurs sont bouleversées... »

Repris en 1838, le drame ne souleva plus de colères. Et, jusqu'en 1851, il se maintint au répertoire. Napoléon HI l'interdit, mais leva l'interdiction en 1867 — année del' Exposition universelle, — et cette nouvelle reprise fut un triomphe. Il y en eut une autre, non moins triomphante, et encore plus belle, en 1877, avec M. Mounet-SuUy dans le rôle d'Hernani, et M"^^ S^rah Bernhardt dans celui de l'héroïne (dona

C«t ouvrage, qui parut en iS53, fait partie des Œuvres complètes de Victor Hugo.

* HERNANI

Phot. Xadar, MOUNET-SULLY DANS LE ROLE D'HERNANI, EN 1877

VICTOR HU'O — POESII

HERNANl — 441

Sol) qu'avait créé la célèbre M^^^ Mars et qu'avaient successivement joué, après elle, l'admirable actrice romantique Mme Dorval (1838), M^^e Emilie Guyon (1841) et M^^e pavart (1867). La pièce, depuis lors, n'a pas quitté le répertoire.

C'est, assurément, la plus populaire de toutes celles de Victor Hugo, avec Rtiy Blas. Et cela se conçoit : elle respire, dans son lyrisme héroïque et passionnel, une jeunesse qui rend le spectateur presque insensible aux invraisemblances de l'action, qui le séduit, l'enivre, malgré tout, et qui a fait souvent comparer ce premier coup de maître de Hugo dramaturge, au Cid. — Hernani est le Cid du romantisme.

Remarque d'autant mieux justifiée, que les trois premiers actes et le cinquième cV Hernani se passent en Espagne, où se déroule tout entière la^tragédie de Corneille : celle-ci, au onzième siècle, il est vrai, et à Séville ; Hernani en 1519, et à Saragosse ou dans les montagnes de l' Aragon ; mais ces différences sont bien secondaires : un grand souffle d'honneur castillan emplit et emporte les deux œuvres, voilà l'essentiel. Rappelons, d'ailleurs, que le titre complet du drame de Victor Hugo était, en 1830 : Hernani on l'Honneur castillan.

Le premier acte, intitulé le Roi (en 1830 il n'avait pas de titre, non plus que les autres actes), se passe donc à Saragosse. Chez qui? chez don Ruy Gomez de Silva, vieux duc amoureux de sa nièce, doua Sol, qu'il veut "épouser, mais qui ne l'aime pas, qui aiméîîérnini, le banni, le «bandit» jeune, beau, intrépide... et mystérieux, véritable type de l'amant tragique ou « fatal « cher aux poètes de la génération romantique. Mais un troisième personnage, qu'elle ne connaît point, aime aussi doiïa Sol: c'est le roi d'Espagne, don Carlos. Or, la duègne doiïa Josefa, croyant ouvrir à Hernani la (( petite porte masquée » par où il doit entrer, l'a ouverte au roi; et celui-ci force la duègne — qui, elle non plus, ne le connaît pas — à le cacher dans la chambre. Paraissent presque en même temps doua Sol et Hernani ; et alors, dans l'espèce d'opéra sans musique qu'est ce drame — sans autre musique, du moins, que ses admirables harmonies ou mélodies verbales, — éclate (on l'a dit et redit) un premier « duo », où le « brigand » révèle à la jeune fille le ( mandat d'anathème » dont il est « chargé, et où celle-ci, indifférente à tout ce qui n'est pas sa passion, déclare et répète : « Je vous suivrai »... Qu'il vienne la chercher demain, à minuit ! — Le mandat d'anathème dont parle Hernani est le serment, qu'il a fait tout enfant, de venger sur Carlos la mort du grand seigneur son père, condamné

4i2 — HERyAyj

par le père de Carlos à monter sur l'échafaud. Mais on trouvera plus loin tout le « duo... » Don Carlos l'interrompt en «ouvrant avec fracas la porte de l'armoire» où il s'était blotti ; et les deux hommes, qui ne se connaissent pas (Hernani est un nom de gueiTe, et don Carlos ne se nomme point; — d'ailleurs, il n'a presque rien entendu), croisent le fer devant dona Sol tremblante. Maison frappe à la porte. C'est le duc. Il entre. Et d'abord, à la vue de ces ^ deux hommes, dont l'un, Hernani, lui est inconnu et dont l'autre a rabattu son chapeau sur ses yeux, il s'indigne, — en de beaux vers. ^lais au moment où il demande à ses valets sa hache, son poignard et sa dague de Tolède, don Carlos découvre son visage, et annonce que son « aïeul », l'empereur d'Allemagne est mort. C'est pour causer de l'événement avec son «féal» sujet qu'il est venu,

incognito, la nuit.

Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !

Don Ruy Gomez renvoie ses gens et s'approche respectueusement du roi, « que don a Sol examine avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani, demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants «. Conversation politique ; après quoi, don Carlos dit au duc : « Cette nuit tu me loges », et, parlant d'Hemani, qu'il « daigne... protéger » : — « C'est quelqu'un de ma suite ». — Hernani, resté seul, exhale sa haine :

Oui de ta suite, ô roi ! de ta suite ! — J'en suis ! Nuit et jour en effet, pas à pas, je te suis...

etc., etc. C'est la fin de l'acte.

Le second, intitulé le Bandit, se passe également à Saragosse et la nuit, mais dans un « patio » (cour) du palais de Silva. Arrive don Carlos avec quelques seigneurs. Ceux-ci lui apprennent le nom de l'homme qu'il a « laissé partir » ; mais il s'en soucie bien !

J'en veux à sa maîtresse, et non point à sa tête.

J'en suis amoureux fou ! Les yeux noirs les plus beaux,

Mes amis ! Deux miroirs ! deux rayons ! deux flambeaux !

Je n'ai rien entendu de toute leur histoire

Que ces trois mots : — Demain, venez, à la nuit noire !

MERNAKl — M'A

Il en a entendu un peu plus, P™«1"'" ^t^VlVffut tr'appe? pour que dofia Sol descende de s^ c^haml j. "J -^^^l^^Z

Se"eVe"n4sHemme%^^^^^^^

'^!!V?,tre celle ™un trône d'impératrice, m à plier sous la"v o knce Et commeU 'a saisie et « cherche à l'entraîner », eue Sacheson poignard, prête àletuer età se tuer ensmte. F fe crie de toute sa force : « Hernani ! Hernam ! » Et Htrnini nàraît Ses amis ont fait prisonniers les seigneurs ame-

auel Hernani le provoque avec rage. Ce qui était P°s^ioi'; mer ^ù iire'taLt l'un pour l'autre deux inconnus, ne 1 est plu..

... Je suis votre seigneur le roi.

Frappez, mais pas de duel...

Hernani ne saurait être un assassin ; et, non seulement il W son e^pée en criant au roi : « Va-t'en donc ! », mais ,1 est asseTgénTreux pour le couvrir de son manteau ; car, dit-il .

Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.

Assurément, il ajoute :

Ma vengeance altérée Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.

Mais dès ce moment, nous sentons qu'il n'arrivera point à se venger • qu'il sera comme un Hamlet espagnol, ou si vous nréffrez qu'il y a en lui un merveilleux orateur et poète mais non pas un héros de la vengeance. La scène suivante^ vriauement très belle - second « duo » d amour, - nous lynquemenr i surtout un elegiaque. On

rmtrendqueTe premfermotdedona Sol. après le départ de Carlos dont les menaces vibrent encore a ses oreilles sâtV« Maintenant, fuyons vite!» Mais Hernam, gémissant .

Pour que ma dorta Sol me suive et m'appartienne, Pour Uii prendre sa vie et la joindre a la mienne, Pour l'entraîner sans honte encore et sans regrets Il n'est plus temps ; je vois l'échafaud de trop preS...

4U — HERXAyi

Sans doute, il veut « fuir seul ». Il veut ? Une plainte de la jeune fille : « Ah ! vous êtes ingrat ! » suffit pour le retenir. Il s'agenouille devant elle ; et, comme en extase :

Soyons heureux ! buvons, car la coupe est remplie, Car cette heure est à nous, et le reste est foHe. Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux D'aimer et de savoir qu'on vous aime à genoux ? D'être deux ? d'être seuls ? et que c'est douce chose De se parler d'amour la nuit quand tout repose ? Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein...

Mais avec le mot « sein » va rimer celui de «tocsin » , jeté par doiia Sol effarée. Le tocsin, en effet, sonne dans Saragossc, réveillant la ville, dont toutes les fenêtres s'éclairent. Un montagnard accourt :

...Seigneur, les sbires, les alcades Débouchent dans la place en longues cavalcades I Alerte, Monseigneur !

