‹ Œuvres choisiesChapitre 10 sur 149 · XXI! GRESSET · texte numérisé non relu

XXI! GRESSET

cœur de cette jeune personne, qui pourtant doit avoir assez de cette fierté qui sied à son sexe, pour être très-blessée de la conduite injurieuse que Valère a tenue d'abord. Le retour de l'amant devait être prompt ; mais celui de sa maîtresse devait être plus acheté ; et il n'est pas adroit de mettre derrière la scène ces sortes de situations, dont l'efifet est toujours sûr, pour peu qu'on sache les traiter.

Molière pensait bien différemment, lui qui a employé cinq fois dans son théâtre les scènes de réconciliation. Ce n'est pas là qu'il faut craindre les ressemblances : c'est un moyen qui appartient à tout le monde, parce qu'il est si fécond, qu'il y a cent manières d'en varier l'emploi; et, en particulier, la situation respective de Valère et de Chloé ne ressemblait à aucune autre, elle était susceptible des plus heureux développements.

Enfin Gresset est bien moins excusable que Piron, car il est fort douteux que le plan de la Mélromanie comportât plus d'intérêt, et peut-être à l'examen trouverait-on que l'auteur a été obligé de faire le sacrifice de cette partie à l'ensemble et à la supériorité de toutes les autres; Gresset, au contraire, a négligé ou repoussé ce que son plan lui offrait. Ce qui distingue son ouvrage, ce qui le fera vivre, c'est la perfection du style : de celui de la Mélromanie au sien il y a cette différence, que l'un appartient plus particulièrement au sujet, et que l'autre est

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le meilleur modèle de la manière dont il faut écrire la comédie dans un siècle où le grand usage de la société a épuré le langage de ce qu'on appelle la bonne compagnie, et même de tout ce qui n'est pas peuple.

L'esprit poétique domine plus dans laMélromanie, et le ton du monde dans le Méchant. Une aisance gracieuse, une précision élégante, des aperçus rapides, devenus plus faciles depuis que l'esprit de chacun peut sans peine s'augmenter de celui de tous; beaucoup d'idées légèrement effleurées, parce qu'il n'est pas de bon air de rien approfondir; des traits au lieu de raisons, des riens tournés d'une façon piquante : tel est en général le caractère de la conversation; tel est le tour d'esprit dont ou prend l'habitude dans des cercles nombreux où l'on se rassemble sans se choisir, et où l'on parle de tout sans s'intéresser à rien.

C'est ce ton-U\ que Gresset a parfaitement saisi dans le rôle du méchant, qui est plus homme du monde que tous les autres personnages de la pièce. Comme il a de l'esprit, sa conversation est le modèle de ce persiflage qui commençait alors à être de mode, et qui a pris depuis toutes les formes suivant la portée de ceux qui l'affectaient : il consiste principalement à traiter avec légèreté les choses sérieuses. En voici un exemple dans la réponse de Cléon, lorsque Ariste lui a dit :

XXIV GEBSSET.

Tout serait expliqué, si l'on cessait de nuire, Si la méchanceté ue cherchait à détruire...

Un honnête homme se fâcherait et demanderait l'explication d'une pareille phrase; mais que dit Cléon?

Oh! bon! quelle folie! Êtes-vous de ces gens

Soupçonneux, ombrageux? Croyez-vous aux méchants?

Et réalisez-vous cet être imaginaire,

Ce petit préjugé qui ne va qu'au vulgaire?

Pour moi, je n'y crois pas : soit dit sans intérit,

Tout le monde est méchant, et personne ne l'est.

On reçoit et l'on rend; on est à peu près quitte.

Parlez-vous des propos? Comme il n'est ni mérite,

Ni goût, ni jugement, qui ne soit contredit.

Que rien n'est vrai sur rien, qu'importe ce qu'on dit?

Tel sera mon héros, et tel sera le vôtre.

L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre ;

Je dis ici qu'Érastc est un mauvais plaisant;

Eh bien! on dit ailleurs qu'Éraste est amusant.

Si vous parlez des faits et des tracasseries,

Je n'y vois dans le fond que des plaisanteries;

Et si vous attachez du crime à tout cela.

Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons-là.

L'agrément couvre tout, il rend tout légitime.

Aujourd'hui dans le monde on ne connaît qu'un crimcj

C'est l'ennui : pour le fuir, tous les moyens sont bons.

11 gagnerait bientôt les meilleures maisons,

Si l'on s'aimait si fort : l'amusement circule

Par les préventions, les torts, le ridicule.

Au reste, chacun parle et fait comme il l'entend;

Tout est mal, tout est bien, tout le monde est content.

ORESSET. XXV

Non- seulement ces vers sont de la tournure la plus facile et la plus agréable, mais c'est là ce que j'appelle, dans une comédie, des peintures de mœurs. On s'aperçoit bien, il est vrai, que le méchant charge un peu le tableau pour plaider sa cause, et généralise le plus qu'il peut, sans se confondre dans la foule; mais on sent en même temps qu'il y a un fonds de vérité dans ce qu'il dit; que ce grand air d'insouciance sur tout, dernier terme de l'esprit de société qui accoutume à tout, tient nécessairement à une extrême immoralité, dont les causes ne seraient pas difficiles à trouver dans ce même esprit de société, qui, à force de perfectionner les formes, a corrompu les choses, et, en devenant la première des lois, a trop affaibli toutes les autres. Ce mot si remarquable, rien n'est vrai sur rien, est d'une grande et funeste étendue; il a tout détérioré, depuis la morale jusqu'aux arts. C'est le refrain des fripons et des esprits faux, et il faut bien qu'ils y trouvent leur compte : avec ce mot les uns s'excusent de tout, les autres se dispensent de raisonner sur rien.

Le rôle du méchant est encore un exemple de ces nuances mobiles et passagères que peut saisir successivement le pinceau des poètes comiques. Le ton que Gresset lui donne est celui qu'avaient mis à la mode, depuis l'époque de la Régence, des sociétés d'un haut rang, des femmes malheureusement trop

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