I. Victor Hugo, p
MARIOX DE LORME - 467
même le jeune et brillant marquis de Saverny se trouve chez Marion à l'heure où elle attend Didier. Et celui-ci entre par une fenêtre ; ce qui est encore plus romantique que d'entrer par une « petite porte dérobée ». Et de même que don Carlos, parlant à la duègne, s'écrie, railleur :
La belle adore Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,...
ainsi rit et plaisante notre gentilhomme en apprenant que ]\Iarion aime un nommé Didier, qui ne la connaît que sous le nom de Marie :
... Mais, pasque-dieu, c'est de la bergerie Que ces amitiés-là ! C'est du Racan tout pur.
Enfin Saverny consent à partir ; et voici le héros, « funeste et maudit », naïf surtout, mais éloquent, d'une éloquence égale à celle d'Hernani. Il vénère en Marion... ce qu'elle est devenue, si vous voulez, mais depuis peu :
Un ange de lumière.
Un être chaste et doux, à qui sur les chemins Les passants à genoux devraient joindre les mains.
•Et il se raconte. Il s'appelle Didier, sans plus; il n'a jamais connu son père ni sa mère ; déposé « nu, tout enfant, sur le seuil d'une éghse ;>, il fut recueilli par une femme du peuple, qui l'éleva, puis mourut, lui laissant une petite rente, dont il « existe ». Il voyagea, vit les hommes, en prit
En haine quelques-uns, et le reste en mépris ;
si bien que le voilà jeune (il a vingt ans, comme Hernani) et pourtant
Vieux, et du monde las comme on l'est en sortant...
Mais à présent il aime. — Tout à coup, il voit sur la table la Guirlande d'amour à Marion de Lorme (Hvre que Saverny, tout à l'heure, a remis à Marion), et il s'étonne, éclate :
Savez-vous ce que c'est que Clarion de Lorme ? Une femme de corps belle, et de cœur difforme. Une Phryné...
etc., etc. — Heureusement pour Marion, on entend crier à l'aide, et le puritain saute dans la rue, où il sauve qui ? Saverny, attaqué par six larrons. Saverny, voulant à tout prix lui faire ses remerciements, l'accompagne chez Marion... par la fenêtre, — sans se douter qu'il va se retrouver chez elle où il était entré par la porte. Mais Didier, furieux de le voir regarder son « ange j, k renvcise la lampe d'un coup de poing », et emmène vivement le marquis... L'acte finit sur ce mot de Marion pensive : « Je l'aime ! »
Le second acte, intitulé la Rencontre, se passe aussi à Blois, mais sur une place publique, à la porte d'un cabaret.
Le tableau est curieux, vivant, brillant, de ces jeunes seigneurs qui fument, boivent, jouent aux dés, et causent avec feu... de vingt choses : de Paris (d'où l'un deux vient d'arriver), des modes nouvelles, des duels les plus récents, de Marion qu'on a vue à Blois, de Corneille, de ses rivaux, du Cid, etc., enfin du Cardinal, contre qui montent des colères, des menaces... L'Angely, le fou du roi, sépare d'un mot deux jeunes gens qui allaient se battre :
Un duel ! Souvenez-vous du sieur de Boute ville K
Conseil d'autant plus opportun que le crieur public paraît et ht une nouvelle ordonnance ro3'ale condamnant les duelhstes, « nobles ou vilains », à être « pendus haut et court -•). Et «pour que tous se le tiennent pour dit», deux valets de ville attachent « l'édit » à une potence en fer. Cela n'empêche pas Saverny d'insulter Didier, qu'il ne reconnaît point... et qui le provoque avec une juste fureur, secrètement accrue par le souvenir de « l'air » qu'eut le k fat » auprès de I\larie. Ils « ferraillent pied à pied, en silence », lorsque survient Marion. Craignant pour Didier, elle crie à la garde ! L'imprudente ! Les archers, accourus, emmènent Didier, laissant là Saverny, qui s'est jeté à terre, où il fait le mort... Marion, épouvantée par l'adieu de son bien-aimé : « Adieu, Marie, oubliez-moi ! », encore plus par la lecture de l'écriteau et cette dernière réponse de L'Angely à ses questions :
Il faut qu'il roule au bas de la pente fatale,
se ressaisit pourtant, et se jure de montrer à Didier
... ce que Dieu peut faire avec des mains de femme.
