‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 271 sur 293 · TRIBOULET · texte numérisé non relu

TRIBOULET

O malédiction ! ce n'est pas lui que j'ai !...

(Acte V, scène ni.)

4SS — ni'Y BLAS

Entre le Roi s'amuse et Ruy Blas, Victor Hugo fit jouer trois drames, mais tous les trois en prose. Nous les analyserons dans le second volume de cette Anthologie.

Ruy Blas fut représenté pour la première fois le 8 novembre 183S, sur le théâtre de la Renaissance (salle Ventadcur), avec un succès qui, malheureusement, ne grandit pas aux représentations suivantes. Dès la seconde, il y eut des coups de sifflet au troisième acte et au quatrième. Et il y en eut davantage les autres soirs, — « jusqu'à la dernière », déclare l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie tch. Lxv), qui donne à peu près le nombre de ces représentations : « une cinquantaine ».

Le grand acteur romantique Frederick Lemaître obtint, lui, dans le rôle de Ruy Blas, un des triomphes de sa carrière. Triomphe qu'il retrouva en 1841, à la Porte-Saint-Martin, lors de la première reprise du drame... La deuxième eut lieu en 1872 (sans Frederick Lemaître), à l'Odéon ; puis le drame passa, en 1879, à la Comédie française oii il eut pour interprètes également admirables }.I. Mounet-SuUy (Ruy Blas), M. F. Febvre (don Salluste), Coquehn aîné (don César de Bazan), M™© Sarah Bernhardt (dona Maria de Xeubourg, la reine d'Espagne, personnage qu'elle avait déjà joué à l'Odéon).

A partir de 1841, d'ailleurs, plus de coups de sifflet ; et le quatrième acte, qui avait été le plus attaqué, réussit toujours àe façon éclatante ; ce quatrième acte grâce auquel Ruy Blas est la pièce 011 Victor Hugo a le mieux réalisé son idéal du drame, par l'emploi singulièrement heureux qu'il a fait de l'élément comique.

On lit dans l'importante préface de la pièce : « Le sujet philosophique de Ruy Blas, c'est le peuple aspirant aux régions élevées" le sujet humain, c'est un homme qui aime une femme ; le sujet dramatique, c'est un laquais qui aime une reine ». En effet, dans la pensée de l'auteur, le laquais Ruy Blas, épris de la reine, c'était le peuple.

D'autre part, Ruy Blas est une évocation historique, une sorte de fresque vivante nous montrant à la fois, dans l'Espagne de la fin du dix-septième siècle, la décadence d'une

noblesse et la ruine d'une monarchie. « Par le sens historique, dit la préface, Ruy Blas se rattache à Hernani. Le grand fait de la noblesse se montre, dans Hernani comme dans Ruy Blas, à côté du grand fait de la royauté. Seulement, dans Hernani, comme la royauté absolue n'est pas faite, la noblesse lutte encore contre le roi, ici avec l'orgueil, là avec l'épée ; à demi féodale, à demi rebelle. En 1519, le seigneur vit loin de la cour, dans la montagne, en bandit comme Hernani, ou en patriarche comme Ruy Gomez. Deux cents ans plus tard, la question est retournée. Les vassaux sont devenus des courtisans. Et, si le seigneur sent encore d'aventure le besoin de cacher son nom, ce n'est pas pour échapper au roi, c'est pour échapper à ses créanciers. Il ne se fait pas bandit, il se fait bohémien. — On sent que la royauté absolue a passé pendant de longues années sur ces nobles têtes, courbant l'une, brisant l'autre.

« Et puis, qu'on nous permette ce dernier mot : entre Hernani et Ruy Blas, deux siècles de l'Espagne sont encadrés ; deux grands siècles, pendant lesquels il a été donné à la descendance de Charles-Quint de domxiner le monde ; deux siècles que la Providence, chose remarquable, n'a pas voulu allonger d'une heure, car Charles-Quint naît en 1500, et Charles II meurt en 1700. En 1700, Louis XIV héritait de Charles-Quint, comme en 1800 Napoléon héritait de Louis XIV. Ces grandes apparitions de dynasties, qui illuminent par moments l'histoire, sont pour l'auteur un beau et mélancohque spectacle sur lequel ses yeux se fixent souvent. Il essaie parfois d'en transporter quelque chose dans ses œuvres. Ainsi il a voulu remplir Hernani du rayonnement d'une aurore, et couvrir Ruy Blas des ténèbres d'un crépuscule. Dans Hernani, le soleil de la maison d'Autriche se lève ; dans Ruy Blas il se couche... »

« Les vassaux devenus courtisans » sont représentés par don Salluste, l'ambitieux transformé « en démon » par sa disgrâce. Le seigneur devenu « bohémien », c'est le joyeux et généreux don César de Bazan. Quant au roi, le poète n'avait pas à le faire voir. Ce Charles II est justement dans la pièce ce qu'il est dans l'histoire, « une ombre » . Et, si la reine n'est pas, elle, dans Ruy Blas, ce que fut Marie- Anne de Xeubourg, « femme avide et violente, obsédant de captations le chevet d'un mari malade ^ » ; si Victor Hugo a fait de cette créature antipathique une des plus touchantes images de

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