HERNANI, DONA SOL
DONA SOL
Ils s'en vont tous, Enfin !
HERNANi, cherchant à l'attirer dans ses bras. Cher amour !
DONA SOL, rougissant et reculant.
C'est... qu'il est tard, ce me semble.
HERNANI
Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble.
DONA SOL
Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur. Que toute cette joie étourdit le bonheur?
HERNANI
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave. Il veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs. Son sourire est moins près du rire que des pleurs.
DOXA SOL
Dans vos yeux, ce sourire est le jour.
[Hernani cherche à V entraîner vers la porte. Elle rougit.)
Tout à l'heure.
HERNANI
Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure !
Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien.
Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien !
Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âme
Brûle. Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme.
Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts.
Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.
Car le géant est pris, le Vésuve est esclave.
Et que t'importe à toi son cœur rongé de lave?
Tu veux des fleurs ? c'est bien ! Il faut que de son mieux
Le volcan tout brûlé s'épanouisse aux yeux !
DONA SOL
Oh ! que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon cœur !
HERNANI
Quel est ce nom, madame?
Ah ! ne me nomme plus de ce nom, par pitié ! Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié !
HERNAX2 — 463
Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve, Un Hernani, dont l'œil avait l'éclair du glaive, Un homme de la nuit et des monts, un proscrit Sur qui le mot « vengeance » était partout écrit. Un malheureux traînant après lui l'anathème ! Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aime Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol. Je suis Jean d'x\ragon, mari de dofia Sol ! Je suis heureux !
DONA SOL
Je suis heureuse !
Que m'importe Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte! Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un ange du Seigneur m'attendait sur le seuil. J'entre et remets debout les colonnes brisées, Je rallume le feu, .je rouvre les croisées. Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour, Je ne suis plus que joie, enchantement, amour. Qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles. Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma doua Sol rouge et le front baissé, Qu'on nous laisse tous deux, et le reste est passé ! Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence. J'efface tout, j'oublie ! Ou sagesse ou démence, Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien !
DONA SOL, examinant sa Toison d'or.
Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien I
■ HERNANI
Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.
DONA SOL
Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe! Puis, est-ce le velours ou le satin encor? Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or. Vous êtes noble et fier, monseigneur.
(// veut r entraîner.)
Tout à l'heure !
Un moment ! — Vois-tu bien, c'est la joie ! et je pleure ! Viens voir la belle nuit.
{Elle va à la balustrade.)
Mon duc, rien qu'un moment!
Le temps de respirer et de voir, seulement.
.V64 — HEIiXAXl
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête.
Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !
Dis, ne le crois-tu pas? Sur nous, tout en dormant,
La nature à demi veille amoureusement.
Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.
\'iens, respire avec moi l'air embaumé de rose !
Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
La lune tout à l'heure à l'horizon montait
Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble
Et ta voLx, toutes deux m'allaient au cœur ensemble,
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant.
Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment !
HERNANI
Ah ! qui n'oublierait tout à cette voix céleste ! Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste. Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté. Qui ghsse sur les eaux par un beau soir d'été Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries, Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !
DONA SOL
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout à coup, chantât?..,
HERNANI, souriant.
Capricieuse !
Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants !
DOXA SOL
Le bal ! mais un oiseau qui chanterait aux champs ! Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse. Ou quelque flûte au loin !... Car la musique est douce, Fait l'âme harmonieuse, et, comme un divin chœur, Eveille mille voix qui chantent dans le cœur ! Ah ! ce serait charmant !
{On entend le bruit lointain d'un cor, dans l'ombre.) Dieu ! je suis exaucée !
HERNANI, tressaillant, à part.
Ah ! mallieureuse !...
(Acte V, scène m,)
MARION DE LOILME — 4(55
Lorsqu'il fut reçu à la Comédie française (juillet 1829), ce drame s'appelait un Duel sous Richelieu. La censure crut reconnaître Charles X dans Louis XIII, et conclut à l'interdiction, qui fut prononcée par le ministre Martignac, et ratifiée par Charles X lui-même, après une démarche du poète auprès de lui. On peut lire dans les Rayons et les Ombres un récit, plus ou moins poétisé (nous ne savons), de cet entretien du roi et du poète, à Saint-Cloud, le 7 août 1829 * :
De quoi s'agissait-il ?