I. Le comte François de Montmorency BouteviUe fut décapité, en 1627, pour s'être battu, place Royale (à Paris), au mépris des édits de Richelieu.
MARIOy DE LORME — 461)
Intitulé la Comédie, le troisième acte se passe au château de Nangis, dans le parc. Le vieux marquis de Nangis est l'oncle de Saverny qui — déguisé et «un emplâtre sur l'œil >\ ■ — est venu lui annoncer sa propre mort, traînant
son cercueil en carrosse, Pour qu'on l'enterre ici, comme on eût fait sa noce.
Arrive une troupe de comédiens, qui demande un asile. Parmi eux,« vêtus à l'espagnole », Manon et Didier qu'elle a tiré de prison... Victor Hugo s'est souvenu du Roman comique de Scarron. Et c'est un spectacle ingénieusement conçu que celui du fameux Laffemas, implacable exécuteur des ordres de Richelieu, cherchant Didier dans cette troupe de campagne où Saverny, par une étourderie d'ailleurs prodigieuse, lui a signalé la présence de Marion. Saverny, du reste, aussi étonnamment « gaffeur », dirions-nous, que spirituel et brave, n'a-t-il pas commencé par révéler à Didier que sa compagne est ]\larion de Lorme? Désespéré, Didier la repousse, et se nomme à Laffemas, qui lui annonce son destin. Alors Saverny, payant noblement les fautes que l'auteur lui a fait commettre, arrache son emplâtre, ses fausses moustaches, et crie : « Me reconnaissez- vous ? » Sans doute, il croit sauver Didier, et non pas se perdre avec lui. ]\Iais Laffemas les envoie tous deux en prison.
x\ noter dans cet acte — avant la scène où Didier tombe du haut de ses illusions — un duo d'amour où le plébéien « fatal » qu'est cet « enfant trouvé » nous rappelle Hernani encore plus peut-être qu'au premier acte :
... Oui, mon astre est mauvais, dit-il à sa « Marie »,
J'ignore d'où je viens, et j'ignore où je vais.
Laisse-moi suivre seul ma sombre route. Hélas ! Après ce dur voyage, et quand je serai las, La couche qui m'attend, froide d'un froid de glace, Est étroite, et pour deux n'a pas assez de place.
Le quatrième acte, intitulé le Roi, nous transporte au château de Chambord. « Louis XHI 3'^ revit de pied en cap... », a écrit Paul de Saint- Victor. Nous avons dit plus haut ce qu'il faut penser de ce Louis XHI du drame;
470 — MARIOy DE LORME
mais l'erreur même où était encore un Paul de Saint- Victor montre à quel point celle du poète est excusable. Et si l'on se replace au point de vue de la légende, si longtemps admise et qui se trouvait être si romantique, rien de plus admirable, en effet, que ce Louis XJII paresseux et lâche (moralement) autant que mélancolique, disant haïr le Cardinal, qui « le gêne », « l'opprime », le supprime, puis retom.bant sous l'empire de « l'homme rouge », prêt même à lui dénoncer ceux qui ont reçu ses doléances : ainsi le duc de Bellegarde. En vain le marquis de Nangis et Marion — dans une scène très belle, que nous donnerons tout à l'heure, — s'efforcent-ils d'obtenir la grâce de Didier et de Saverny. Sèchement, durement, il rembarre et finit par congédier le vieux marquis, lequel, il est vrai, dans la sincérité splendide de son orgueil féodal, a tout à fait manqué de diplomatie ; et, quant à I\Iarion, qui se donne pour la sœur de Didier, il daigne à peine l'écouter. Il faut que L'Angely, sachant par où prendre ce chasseur passionné ', lui vante les deux jeunes hommes comme deux fauconniers dont la mort serait une grande perte. L'habile et bon fou rem.et leur grâce à Marion, qui attendait cachée... La conversation du roi avec L'Angely est d'un spleen 1830 amusant parfois, toujours intéressant ; et dans celle que l'esclave couronné et dévoré d'ennui a eue d'abord avec le duc de Bellegarde, comment ne pas souligner ce passage d'un lyrisme si vif, si '( jeune » :
Je changerais mon sort au sort d'un braconnier.