Alors, enfin, Hernani — qui, d'abord, au bruit des cloches, à la vue des lumières, soupirait : « Rendomions-nous » — se lève. Redevenu digne de son « mandat », il prend l'épée du montagnard, et s'élance au secours de sa troupe, après avoir reçu de doua Sol un baiser, qui est « le premières — « le dernier peut-être »...

« Le château de Silva dans les montagnes d'Aragon », voilà où se passe le troisième acte, intitulé le Vieillard, et qui est très supérieur, dramatiquement, aux deux premiers. Il est même très dramatique, plein de beaux coups de théâtre et d'émouvantes situations. Dans la galerie des portraits de sa famille, don Ruy Gomez dit son amour à dona Sol qu'il doit épouser dans une heure. Il est vieux, il le sait ! mais il a nom Silva. Et puis, que vaut d'ordinaire l'amour des jeunes hommes ?

Tous ces jeunes oiseaux, A l'aile vive et peinte, au langoureux ramage. Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. Xos pas sont lourds ? nos yeux arides ? Xos fronts ridés ? Au cœur on n'a jamais de rides...

HERNAXI

Il la prie d'aller mettre sa « parure de noce » ; et elle y va, malgré la nouvelle, apportée par un page, que la bande d'Hernani a été détruite, et que le chef, dit-on, est mort. Lorsqu'elle rentre, Hernani est là, déguisé en pèlenn. La voyant ainsi parée, il devient comme fou ; il cric aux valets, aux femmes qui la suivaient :

Qui veut gagner ici mille carolus d'or P

(la somme promise à qui le « Hvrera »). Et il se nomme ! deux fois, trois fois... Mais don Ruy Gomez :

Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire, Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire, Mon hôte, je te dois protéger en ce heu, Même contre le roi. car je te tiens de Dieu.

Il sort pour « faire armer le château » et en « fermer la porte )) laissant Hernani avec doua Sol à qui il a bien dit de rentrer chez elle, et qui « fait quelques pas comme pour suivre ses femmes «, mais s'arrête... Hernani la raille et fehcitc amèrement sur la beauté des pièces de 1 ecrm nuptial, qu il manie l'une après l'autre ; mais eUe : « Vous n allez pas au fond I )) et de l'écrin ehe tire un poignard, celui qu eUe prit au roi. Hernani tombe à ses pieds ; et un troisième « duo » commence :

Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé, Où vous avez marché, pour baiser le pavé ! . . .

Duo qui d'aiheurs, pareil à celui du second acte et même à celui du premier, serait un solo, si « l'ange >> n interrompait cà et là d'une exclamation ou de quelques vers les discours du bandit. Usiis il est vrai que ces rares paroles de la jeune fille suffisent. Toutes expriment le même amour indomptable absolu que nous avons toujours vu ou devine en elle ; et il n'est pas étonnant qu'à ces mots d'Hernani :

Que n'ai-jc un monde ?

Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

elle réponde, en se jetant à son cou : Vous êtes mon hon superbe et généreux.

44(5 — HERXANI

^lalgré la défaite irrémédiable qu'il a subie — tous ses montagnards sont morts ! — et bien qu'il vienne de lui chanter sur lui-même, en désespéré :

Agent aveugle et sourd de mystères funèbres ! ... âme de malheur faite avec des ténèbres ! Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.

Cependant, à l'entour de ma course farouche.. Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche ! Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal, Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !

il est demeuré pour elle Tuniquement adorable !

Don Ruy Gomez les trouve « dans les bras l'un de l'autre... et comme absorbés dans leur regard ». Indigné, furieux, il menace le « fourbe », le « judas », — lorsqu'on entend un bruit de trompettes annonçant l'arrivée du roi :

Dieu ! le roi ! dernier coup !...

pense don a Sol. Mais, triomphe de l'honneur, don Ruy Gomez fait entrer Hernani dans une cachette que dissimule son propre portrait. Et c'est en vain que don Carlos, ayant paru avec une foule de gentilshommes et de soldats, ordonne au vieillard de lui hvrer le bandit. — Nous citerons l'admirable scène, généralement connue sous le nom de scène des portraits. Du moins, nous en citerons toute la partie qui justifie ce nom. — Carlos se venge en emmenant don a Sol.

