LA CAPTIVITÉ DE SAINT MALC
Quand mon cœur aurait peine à s'en rendre le mailre Êtes-vous mon époux ? et le pouvez-vous être ? Nous a-t-on pu lier sans savoir si la mort M'a ravi ce mari qui m'attache à son sort ? Vous vous alarmez trop pour un vain hyménée. Je vous rends cette main que vous m'avez donnée. Dissimulez pourtant, feignez, comportez-vous Comme frère en secret, en public comme époux. Ainsi vécut toujours mon mari véritable ; Et si la qualité de vierge est souhaitable, Je la suis : j'en fis vœu toute petite encor. Malgré les lois d'hymen j'ai gardé ce trésor. Après l'avoir sauvé d'un amour légitime, Voudrais-je maintenant le perdre par un crime ? Non, Malc ; je ne crois pas que le ciel le souffrît. Il m'en empêcherait, quelque appât qu'il s'offrît. Ne craignez plus, vivez ; l'Éternel vous l'ordonne. Estimez-vous si peu cet être qu'il vous donne ? Votre corps est à lui : ses mains l'ont façonné : I.e droit d'en disposer ne vous est point donné. Quelle imprudence à vous de finir votre course Par le seul des péchés qui n'a point de ressource ! Toute faute s'expie ; on peut pleurer encor : Mais on ne peut plus rien s'étant donné la mort. Vivez donc ; et tâchons de tromper ces barbares. .»
[Le saint se rendit à ces raisons. Us vécurent quelque temps de la sorte, jusqu'au moment où, lassés de ce pieux mensonge^ ils prirent la fuite. Après avoir trouvé un refuge dans l'antre d'une lionne, ils s'établirent, chacun à part, dans deux cloitrcs voisins, où ils donnèrent lexemple de toutes les vertus. — Saint Jérôme apprit de Malc ces merveilles:
Qui voudra les savoir dune bouche plus digne, Lise chez d'Andilly * cette aventure insigne.]
Le caractère de La Fontaine. — L'auteur des Coa
tes écrivant la Captivité de saint Malc, la palinodie semble forte. Elle trouve son explication dans le caractère du poète.
1. Arnauld d'Andilly a traduit est racontée Ihistoire de saint la lettre de saint Jérôme où Malc.
Polyphilc s'est déiitù à nous ; il est, d'abord, celui qui aime toutes choses, et par-dessus tout le plaisir (v. p. 265 l'Hymne à la Volupté). Dans le Songe de Vaux, ce sont ses propres iroùls de voluptueux et de rêveur qu'il prête à la Muse de l'Architccturo :
Errer dans un jardin, s'égarer dans un bois, Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine, Écouter en rêvant le bruit d'une fontaine. Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux, Tout cela, je l'avoue, a des charmes bien doux.
VÉpitnphe d'un paresseux, qu'on a lue plus haut, (p. 265, n. 2), acliève d'éclairer cette première face de son humeur.
Que ce grand songeur ait été un grand distrait, cela ne surprend pas. Ses bourdes sont célèbres. Il fait un jour, pour se réconcilier avec sa femme, le voyage de Château-Thierry ; il revient, sans l'avoir vue : « J'ai été pour ia voir, mais je ne l'ai pas trouvée : elle était au salut. » Une autre fois, il croise sur un escalier un jeune homme, puis il demande son nom -. « Quoi? lui dit son ami, vous n'avez pas reconnu votre fils ? » La Fontaine réplique : « Je crois l'avoir. vu quelque part ». Dans une autre occasion, on met père et fils en présence ; La Fontaine, cette fois encore, ne reconnaît pas le jeune homme, mais il lui trouve de l'esprit ; on lui dit que c'est son fils, il répond : « Ah! j'en suis bien aise ». Longuement un docteur vient de disserter devant lui au sujet de saint Augustin ; La Fontaine a gardé le silence ; il sort tout à coup comme d'un profond sommeil et, le plus sérieusement du monde: « Croyezvous, demande-t-il, que saint Augustin ait eu plus d'esprit que Rabelais? » Le docteur le toise do la tète aux pieds : « Prenez garde, monsieur de. la Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l'envers. » Et rien n'était plus vrai.
Le jour où La Fontaine composa son saint Malc, il n'avait Oas mis son bas à l'envers. Sa distraction alors n'est pas en cause, mais une autre disposition, son extrême complaisance.
« A cause de sa simplicité, dit L. Racine *, ses amis l'appelaient le Bonhomme. » Dans la bonhomie de La Fontaine il entre, sans doute, beaucoup de naïveté (d'une naïveté où Ton serait en peine de dire s'il y a plus de finesse malicieuse ou plus d'élourderic) ; on comprend que ces innocences fourrées fussent propres à égayer ses amis. Mais cette bonhomie impliquait aussi une aimable facilité d'humeur, une rare docilité. N'accordons pas trop de créance à certaines anecdotes qui