Oh ! chasser tout le jour ! en vos allures franches
N'avoir rien qui vous gêne, et dormir sous les branches '
Rire des gens du roi ! chanter pendant l'éclair,
Et vivre libre aux bois, comme l'oiseau dans l'air !
Le cinquième acte, le Cardinal, se passe à Beaugency, dans la prison où Didier et Saverny attendent le bourreau. Arrivent presque en même temps Laffemas et Marion : celleci, la grâce royale en main ; celui-là, portant l'ordre, également royal, qui révoque cette grâce, car Richelieu l'a fait révoquer. Désespoir de Marion. Mais Laffemas lui propose un marché : qu'elle redevienne un instant, pour lui, lacourtisane, et il sauvera Didier ! c Comme égarée », elle finit par suivre le «monstre»... Paraissent les deux condamnés. Un geôlier, gagné
I. Tout n'est pas faux dans le Louis XUI de Marion, le roi fut bien ce chasseur-là.
MAliluy DE LUHME — 471
par le marquis de Nangis, offre àSaverny de le faire évader. Saverny refuse, non par dégoût de la vie, certes, mais par affection et l'on dirait par admiration pour Didier,qu'il n'abandonnera pas ! Ni l'un ni l'autre n'ont peur de la mort ; seulement,
...être pendu. Voilà ce qui m'ennuie,
avoue le gentilhomme, qui reçoit donc avec joie la nouvelle qu'on leur tranchera la tête. Puis il s'endort, pendant que Didier lui prêche le courage... Mais voici de nouveau Marion. Elle court à Didier. Tout est prêt pour la fuite ! Qu'il mette ce « déguisement ! » Il refuse froidement d'abord, ensuite avec des mots et des cris de rage, — accablant de ses mépris l'infortunée, qui accepte tout, pourvu qu'il parte :
Vous m'avez réprouvée et maudite, et c'est bien,
Et j'ai mérité plus que haine et que risée,
Et vous êtes trop bon, et mon âme brisée
Vous bénit ; mais voici l'heure afîreuse. Ah ! fuyez !
Le geôlier, son complice, avertit Marion que « l'heure passe »... Elle est passée. On vient chercher les deux jeunes hommes. Mais Didier ira-t-il donc à l'échafaud sans laisser tomber une parole de tendresse, de pardon, sur cette femme qui, après tout, n'a été pour lui qu'amour et dévouement ? Dans le manuscrit reçu par la Comédie française, et lu d'abord par l'auteur à une petite assemblée d'écrivains et d'artistes, il demeurait inexorable. C est à une observation de Mérimée, après cette première lecture, et à une prière de M^ûe Dorval, après une répétition de la pièce, que Marion dut son pardon, et le drame le beau dénouement, à la fois humain et grandiose, que l'on verra plus loin.
LE ROI, LE DUC DE BELLEGARDE, L'ANGELY, MARION, LE MARQUIS DE NANGIS, Courtisans, Gardes. (Le marquis de Nangis s'avance avec sa suite à quelques pas du roi, et met 'un genou en terre. Marion tombe à genoux à, la porte.)
