‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 270 sur 293 · V. H. POÉSIE · texte numérisé non relu

V. H. POÉSIE

le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le corrompt, il l'abrutit ; il le pousse ' à la tyrannie, à l'ignorance, au vice ; il le lâche à travers toutes les familles des gentilshommes, lui montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à enlever, la fiUe à déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au miheu d'une fête, au moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de M. de Cossé, M. de Saint- Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père auquel le roi a pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras, et maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce. Le sujet véritable du drame, c'est la malédiction de M.deSaint-ValUer. Écoutez. Vous êtes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-eUe tombée? sur Triboulet fou du roi? Non, sur Triboulet qui est hom^me, qui est père, qui a un cœur, qui a une fille. Triboulet aune fille, tout est là. Triboulet n'a que sa fille au monde, il la cache à tous les yeux, dans un quartier désert, dans une maison sohtaire. Plus il fait circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il tient sa fille isolée et murée. Il élève son enfant dans l'innocence, dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh bien ! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi que Triboulet pousse au rapt, ravira sa fille à Triboulet. Le bouffon sera frappé par la Providence exactement de la même manière que M. de Saint- VaUier. Et puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piège au roi pour la venger ; et c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux élèves, le roi et sa fihe : le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il fait croître pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le roi M°^^ de Cossé; c'est sa fiUe qu'il enlève. Il veut assassiner le roi pour venger sa fille ; c'est sa fille qu'il assassine. Le châtiment ne s'arrête pas à moitié chemin ; la malédiction du père de Diane s'accojnpht sur le père de Blanche. )>

En février 1833 — dans la préface de son premier drame en prose : Lucrèce Borgia, — Victor Hugo revenait sur

le Roi s'amuse pour en expliquer en ces termes « la pensée intime, cachée sous trois ou quatre écorces concentriques » : « Prenez la difformité physique la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la là où elle ressort le mieux, à l'étage le plus infime, le plus souterrain et le plus méprisé de Tédifice social ; éclairez de tous côtés, parle jour sinistre des contrastes, cette misérable créature ; et puis jetezlui une âme, et mettez dans cette âme le sentiment le plus pur qui soit donné à l'homme, le sentiment paternel. Qu'arrivera-t-il? C'est que ce sentiment sublime, chauffé selon certaines conditions, transformera sous vos yeux la créature dégradée; c'est que l'être petit deviendra grand; c'est que l'être difforme deviendra beau. Au fond, voilà ce que c'est que le Roi s'amuse... »

Exphcation différente, en apparence, de la première, mais qui, au vrai, la complète. Le Roi s'amuse, c'est, en effet, tout ensemble, la malédiction de M. de S aint-V allier et la « paternité sanctifiant la difformité physique » (et aussi la difformité morale) , comme dit encore la préface de Lucrèce Borgia.

Mais, à coup sûr, on a remarqué ces mots : « le jour sinistre des contrastes... ». Victor Hugo avait l'amour des contrastes ; il portait en lui un génie particuher, celui de l'antithèse, lequel s'asservit, on peut le dire, toutes les facultés du poète ; gouvernant sa pensée même, avec autant de force que son imagination, ou sa sensibilité. Or, ce génie, qui lui avait dicté sa définition du drame dans la Préface de Cromwell et inspiré en partie Cromwell, Hernani et Marion de Lorme, où les contrastes psychologiques, sociaux et dramatiques abondent (on a pu le voir), ce génie n'avait pas encore présidé à la conception- et à l'exécution d'un drame aussi impérieusement et de façon aussi effective qu'il se plut à le faire pour le Roi s'amuse. Aucun contraste encore, dans ce théâtre de Victor Hugo, ne pouvait être comparé à celui ou plutôt à ceux que présentent les personnages du roi et de son fou, non plus qu'à l'antithèse vivante qu'est ce fou. (Et corhbien d'autres oppositions plus ou moins saillantes — et plus ou moins heureuses, — au cours de ces cinq actes !...)

Quant au personnage de François I^^, il n'est pas faux, si l'on veut. Léger, brutal et débauché, François le fut, c'est certain ; et Victor Hugo, en conduisant le vainqueur de Marignan dans l'ignoble cabaret de Saltabadil, en l'y faisant courtiser Maguelonne, la digne sœur du bandit, n'a pas outragé

la vérité. « Il y a mieux, disait-il dans la préface : l'histoire nous permettait de vous montrer François I^/ ivre dans les bouges de la rue du Pélican. « Convenons-en, néanmoins, ne peindre d'un roi comme François P^, héroïque, intelhgent, spirituel, que ses débauches, c'était, en somme, le calomnier. Le premier acte, qui nous fait assister à une fête de nuit au Lou\Te, a pour titre : Monsieur de S aint-V allier. — Ce qui nous gd±e un peu le véhément discours de l'héroïque vieillard (cadet littéraire de Ruy Gomez et du marquis de Nangis) à François l^^, c'est l'erreur sur laquelle tout ce discours repose, et que résument ces vers célèbres :

\'ous avez froidement, sous vos baisers infâmes. Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé Diane de Poitiers, comtesse de Brézé.

Diane de Poitiers n'eut pas à payer de son honneur la grâce de son père, qui avait conspiré (1523)... Seulement, si Victor Hugo se trompa, ce fut sur la foi d'une légende très ancienne, et même née peu de temps après que M. deSaint- Valher eut obtenu sa grâce.