Don Ruy ne sait pas qu'elle est aimée du roi. Mais Hernani sorti de sa cachette (où il n'a rien entendu), Hernani prêt à se laisser tuer plutôt que de se battre avec le vieux duc, demande, en échange de sa vie, la «joie» de revoir dona Sol une dernière fois ; et, apprenant qu'elle est aux mains de Carlos : — c Vieillard stupide ! il l'aime! », clame-t-il. — « Malédiction ! » crie le duc. Et les deux hommes s'unissent pour la vengeance. Seulement, celle-ci accomphe, Hernani mourra dès que le voudra Ruy Gomez. Et Ruy Gomez, pour signifier sa volonté, n'aura qu'à jouer du cor que lui remet Hernani

Le quatrième acte, intitulé le Tombeau, se passe, la nuit, à Aix-la-Chapelle, dans les caveaux ' qui renferment le tombeau de Charlemagne ». — Nous donnerons le célèbre mono-

HERNANl — 447

logue de don Carlos devant ce tombeau ; méditation politique qu'une première scène a préparée, et dont l'ampleur, l'éloquente gravité, la noblesse, — comme l'ambition dont elle est brûlante, — sont extraordinaires... Mais don Carlos pénètre dans le tombeau, pour y attendre le résultat de l'élection qui va faire un nouvel em^pereur d'Allemagne. Si c'est lui que choisit la diète, trois coups de canon l'annonceront à la ville. Il sait, d'ailleurs, que dans ces caveaux vont s'assembler des conjurés : tant mieux ! il les aura tous dans la main. — Les voici. Ils tirent au sort le nom de celui qui devra frapper. C'est Hernani, — dont la joie éclate, et à qui Ruy Gomez offre vainement, pour prendre sa place, tout ce qu'il possède : fiefs, châteaux, villages, etc. ; mieux : le cor fatal.

Mais on entend un coup de canon. « La porte du tombeau s'entr' ouvre. Don Carlos paraît sur le seuil. Pâle, il écoute. » Le troisième coup, en le faisant empereur, le rend sacré, on nous en a prévenus :

S'il a le Saint-Empire, il devient, quel qu'il soit, Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt !

Aussi peut-il dire tranquillement aux conjurés :

Messieurs, allez plus loin ! l'empereur vous entend.

Il n'a d'autre part qu'un geste à faire — et il le fait — pour que « toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats portant des torches et des pertuisanes » (tableau qui rappelle la fin du quatrième acte de Cromwell). Les conjurés sont désarmés, et Hernani, dédaigneusement séparé des grands seigneurs de la conjuration, qui, seuls, doivent être châtiés, se fait enfin connaître : il est Jean d'Aragon, « duc de Segorbe et duc de Cardona, marquis de Monroy, vicomte Albatera, vicomte de Gor, seigneur de lieux » dont il ignore le compte. Mais don Carlos, devenu Charles-Quint, se sent devenir réellement un autre homme ; et non seulement il pardonne à Hernani : il lui accorde doàa Sol, il lui passe au cou sa propre Toison d'or, le fait chevaUer, l'embrasse ! — Puis, s' adressant à tous les conjurés :

Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur. Je veux tout oublier...

448 — HERNAXl

Ce qui n'est pas sans nous rappeler le dénouement de CromiceU, malgré l'hypocrisie du Protecteur et la sincérité de l'empereur.

Le cinquième acte, intitulé la Noce, a pour décor, dans une nuit exquise, « une terrasse du palais d'Aragon », — palais d'Hernani. — Nous admirons les derniers éclats de la fête, ternie seulement par l'apparition d'une espèce de « spectre », « domino noir » que les plus grands seigneurs « suivent des yeux avec une sorte d'eftroi ». Paraissent les mariés, don a Sol, Hernani, plus beaux encore de leur bonheur que de leur beauté même. Tout le monde se retire, et tout s'éteint, « flambeaux et musiques » ; et c'est, dans le silence des choses, deux âmes qui se ravissent. — Quatrième et dernier « duo », différent des autres parce qu'il est à la fois d'amour et de joie — joie pleine, immense, — et parce que do fia Sol y est aussi poète, en son lyrisme nouveau, qu'Hernani lui-même. Et c'est pourquoi nous citerons aussi ce duo du cinquième acte...