LE MARQUIS DE NANGIS
Justice !
LE ROI
Contre qui ?
LE MARQUIS DE NANGIS
Contre un tyran sinistre, Armand, qu'on nomme ici le cardinal-ministre.
••2 — MARIOX LE LORME
MARION
Grâce !
LE ROI
Pour qui?
MARION
Didier.
De Saverny.
LE MARQUIS DE NANGIS
Pour le marquis Gaspard
LE ROI
J'ai vu ces deux noms quelque part.
LE MARQUIS DE NANGIS
Sire, grâce et justice !
LE ROI
Et quel titre est le vôtre?
LE MARQUIS DE NANGIS
Je suis oncle de l'un.
LE ROI, à Marion.
Vous?
MARION, avec fermeté.
Je suis sœur de l'autre.
LE ROI
Or çâ, l'oncle et la sœur, que voulez-vous ici?
LE MARQUIS DE NANGIS, montrant tour à tour les deux mains du roi.
De cette main justice, et de l'autre merci.
Moi, Guillaume, marquis de Nangis, capitaine
De cent lances, baron du mont et de la plaine.
Contre Armand Duplessis, cardinal Richelieu,
Requiers mes deux seigneurs, le roi de France et Dieu.
C'est de justice enfin qu'ici je suis en quête.
Gaspard de Saverny, pour qui je fais requête.
Est mon neveu.
MARION, bas au marquis.
, Parlez pour les deux, monseigneur ! LE MARQUIS DE NANGIS, continuant.
Il eut le mois dernier une affaire d'honneur
Avec un gentilhomme, avec un capitaine,
Un Didier, que je crois de noblesse incertaine.
Ce fut un tort. — Tous deux ont fait en braves gens.
Mais le ministre avait aposté des sergents...
LE ROI
Je sais l'affaire. Assez. Qu'avez- vous à me dire?
LE MARQUIS DE NANGis, ss relevant.
Je dis qu'il est bien temps que vous y songiez, sire ;
Que le cardinal-duc a de sombres projets.
Et qu'il boit le meilleur du sang de vos sujets.
Votre père Henri, de mémoire royale.
N'eût pas ainsi livré sa noblesse loyale ;
Il ne la frappait point sans y fort regarder ;
Et, bien gardé par elle, il la savait garder.
Il savait qu'on peut faire avec des gens d'épées
Quelque chose de mieux que des têtes coupées ;
Qu'ils sont bons à la guerre. Il ne l'ignorait point,
Lui dont plus d'une balle a troué le pourpoint.
Ce temps était le bon. J'en fus, et je l'honore.
Un peu de seigneurie y palpitait encore.
Jamais à des seigneurs un prêtre n'eût touché.
On n'avait point alors de tête à bon marché.
Sire ! en des jours mauvais comme ceux où nous sommes,
Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes.
Vous en aurez besoin peut-être à votre tour.
Hélas ! vous gémirez peut-être quelque jour
Que la place de Grève ait été si fêtée.
Et que tant de seigneurs de bravoure indomptée.
Vers qui se tourneront vos regrets envieux.
Soient morts depuis longtemps qui ne seraient pas vieux
Car nous sommes tout chauds de la guerre civile.
Et le tocsin d'hier gronde encor dans la ville.
Soyez plus ménager des peines du bourreau.
C'est lui qui doit garder son estoc au fourreau.
Non pas nous. D'échafauds montrez-vous économe.
Craignez d'avoir un jour à pleurer tel brave homme,
Tel vaillant de grand cœur, dont, à l'heure qu'il est,
Le squelette blanchit aux chaînes d'un gibet !
Sire ! le sang n'est pas une bonne rosée ;
Nulle moisson ne vient sur la Grève arrosée.
;:4 — MAPJOy DE LORME
Et le peuple des rois évite le balcon
Quand aux dépens du Louvre on peuple Montfaucon.
