‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 38 sur 293 · AMIS, UN DERNIER MOT · texte numérisé non relu

AMIS, UN DERNIER MOT

AMIS, un dernier mot ! — et je ferme à jamais Ce livre, à ma pensée étranger désormais.

Je suis fils de ce siècle ! Une erreur, chaque année. S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée.

Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté Qu'à vous, sainte patrie et sainte liberté !

Je hais l'oppression d'une haine profonde.

Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,

Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier.

Un peuple qu'on égorge appeler et crier ;

Quand, par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée,

La Grèce, notre mère, agonise éventrée ;

Quand l'Irlande saignante expire sur sa croix ;

Quand Teutonie aux fers se débat sous dix rois ;

Quand Lisbonne, jadis belle et toujours en fête.

Pend au gibet, les pieds de Miguel ' sur sa tête ;

Lorsqu'Albani- gouverne au pays de Caton ;

Que Naples mange et dort ; lorsqu'avec son bâton.

Sceptre honteux et lourd que la peur divinise,

L'Autriche casse l'aile au lion de Venise ;

Quand Modène étranglé râle sous l'archiduc ;

Quand Dresde lutte et pleure au lit d'un roi caduc ;

Quand Madrid se rendort d'un sommeil léthargique ;

Quand Vienne tient Milan ; quand le lion Belgique, Courbé comme le bœuf qui creuse un vil sillon,

N'a plus même de dents pour mordre son bâillo n ;

Quand un Cosaque afîreux, que la rage transporte.

Viole Varsovie échevelée et morte,

Et, souillant son linceul, chaste et sacré lambeau.

Se vautre sur la vierge étendue au tombeau ;

Alors, oh ! je maudis, dans leur cour, dans leur antre,

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre!

Je sens que le poète est leur juge ! je sens

Que la muse indignée, avec ses poings puissants,

Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône,

Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,

Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir,

Marqués au front d'un vers que lira l'avenir !

Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense.

J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance.

Et les molles chansons, et le loisir serein.

Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain !

Novembre 183 1.

:. Miguel b'empara du trône de Portugal en 1828.

2; Le cardinal Joseph Albani, commissaire apostolique dans les Légations pendant les troubles de 1831, se ût remarquer par des actes d'une extrême rigueur.

Va^

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE ^ -'--f^ ' 1835

Le titre de ce recueil est expliqué dans la préface et dans le premier chant intitulé Prélude, g Tout, aujourd'hui, dans les idées comme dans les choses dans la société comme dans l'individu, est à l'état de crépuscule», dit la préface. Et le Prélude :

De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes? Tous les fronts sont baignés de livides sueurs. Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Malgré l'éloquence IjTique des célèbres odes bonapartistes : A la Colonne^ Napoléon II, on peut trouver excessive la place occupée dans ce livre par la politique. Il n'est pas, du reste, inférieur aux Feuilles d^ automne là où il les rappelle, c'est-à-dire dans les poésies intimes.

Page 1