D'un pauvre ange tombé, Dont l'amour refaisait l'âme avec son haleine ; De Marion, lavée ainsi que Madeleine, Qui boitait et traînait son pas estropié, La censure, serpent, l'ayant mordue au pied. Le poète voulait faire un soir apparaître Louis treize, ce roi sur qui régnait un prêtre ; — Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs ; — Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs, Par moments, dans un drame étincelant et sombre, Du pâle Cardinal on crût voir passer l'ombre.
Après la révolution de 1830, l'auteur ne voulut pas laisser jouer tout de suite une pièce qui aurait pu avoir alors un succès de scandale. D'ailleurs, « il n'était pas tenté de retourner au Théâtre-Français. L'hostihté qu'il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l'y attirait médiocrement » {Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, ch. LVi) . Il préféra la Porte-Saint- Martin, où Marion de Lorme fut représentée pour la première fois le II août 183 1, — et ne réussit qu'à demi. « Sans être aussi tumultueuses que les représentations d'Hernani, les représentations de Marion de Lorme furent très agitées ». déclare même le atémoin-^K On la reprit, en 183S, à la Comédie française, non sans éclat ; mais la reprise la plus brillante fut
La pièce de vers a cette date même pour titre.
celle de 1873, avec M^'^ Favart dans le rôle de Marion — où elle succédait à la créatrice, M"^^ Dorval, — et M. ]\Iounet- Sully dans le rôle du héros, Didier, qu'avait créé un des meilleurs acteurs de l'époque romantique. Bocage.
Marion de Lorme n'est pas « le plus grand », miais « est, peut-être, le plus touchant de tous les drames de Victor Hugo », a justement dit Paul de Saint- Victor *. Avec Hernani, c'est également le plus jeune, au sens élogieux du mot. Mais aussi, comme Hernani et tous les autres drames que nous anal3-serons dans ce volume, c'est bien une espèce d'opéra. — Disons mieux : comme Hernani lui-même et dona Sol, Marion et Didier sont des personnages lyriques, plutôt que de véritables individus engagés dans une action tragique.
Hernani, du reste, n'était qu'une variante — plus héroïque — du sombre et gémissant Didier, conçu le premier, ne l'oubHons pas, et frère aîné, par conséquent, de tous les beaux ténébreux (d'origine byronienne) que nous présente le théâtre de Victor Hugo. Doiïa Sol n'était, de son côté qu'une variante toute chaste de la courtisane repentie, régénérée par l'amour, qu'est la Marion de Lorme de Victor Hugo, si différente de celle de l'histoire (ou, plus modestement, de la chronique).
Le RicheUeu et le Louis XHI du drame ne sont pas, non plus, ceux de l'histoire. Mais la légende d'un Louis XHI inactif et sans caractère, soumis, contre son cœur, au terrible Cardinal, n'a été « démolie » que récemment ; et Victor Hugo avait le droit de se croire dans la vérité. De même, il se faisait et offrait de Richeheu l'image sinistre que s'en faisait une grande partie du pubhc, d'après la légende, d'inspiration aristocratique, que venait encore de fortifier le roman d'Alfred de Vigny : Cinq-Mars (1827).
Et, d'autre part, ce qu'on appelle la couleur locale est excellent dans Marion de Lorme. Nous recevons de l'époque représentée une impression générale juste et vive. Victor Hugo avait au plus haut point le sens de la couleur historique ; ses drames le prouvent aussi bien qu'un roman comme Notre-Dame de Paris ou que la Légende des siècles.
Le premier acte de Marion de Lorme, intitulé le Rendezvous, se passe à Blois, le soir. Et il faut l'avouer : certaines ressemblances sont frappantes entre ce premier acte et le premier à.' Hernani. De même, en effet, . que don Carlos se trouve chez dona Sol à l'heure où elle attend Hernani, de