Meurent les courtisans, s'il faut que leur voix aille
Vous amuser, pendant que le bourreau travaille !
Cette voix des flatteurs qui dit que tout est bon,
Qu'après tout on est fils d'Henri quatre, et Bourbon,
Si haute qu'elle soit, ne couvre pas sans peine
Le bruit sourd qu'en tombant fait une tête humaine.
Je vous en donne avis, ne jouez pas ce jeu,
Roi, qui serez un jour face à face avec Dieu.
Donc, je vous dis, avant que rien ne s'accomplisse.
Qu'à tout prendre il vaut mieux un combat qu'un supplice.
Que ce n'est pas la joie et l'honneur des états
De voir plus de besogne aux bourreaux qu'aux soldats,
Que c'est un pasteur dur pour la France où vous êtes
Qu'un prêtre qui se paie une dîme de têtes.
Et que cet homme illustre entre les inhumains
Qui touche à votre sceptre, — a du sang à ses mains !
LE ROI
Monsieur le cardinal est mon ami. Qui m'aime L'aimera.
Sire !...
LE MARQUIS DE NANGIS LE ROI
Assez. C'est un autre moi-même.
LE MARQUIS DE NANGIS
Sire !...
Plus de harangue à troubler nos esprits ! {Montrant ses cheveux qui grisonnent.) Ce sont les harangueurs qui font nos cheveux gris.
LE MARQUIS DE NANGIS
Pourtant, sire, un vieillard, une femme qui pleure ! C'est de vie et de mort qu'il s'agit à cette heure !
LE ROI
Que demandez-vous donc?
LE MARQUIS DE NANGIS
La grâce de Gaspard !
MARION
La grâce de Didier !
LE ROI
Tout ce qu'un roi départ En grâces, trop souvent est pris à la justice.
Ah ! sire ! à notre deuil que le roi compatisse î
Savez- vous ce que c'est? Deux jeunes insensés.
Par un duel jusqu'au fond de l'abîme poussés !
Mourir, grand Dieu ! mourir sur un gibet infâme !
Vous aurez pitié d'eux ! — Je ne sais pas, moi femme,
Comment on parle aux rois. Pleurer peut-être est mal ;
Mais c'est un monstre enfin que votre cardinal !
Pourquoi leur en veut-il? Qu'ont-ils fait? Il n'a même
Jamais vu mon Didier. — Hélas ! qui l'a vu, l'aime.
— A leur âge, tous deux ! les tuer pour un duel !
Leurs mères ! songez donc ! — Ah ! c'est horrible ! — O ciel !
Vous ne le voudrez pas ! . . . — Ah ! femmes que nous sommes.
Nous ne savons pas bien parler comme les hommes,
Nous n'avons que des pleurs, des cris, et des genoux
Que le regard d'un roi ploie et brise sous nous !
Ils ont eu tort, c'est vrai ! Si leur faute vous blesse,
Tenez, pardonnez-leur. Vous savez? la jeunesse !
Mon Dieu ! les jeunes gens savent-ils ce qu'ils font?
Pour un geste, un coup d'œil, un mot, — souvent au fond
Ce n'est rien, — on se blesse, on s'irrite, on s'emporte
Les choses tous les jours se passent de la sorte ;
Chacun de ces messieurs le sait. Demandez-leur,
Sire. — Est-ce pas, messieurs? — Ah ! Dieu ! l'afîreux malheur !
Dire que vous pouvez d'un mot sauver deux têtes !
Oh ! je vous aimerai, sire, si vous le faites !
Grâce ! grâce ! — Oh ! mon Dieu ! si je savais parler,
Vous verriez, vous diriez : Il faut la consoler,
C'est une pauvre enfant, son Didier, c'est son âme... — ■
J'étouffe. Ayez pitié !
LE ROI
Qu'est-ce que cette dame?
470 — :\IARION DE LORME
MARION
Une sœur, majesté, qui tremble à vos genoux. Vous vous devez au peuple.