Le second acte a pour titre : Saltahadil, et il nous fait connaître le bandit ; mais ce n'est pas chez lui qu'il nous introduit, c'est dans la petite maison où vit Blanche, la fille de Triboulet. — Celui-ci, dans un long monologue, se lamente :

O rage ! être bouffon !... O rage ! être difforme !...

Mais le voici avec Blanche, sa « richesse «, son a culte » son '■' univers » :

Ma fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis, D'autres ont des parents, des frères, des amis, Une femme, un mari, des vassaux, un cortège, D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je ? Moi, je n'ai que toi seule !...

Souris-moi donc un peu. — Ton sourire est charmant. . .

Il ignore que Blanche aime un soi-disant Gaucher Mahiet, écolier — qui est le roi ; — et sa douleur est effrayante lorsqu'il découvre qu'ayant cru aider à l'enlèvement de M^ie de Cossé, c'est à celui de sa fille qu'il a contribué de son mieux.

Le troisième acte a le même titre que le quatrième de Marion de Lorme : le Roi, et se passe au Louvre, dans une antichambre. — Triboulet devine que Blanche est dans la chambre voisine, avec François P^, et il insulte les gentilshommes qui, lui ayant « volé » sa fille, défendent maintenant la porte de cette chambre contre lui :

Courtisans ! courtisans ! démons ! race damnée !...

Lorsqu'il revoit Blanche, elle a été déshonorée.

Le quatrième acte, intitulé Blanche, nous transporte sur « une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint- Germain »; c'est là qu'est la masure de Saltabadil, et là que se retourne contre Triboulet - — par la volonté de Blanche, toujours éprise du roi, et qui se dévoue pour le sauver — le « piège » où celui-ci devait tomber assassiné par le bandit.

Même décor pour le cinquième acte, intitulé Triboulet. Ce dernier acte contient le plus célèbre morceau de l'ouvrage, le monologue de Triboulet qui se croit vengé et s'en réjouit d'un cœur féroce, le pied sur le sac où se trouve, pense-t-il, le cadavre du roi, — où, en réahté. Blanche agonise, inerte. Nous allons citer ce long monologue dont J.-J. Weiss écrivait en 1882- : — Il a ses défauts, et d'abord sa longueur, mais « le soufïïe en est superbe ; il est traversé de grands vers ; surtout il est en situation. Victor Hugo y a semé plus de psychologie dramatique qu'il n'en a d'ordinaire. Il a peint le genre d'orgueil qui fait les régicides... Il a donné au langage de Triboulet tous les tons qu'il doit prendre... » — Lorsque le malheureux père aura ouvert le sac, il essayera de sauver Blanche, qui, se relevant à demi, pourra prononcer, « d'une voix éteinte», quelques paroles, puis expirera...

TRIBOULET, seul, l'œil fixé sur le sac.

Il est là ! — Mort ! — Pourtant je voudrais bien le voir.

{Tâtant le sac.) C'est égal, c'est bien lui. — Je le sens sous ce voile. Voici ses éperons qui traversent la toile. C'est bien lui!

{Se redressant et mettant le pied sur le sac.)

Maintenant, monde, regarde-moi.

Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi i —

Et quel roi ! le premier de tous ! le roi suprême ! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même. La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul. Qui donc a fait cela ?

{Croisant les bras.)

Hé bien ! oui, c'est moi seul. — Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire, Et les peuples demain refuseront d'y croire. Que dira l'avenir ? quel long étonnement. Parmi les nations, d'un tel événement ! Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes ! Une des majestés humaines les plus hautes. Quoi î François de Valois, ce prince au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu — A l'éternité près, — un gagneur de batailles -. Dont le pas ébranlait la base des murailles, [Il tonne de temps en temps.) L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées. N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées. Ce roi ! de l'univers par sa gloire étoile, Dieu ! comme il se sera brusquement en allé ! Emporté tout à coup, dans sa toute-puissance, Avec son nom, son bruit et sa cour qui l'encense, Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu. Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu ! Quoi ! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée ! Ce roi qui se levait dans une aube enflammée. Éteint, évanoui, dissipé dans les airs ! Apparu, disparu, — comme un de ces éclairs ! Et peut-être demain des crieurs inutiles. Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes. Et crieront au passant, de surprise éperdu : A qui retrouvera François premier perdu ! — C'est merveilleux !

[Après un silence.)

Ma fille, ô ma pauvre affligée.

Le voilà donc puni, te voilà donc vengée ! Oh ! que j'avais besoin de son sang ! Un peu d'or. Et je l'ai !

[Se penchant avec rage sur le cadavre.)

Scélérat ! peux-tu m'entendre encor ?

Je te tiens.

[Se penchant de plus en plus sur le sac.)

M'entends-tu ? c'est moi, roi gentilhomme, Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme, Cet animal douteux à qui tu disais : — Chien ! —

(// frappe le cadavre.) C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien. Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme. Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme, L'esclave tire alors sa haine du fourreau. Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau !

{Se relevant à demi.) Oh ! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore. Sans pouvoir remuer ! —

[Se penchant de nouveau.)

M'entends-tu ? je t'abhorre !

Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis, Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis !

{Se relevant.) A l'eau François premier !

(// prend le sac par un bout, et le traîne au bord de l'eau.)

TRIBOULET, la main sur le sac.

Allons !

LE ROI, chantant au fond.

Souvent femme varie!

Bien fol est qui s'y fie!

TRIBOULET, tressaillant.

Quelle voix !... Quoi !

Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi ?

(// se retourne, et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu mais on l'entend chanter dans l'éloignement.)

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