Mais, tout à coup, le son du cor !... Et le « domino noir» de tout à l'heure — Ruy Gomez — est devant Hernani, lui rappelle son serment, lui tend une fiole de poison. Doiïa Sol, qu'Hernani avait pu éloigner, revient, voit le poison, défend à son mari de la sacrifier (« Vous êtes à moi. Que m'importent tous vos autres serments ! »), menace de son poignard le vieux duc impassible, tombe à ses genoux, pleure, se jette sur Hernani, lui arrache la fiole ; et enfin, le voyant décidé à mourir, boit la moitié du poison, et lui donne l'autre... qu'il boit. Ils meurent embrassés ; Hernani le premier,... de quelques secondes. Et le vieillard, trop vengé, se tue...

DONA JOSEFA, DON CARLOS caché, DONA SOL, puis HERNANI

[Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d' Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à la ceinture.)

DONA soL, courant à lui.

Hernani !

HERNANI

Doua Sol! Ah! c'est vous que je vois Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix !

HEBNAXI — 449

Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres? J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres !

DONA SOL, touchant ses vêtements.

Jésus ! votre manteau ruisselle ! il pleut donc bien?

Je ne sais.

D05fA SOL

Vous devez avoir froid !

HERNANI

Ce n'est rien.

DONA SOL

Otez donc ce manteau.

HERNANI

Dofla Sol, mon amie, Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie, Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux, Un ange vous dit-il combien vous êtes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse?

DONA SOL

Vous avez bien tardé, seigneur ! Mais dites-moi Si vous avez froid.

HERNANI

Moi ! je brûle près de toi !

Ah ! quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes, Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes. Qu'importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs !

DONA SOL, lui défaisant son manteau.

Allons ! donnez la cape, — et l'épée avec elle.

HERNANI, la maùt sur son épée.

Non. C'est une autre amie, innocente et fidèle. — Dona Sol, le vieux duc, votre futur époux. Votre oncle, est donc absent?

DONA SOL

Oui, cette heure est à nous.

HERNANI

Cette heure! et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure! Après, qu'importe? il faut qu'on oublie ou qu'on meure.

450 — HERXAXI

Ange ! une heure avec vous ! une heure, en vérité, A qui voudrait la vie, et puis l'éternité !

DOXA SOL

Hernani !

HERNANi, amèrement.

Que je suis heureux que le duc sorte ! Comme un larron qui tremble et qui force une porte, Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard Une heure de vos chants et de votre regard ; Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie De lui voler une heure, et lui me prend ma vie !

DONA SOL

Calmez- vous.

{Remettant le manteau à la duègne.)

Josefa, fais sécher le manteau.

ijosefa sort.) {Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.) Venez là.

HERNANI, sans l'entendre.

Donc le duc est absent du château?

DONA SOL, souriant.

Comme vous êtes grand !

Il est absent.

DONA SOL

Chère âme, Xe pensons plus au duc.

HERNANI

Ah ! pensons-y, madame !

Ce vieillard ! il vous aime, il va vous épouser ! Quoi donc ! vous prit-il pas l'autre jour un baiser? X'y plus penser !

DONA SOL, riant.

C'est là ce qui vous désespère?

Un baiser d'oncle ! au front ! presque un baiser de père !

HERNANI

Non, un baiser d'amant, de mari, de jaloux.

Ah ! vous serez à lui, madame ! Y pensez-vous?

O l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée.

Pour achever sa route et finir sa journée,

HERNANI — 451

A besoin d'une femme, et va, spectre glacé, Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé ! Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre, Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre? Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur ! Vieillard ! va -t'en donner mesure au fossoyeur ! — Qui fait ce mariage? On vous force, j'espère !

DONA SOL

Le roi, dit-on, le veut.

Le roi ! le roi ! Mon père Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien. Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien. Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, Pour tous les siens ma haine est encor toute neuve ! Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis Le serment de venger mon père sur son fils. Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles ! Car la haine est vivace entre nos deux familles. Les pères ont lutté sans pitié, sans remords. Trente ans ! Or, c'est en vain que les pères sont morts ! Leur haine vit. Pour eux la paix n'est point venue, Car les fils sont debout, et le duel continue. Ah ! c'est donc toi qui veux cet exécrable hymen ! Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !

DONA SOL

Vous m'effrayez.

HERNANI

Chargé d'un mandat d'anathème.

Il faut que j'en arrive à m'efïrayer moi-même! Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina, Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrana, Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille. A défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille. Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux, Que votre front reluise entre des fronts royaux. Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse. Mainte reine peut-être envîra sa duchesse. Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus. Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.