LE ROI
Oui, je me dois à tous.
Le duel n'a jamais fait de ravages plus amples.
MARION
Il faut de la pitié, sire !
LE ROI
Il faut des exemples.
LE MARQUIS DE NANGIS
Deux enfants de vingt ans, sire ! songez-y bien. Ah ! leur âge à tous deux fait la moitié du mien.
MARION
Majesté, vous avez une mère, une femme.
Un fils, quelqu'un enfin que vous aimez dans l'âme.
Un frère, sire ! — Eh bien ! pitié pour une sœur !...
LE ROI
Un frère? non, madame.
(// réfléchit un instant.)
Ah ! si fait. J'ai Monsieur.
Apercevant la suite du marquis.) Çà, marquis de Xangis, quelle est cette brigade? Sommes-nous assiégés? allons-nous en croisade? Pour nous mener ainsi vos gardes sous les yeux, Etes-vous duc et pair?
LE MARQUIS DE NANGIS
Non, sire, je suis mieux Qu'un duc et pair, créé pour des cérémonies. Je suis baron breton de quatre baronnies.
LE DUC DE BELLEGARDE, à part.
I/orgueil est un peu fort et par trop maladroit !
LE ROI
Bien. Dans votre manoir remportez votre droit. Monsieur. Mais laissez-nous les nôtres sur nos terres. Nous sommes justicier.
LE MARQUIS DE NANGIS, frissounant.
Sire ! au nom de vos pères.
Considérez leur âge et leurs torts expiés,
{Il tombe à genoux.) Et l'orgueil d'un vieillard qui se brise à vos pieds.
Grâce :
{Le roi fait un signe brusque de colère et de refus. Le marquis se relève lentement.)
Du roi Henri, votre père et le nôtre, Je fus le compagnon, et j'étais là quand l'autre... L'autre monstre, — enfonça le poignard... — Jusqu'au soir Je gardai mon roi mort, car c'était mon devoir. Sire ! j'ai vu mon père, hélas ! et mes sLx frères Choir tour à tour au choc des factions contraires ; La femme qui m'aimait, je l'ai perdue aussi. Maintenant, — le vieillard que vous voyez ici Est comme un patient qu'un bourreau qui s'en joue A pour tout un grand jour attaché sur la roue. Le Seigneur a brisé mes membres tour à tour De sa barre de fer. — Voici la fin du jour,
{Mettant la main sur sa poitrine.) Et j'ai le dernier coup. — Sire, Dieu vous conserve !
(7/ salue profondément et sort. Marion se lève péniblement, et va tomber mourante dans l'enfoncement de la porte dorée du cabinet du roi.)
(Acte IV, scène vu.)
MARION, DIDIER, SAVERXY, un Conseiller a la grand'-
CHAMBRE, LE BoURREAU, PEUPLE, SOLDATS.
MARION, joignant les mains.
Oh ! que vous m'accablez durement, faible femme Qui, sans cesse aux genoux ou du juge ou du roi. Demande grâce à tous pour vous, à vous pour moi !
DIDIER
[Il se précipite vers Marion, haletant et fondant en larmes.)
Eh bien, non ! Non, mon cœur se brise ! C'est horrible ! Non, je l'ai trop aimée ! Il est bien impossible De la quitter ainsi ! — Non ! c'est trop malaisé De garder un front dur quand le cœur est brisé ! Viens ! oh ! viens dans mes bras !
{Il la serre convulsivement dans ses bras.)
Je vais mourir. Je t'aime !
Et te le dire ici, c'est le bonheur suprême !
478 — MAIUOX DE LORME
MARION
Didier !...
(7/ V embrasse de nouveau avec emportement.)
