‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 82 sur 293 · FLOREAL · texte numérisé non relu

FLOREAL

AU RETOUR DES BEAUX JOURS, dans ce vert floréal Où meurent les Danton trahis par les Real -, Quand l'étable s'agite au fond des métairies. Quand l'eau vive au soleil se change en pierreries, Quand la grisette assise, une aiguille à la main, Soupire, et, de côté regardant le chemin, Voudrait aller cueillir des fleurs au lieu de coudre. Quand les nids font l'amour, quand le pommier se poudre Pour le printemps ainsi qu'un marquis pour le bal. Quand, par mai réveillés, Charles Douze, Annibal, Disent : C'est l'heure ! et font vers les sanglants tumultes Rouler, l'un des canons, l'autre les catapultes ; Moi, je crie : ô soleil! salut! parmi les fleurs J'entends les gais pinsons et les merles siffleurs ;

1. Huitième mois de l'année dans le calendrier républicain établi en 1793. Floréal comprenait une partie d'avril, et une plus grande partie de mai.

2. Real, membre de la Convention nationale, comme Danton dans la chute de qui il fut entraîné.

L'arbre chante ; j'accours ; ô printemps! on vit double ;

Gallus entraîne au bois Lycoris qui se trouble ;

Tout rayonne ; et le ciel, couvant l'homme enchanté,

N'est plus qu'un grand regard plein de sérénité !

Alors l'herbe m'invite et le pré me convie ;

Alors j'absous le sort, je pardonne à la vie.

Et je dis : Pourquoi faire autre chose qu'aimer ?

Je sens, comme au dehors, tout en moi s'animer,

Et je dis aux oiseaux : c Petits oiseaux, vous n'êtes

Que des chardonnerets et des bergeronnettes,

Vous ne me connaissez pas même, vous allez

Au hasard dans les champs, dans les bois, dans les blés.

Pêle-mêle, plu\'iers, grimpereaux, hochequeues.

Dressant vos huppes d'or, lissant vos plumes bleues ;

Vous êtes, quoique beaux, très bêtes ; votre loi,

C'est d'errer; vous chantez en l'air sans savoir quoi ;

Eh bien ! vous m'inondez d'émotions sacrées !

Et quand je vous entends sur les branches dorées

Oiseaux, mon aile s'ouvre, et mon cœur rajeuni

Boit à l'amour sans fond, et s'emplit d'infini ! »

Et je me laisse aller aux longues rêveries.

O feuilles d'arbre ! oubU ! bœufs mugissants ! prairies !.

Mais dans ces moments-là, tu le sais, Juvénal,

Qu'il sorte par hasard de ma poche un journal.

Et que mon œil distrait, qui vers les cieux remonte,

Heurte l'un de ces noms qui veulent dire honte.

Alors toute l'horreur revient ; dans les bois verts

Némésis ' m'apparaît et me montre à travers

Les rameaux et les fleurs sa gorge de furie.

C'est que tu veux tout l'homme, ô devoir ! ô patrie ! C'est que lorsque ton flanc saigne, ô France, tu veux Que l'angoisse nous tienne et dresse nos cheveux, Que nous ne regardions plus autre chose au monde, Et que notre œil, noyé dans la pitié profonde, Cesse de voir les cieux pour ne voir que ton sang !

Et je me lève, et tout s'efface, et, frémissant.

Je n'ai plus sous les yeux qu'un peuple à la torture.

Crimes sans châtiment, griefs sans sépulture.

Les géants garrottés livrés aux avortons,

Femmes dans les cachots, enfants dans les pontons.

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