HERXAyi

Peut-être aurais- je aussi quelque blason illustre Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ; Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis, Ou'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis. Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée. Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée. En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous. Ou du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre. Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.

DONA SOL

Je vous suivrai.

HERNANI

Parmi mes rudes compagnons?

Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms. Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse. Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse? Vous viendrez commander ma bande, comme on dit? Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit ! Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes, Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes, Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu, La vieille Catalogne en mère m'a reçu.

Parmi ses montagnards, libres, pauvres, et graves, Je grandis, et demain trois mille de ses braves. Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor, Viendront... Vous frissonnez. Réfléchissez encor. Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves. Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves. Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit. Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille. Les balles des mousquets siffler à votre oreille. Etre errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut. Me suivre où je suivrai mon père, — à l'échafaud.

Je vous suivrai.

DONA SQL

HERNAN

Le duc est riche, grand, prospère.

Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.

HERNANI — 453

Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main Trésors, titres, bonheur...

DO. VA SOL

Xous partirons demain.

Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange Me blâmer. Etes-vous mon démon ou mon ange? Je ne sais, mais je suis votre esclave. Ecoutez. Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez. Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi? je l'ignore. J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S'efiace, alors je crois que mon cœur ne bat pas, Vous me manquez, je suis absente de moi-même ; Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime Vient frapper mon oreille, alors il me souvient Que je vis, et je sens mon âme qui revient !

HERNANI, la serrant dans ses bras.

Ange !

DONA SOL

A minuit. Demain. Amenez votre escorte Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte. Vous frapperez trois coups.

HERNANI

Savez-vous qui je suis, Maintenant ?

DONA SOL

Monseigneur, qu'importe! je vous suis.

Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme.

Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme.

Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.

Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni?

DON CARLOS, Ouvrant avec fracas la porte de l'armoire. Quand aurez-vous fini de conter votre histoire? Croyez-vous donc qu'on soit à l'aise en cette armoire?...

• Acte I. scène ii.)

454 — HERNANl

DON RUY GOMEZ.DONA SOL, voilée. DON CARLOS, Suite.

(Do}i Carlos s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un œil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi, et le salue profondément. — Silence. — Attente et terreur ale7itour. Enfin, le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.)

DON CARLOS

D'où vient donc aujourd'hui, Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ? Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée, Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point, Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !

{Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux .) C'est s'y prendre un peu tard, pour faire le jeune homme ! Avons-nous des turbans ? Serait-ce qu'on me nomme Boabdil ou -Alahom, et non Carlos, répond ! Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?

DON RUY GOMEZ, sHncHnant.

Seigneur...

DON CARLOS, à SCS gentilshommes.

Prenez les clefs ! saisissez-vous des portes ! [Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. Don Carlos se retourne vers le duc.) Ah ! vous réveillez donc les rébelhons mortes ? Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi, -Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi. Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries, Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries. DON RUY GOMEZ, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux...

DON CARLOS, V interrompant.

Sans détours Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours ! De l'incendie éteint il reste une étincelle, Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ? C'est toi ! Ce Hemani, rebelle empoisonneur, Ici, dans ton château, tu le caches !

C'est vrai.

DON RUY GO.MEZ

Seigneur,

EER^ANI

DON CARLOS

Fort bien. Je veux sa tête, — ou bien la tienne Entends-tu, mon cousin ?

DON RUY GOMEZ, s'ïncHnant.

Mais qu'à cela ne tienne !

V^ous serez satisfait.

{Dona Sol cache sa iéie dans ses mains, et tombe sur le fauteuil.)

DON CARLOS, fadouci.

Ah ! tu t'amendes. — Va Chercher mon prisonnier.

{Le duc croise les bras, baisse la tête, et reste quelques moments rêveur. Le roi et dona Sol l'observent en silence et agités d'émotions contraires. Enfin, le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite.)

DON RUY GOMEZ, montrant au roi le vieux portrait.

Celui-ci des Silva C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme ! Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome. {Passant au portrait suivant.)

— Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid ! On lui garde à Toro, près de Valladolid, Une châsse dorée où brûlent mille cierges.

Il affranchit Léon du tribut des cent vierges.

{Passant à un autre.)

Don Blas, — qui, de lui-même et dans sa bonne foi,

S'exila pour avoir mal conseillé le roi.

{A un autre.)