DIDIER
Viens ! pauvre femme ! — Ah ! dites-moi, vraiment. Est-il un seul de vous qui dans un tel moment, Refusât d'embrasser la pauvre infortunée Oui s'est à lui sans cesse et tout à fait donnée ? J'avais tort ! j'avais tort ! — Messieurs, voulez-vous donc Que je meure à ses yeux sans pitié, sans pardon ?
— Oh ! viens, que je te dise ! — Entre toutes les femmes, Et ceux qui sont ici m'approuvent dans leurs âmes, Celle que j'aime, celle à qui reste ma foi,
Celle que je vénère enfin, c'est encor toi ! — Car tu fus bonne, douce, aimante, dévouée ! Écoute-moi : — Ma vie est déjà dénouée. Je vais mourir, la mort fait tout voir au vrai jour.
— Écoutez tous. — A l'heure où je suis, cette terre S'efface comme une ombre, et la bouche est sincère !
— Eh bien, en ce moment, — du haut de l'échafaud,
— Quand l'innocent y meurt, il n'est rien de plus haut ! - Marie, ange du ciel que la terre a flétrie.
Mon amour, mon épouse, — écoute-moi, Alarie : — Au nom du Dieu vers qui la mort va m'entraînant. Je te pardonne !
MARION, étouffée de larmes.
O ciel !
DIDIER
A ton tour maintenant, (7/ s' agenouille devant elle.) Pardonne-moi !
MARION
Didier !...
DIDIER, toujours à genoux.
Pardonne-moi, te dis- je !
C'est moi qui fus méchant. Dieu te frappe et t'afflige Par moi. Tu daigneras encor pleurer ma mort. Avoir fait ton malheur, va, c'est un grand remords. Xe me le laisse pas, pardonne-moi, :\Iarie !
MARION
Ah!...
DIDIER
Dis un mot, tes mains sur mon front, je t'en prie.
Ou, si ton cœur est plein, si tu ne peux parler, Fais-moi signe... Je meurs, il faut me consoler !
{Marton lui impose les' mains sur le front. Il se relève et V embrasse étroitement, avec un sourire de joie céleste.) Adieu ! — Marchons, messieurs !
MARION
{Elle se jette égarée entre lui et les soldats.)
Non, c'est une folie !
Si l'on croit t'égorger aisément, on oublie Que je suis là ! — Messieurs, messieurs, épargnez-nous ! Voyons, comment faut-il qu'on vous parle ? à genoux ? M'y voilà. Maintenant, si vous avez dans l'âme Quelque chose qui tremble à la voix d'une femme, Si Dieu ne vous a pas maudits et frappés tous. Ne me le tuez pas !...
DIDIER
Non, laisse-moi mourir. Cela vaut mieux, vois-tu ? Ma blessure est profonde, amie ! Elle aurait eu Trop de peine à guérir. Il vaut mieux que je meure. Seulement si jamais — vois-tu comme je pleure! — Un autre vient vers toi, plus heureux ou plus beau, Songe à ton pauvre ami couché dans le tombeau !
MARION
Non ! tu vivras pour moi. Sont-ils donc inflexibles ? Tu vivras !
Ne dis pas des choses impossibles.
A ma tombe plutôt accoutume tes yeux.
Embrasse-moi. "V^ois-tu, mort, tu m'aimeras mieux. J'aurai dans ta mémoire une place sacrée. Mais vivre près de toi, vivre, l'âme ulcérée, O ciel ! moi, qui n'aurais jamais aimé que toi, Tous les jours, — peux-tu bien y songer sans effroi ? Je te ferais pleurer, j'aurais mille pensées Que je ne dirais pas, sur les choses passées. J'aurais l'air d'épier, de douter, de souffrir. Tu serais malheureuse ! — Oh ! laisse-moi mourir !
LE CONSEILLER, à Marion.
Il faut dans un instant que le Cardinal passe. Il sera temps encor de demander leur grâce.
480 — MAFJOX DE LORME
MARION
Le Cardinal ! c'est vrai. Le Cardinal viendra.
Il viendra. Vous verrez, messieurs, qu'il m'entendra.
[Le canon éclate à la porte du donjon. Le voile noir qui cachait la brèche du 7nur tombe. Paraît la litière gigantesque du Cardinal, portée par vingt-quatre gardes à pied, entourée par vingt autres gardes portant des hallebardes et des torches. Elle est écarlate, et armoriée aux armes de la maison de Richelieu. Les rideaux de la litière sont fermés. Elle traverse lentement le fond. Rumeur dans la foule.)
MARION, se traînant sur les genoux jusqu'à la litière, et se tordant les bras.
Au nom de votre Christ, au nom de votre race, Grâce ! grâce pour eux. Monseigneur !
UNE VOIX, sortant de la litière.
Pas de grâce !
IMarion tombe sur le pavé. — La litière passe, et le cortège des deux condamnés se met en marche et sort à sa suite. — La foule se précipite sur leurs 'pas à grand bruit.)
MARION, seule.
[Elle se relève à demi , et se traîne sur les mains, en regardant
autour d'elle.)
Qu'a-t-il dit ?... Où sont-ils ?... Didier ! Didier !... Plus rien. Personne ici !... Ce peuple !... Était-ce un rêve ? ou bien Est-ce que je suis folle ?
{Rentre le peuple en désordre. La litière reparaît au fond, par le côté où elle a disparu. — Marion se lève et pousse un cri terrible.)
Il revient !
LES GARDES, écartant le peuple.
Place ! place !
MARION, debout, échevelée, et montrant la litière au peuple. Regardez tous ! voilà l'homme rouge qui passe !
[Elle tombe sur le pavé.)
(Acte V, scène vu.)
VICTOE IUGO — POÉSIE.
Joué au Théâtre-Français le 22 novembre 1832, devant une salie houleuse — la préface déclare même « dans un orage », — ce drame fut interdit le lendemain matin, sous prétexte d'immoraUté; en fait, à cause des allusions qu'on avait voulu y voir. On prétendait aussi, dans l'entourage du roi Louis-Philippe, que cette pièce, « dont le sujet était l'assassinat d'un roi », pouvait être considérée par le public comme une « apologie du régicide » {Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, ch. lviii).
Victor Hugo protesta contre la mesure ministérielle, non seulement dans la préface du drame (30 novembre 1832) , mais judiciairement. « Il demanda au Tribunal de commerce si, en présence de la Charte qui aboHssait la censure et la confiscation, un ministre avait le droit de censurer et de confisquer une pièce. Le Tribunal de commerce répondit que oui » [Victor Hugo raconté... ). C'est à cette occasion, d'ailleurs, et devant ce tribunal — sur le conseil de son avocat, Odilon Barrot, — qu'il prononça son premier discours.
La Comédie française reprit la pièce un demi-siècle, jour pour jour, après la représentation de 1832. Mais, si cette « première », que ne suivit pas de « seconde », avait été orageuse, la reprise du 22 novembre 1882 fut trop calme. « Paris — put écrire le fin et brillant critique J.- J. Weiss — était venu au Roi s'amuse pour acclamer le poète et le drame ; l'acclamation a expiré sur les lèvres... » Ce fut un peu la faute de l'interprétation, qui parut lente, lourde et même faible. Le rôle central, celui de Triboulet, le fou de François 1^^, ne convenait point à l'excellent acteur Got, qui le joua en philosophe. (Il semble, au reste, qu'en 1832 un seul rôle ait été tenu de façon remarquable, celui du pittoresque bandit Saltabadil, confié au tragédien Beauvallet.)
Une deuxième reprise a eu lieu le 15 mai 191 1 ; et si la presse, en général, se montra sévère, le pubKc ne ratifia point ce dur jugement. — M. Silvain jouait Triboulet.
Le poète lui-même a fort bien résumé son drame dans la préface. « Voici le fond, dit-il : Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de cour; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce qu'il est