— Christoval. — Au combat d'Escaloàa, don Sanche, Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche

Tous les coups s'acharnaient, il cria : « Christoval ! » Christoval prit la plume et donna son cheval. {A un autre.)

— Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire, Roi d'Aragon.

DON CARLOS, croisant les bras, et le regardant de la tête aux pieds.

Pardieu ! don Ruy, je vous admire !

Continuez !

456 — HERXAyj

DON RUY GOMEZ, passant à un autre.

Voici Ruy Gomez de Silva, Grand-maître de Saint- Jacque et de Calatrava. Son armure géante irait mal à nos tailles. Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles. Conquit au roi Motril, Antequera, Suez, Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez.

(// s'incline, se découvre, et passe à un autre. Le roi l'écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.) Près de lui, Gil, son fils, cher aux âmes loyales. Sa main pour un serment valait les mains royales. {A un autre.)

— Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur ! Toute noble maison tient à Silva, seigneur. Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse. Manrique nous envie et Lara nous jalouse. Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois

Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

DON CARLOS

Vous raillez-vous ?

DON RUY GOMEZ, allant à d'autres portraits. Voilà don Vasquez, dit le Sage, Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage, Il arrêta Zamet et cent maures tout seul.

— J'en passe et des meilleurs. —

[Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits.)

Voici mon noble aïeul.

Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée. Même aux juifs.

[A l'avant-dernier.)

Ce vieillard, cette tête sacrée, C'est mon père. Il fut grand, quoiqu'il vînt le dernier. Les maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron, son ami. ^lais mon père Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre ; Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron De ne point reculer, que le comte de pierre Xe tournât front lui-même, et n'allât en arrière. Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

DON CARLOS

Mon prisonnier !

DON RUY GOMEZ

C'était un Gomez de Silva. —

HERNANI — 457

Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure On voit tous ces héros...

DON CARLOS

Mon prisonnier, sur l'heure 1

DON RUY GOMEZ

{Il s'incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à la cachette oil il a fait entrer Hernani. Doiïa Sol le suit des yeux avec anxiété. — Attente et silence dans V assistance .)

Ce portrait, c'est le mien. — Roi don Carlos, merci !

Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici :

u Ce dernier, digne fils d'une race si haute.

Fut un traître et vendit la tête de son hôte ! »

{Joie de dona Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. — Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère, puis reste quelques instants silencieux, les lèvres tremblantes et l'œil enflammé.)

DON CARLOS

Duc, ton château me gêne, et je le mettrai bas 1

DON RUY GOMEZ

Car vous me la paîriez, Altesse, n'est-ce pas ?

DON CARLOS

Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace, Et je ferai semer du chanvre sur la place.

DON RUY GOMEZ

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva, Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.

[Aux portraits.) N'est-il pas vrai, vous tous ?

DON CARLOS

Duc ! cette tête est nôtre, Et tu m'avais promis...

DON RUY GOMEZ

' J'ai promis l'une ou l'autre.

{Aux portraits.) N'est-il pas vrai, vous tous ?

{Montrant sa tête.)

Je donne celle-ci. {Au roi.) Prenez-la....

(Acte IlL scène vi.)

455 — JIEnyANl

DON CARLOS, seul.

Il est tombé « dans une profonde rêverie ». Il en sort, et se tourne vers le tombeau de Charlemagne :

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires Xe devraient répéter que paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument.

— Charlemagne est ici ! Comment, sépulcre sombre, Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre ? Es-tu bien là, géant d'un monde créateur,

Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur ?

— Ah ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée Que l'Europe ainsi faite .et comme il l'a laissée ! Un édifice, avec deux hommes au sommet, Deux chefs élus auxquels tout roi-né se soumet. Presque tous les états, duchés, fiefs militaires. Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires, ^lais le peuple a parfois son pape ou son césar, Tout marche, et le hasard corrige le hasard.

De là \-ient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate. Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Xe sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose, Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose. Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ; Maint roi la foule aux pieds, ou lui met un bâillon ; Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave, Et tous les rois soudain verront l'idée esclave. Sur leurs têtes de rois q.ue ses pieds courberont, Surgir, le globe en main ou la tiare au front. Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que pour eux et par eux. Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits. Leur fait un grand festin des peuples et des rois. Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde. Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde. Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant. Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ, Tout se psLSse entre eux deux. Les rois sont à la porte. Respirant la vapeur des mets que l'on apporte,

HERNANl — 459

Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés.

Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.

Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.

Ils font et défont. L'un délie, et l'autre coupe.

L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont.

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,

L'un dans sa pourpre et l'autre avec son blanc suaire,

L'univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.

— L'empereur ! l'empereur ! être empereur ! — O rage,

Ne pas l'être ! et sentir son cœur plein de courage ! —

Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !

Qu'il fut grand ! De son temps c'était encor plus beau.

Le pape et l'empereur ! Ce n'était plus deux hommes.

Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes,

Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen.

Redonnant une forme, une âme au genre humain,

Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle

Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle.

Et tous deux remettant au moule de leur main

Le bronze qui restait du vieux monde romain !

Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne I

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ?

Quoi donc ! avoir été prince, empereur et roi !

Avoir été l'épée. avoir été la loi !

Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne !

Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne !

Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila,

Aussi grand que le monde !... et que tout tienne là !

Ah ! briguez donc l'empire, et voyez la poussière

Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte ; élevez, bâtissez

Votre empire, et jamais ne dites : C'est assez !

Taillez à larges pans un édifice immense !

Savez-vous ce qu'un jour il en reste ? ô démence !

Cette pierre ! Et du titre et du nom triomphants ?

Quelques lettres à faire épeler des enfants !

Si haut que soit le but où notre orgueil aspire,

Voilà le dernier terme !... — Oh ! l'empire ! l'empire !

Que m'importe ? j'y touche, et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : — Tu l'auras ! — Je l'aurai. —

Si je l'avais !... — O ciel ! être ce qui commence !

Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !

460 — HERXAXT

D'une foule d'ctats l'un sur l'autre étages.

Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés

Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;

Voir au-dessous des rois les maisons féodales,

Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;

Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ;

Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,

Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, — les hommes.

— Les hommes ! c'est-à-dire une foule, une mer. Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer, Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare, A travers tant d'échos nous arrive fanfare ! Les hommes ! — Des cités, des tours, un vaste essaim. De hauts clochers d'église à sonner le tocsin ! —

{Rêvant.)

Base de nations portant sur leurs épaules La pyramide énorme appuyée aux deux pôles. Flots \dvants.. qui toujours, l'étreignant de leurs pHs, La balancent, branlante, à leur vaste roulis, Font tout changer de place et, sur ses hautes zones, Comme des escabeaux font chanceler les trônes. Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats, Lèvent les yeux au ciel... Rois, regardez en bas !

— Ah ! le peuple ! — océan ! — onde sans cesse émue. Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue !

Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau I Miroir où rarement un roi se voit en beau ! Ah ! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait, au fond, des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus !

— Gouverner tout cela ! — Monter, si l'on vous nomme, A ce faîte ! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme! Avoir l'abîme là !... — Pour\'u qu'en ce moment

Il n'aille pas me prendre un éblouissement !

Oh ! d'états et de rois mouvante pyramide.

Ton faîte est bien étroit ! Malheur au pied timide l

A qui me retiendrais-je ? Oh ! si j'allais faillir

En sentant sous mes pieds le monde tressailhr !

En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre !

— Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains, qu'en faire ? Le pourrai- je porter, seulement ? Qu'ai-je en moi ?

Etre empereur mon Dieu ! j'avais trop d'être roi !

HERNANI — 461

Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ? Qui me conseillera ?

[Il tombe à deux genoux devant le tombeau.) Charlemagne ! c'est toi !

Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface, Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau ! Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose. Mgntre-moi que le monde est petit, car je n'ose Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel Qui du pâtre à César va montant jusqu'au ciel, Chacun en son degré se complaît et s'admire, V^oit l'autre par-dessous et se retient d'en rire. Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner, Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner ! — N'est-ce pas ? — S'il est vrai qu'en son lit solitaire Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre S'éveille, et que soudain son tombeau large et clair S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair. Si cette chose est vraie, empereur d'Allemagne, Oh ! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne ! Parle ! dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain ! Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire, Xe me repousse pas d'un souffle d'aquilons, Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons. Oui, dusses-tu me dire, avec ta voix fatale, De ces choses qui font l'œil sombre et le front pâle ! Parle, et n'aveugle pas ton fils épouvanté, Car ta tombe sans doute est pleine de clarté ! Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde Carlos é'tudier ta tête comme un monde ; Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant! Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille

(// approche la clef de la serrure.) Entrons...

(Acte IV, scène ii.)

ki2 — HEEXANl

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