Réflexions sur la Poésie, llil
LE CARACTÈRE DE LA FONTaLNB 269
nous dépeignent La Fontaine toujours plus ou moins absent et comme « en léthargie»; ne croyons pas qu'il parut mémo cet homme « lourd, grossier, stupide » dont parle La Bruyère ^ Ce bohème était, quand il lui plaisait, homme de bonne société, causeur aimable et spirituel, bref de relations très faciles. Contre ses amis, il fut, si l'on peut dire, sans défense, incapable de rien refuser. Autant que par sa simplicité d'esprit, c'est par cette facilité débonnaire qu'il était, pour eux, «le bonhomme ». Sa bonhomie alla, en plus d'une circonstance, jusqu'à lui faire consentir les plus méritoires sacrifices. La, Captivité de saint Malc, ce « pensum », dit Sainte-Beuve, n'est rien auprès de la potion amère qu'il consentira à avaler, quand, « pour obéir * à Uranie *, il commettra, lui, La Fontaine ! un poème sur le Quinquina^. Voilà d'assez illustres monuments de la « bonhomie » du poète ; il en a donné bien d'autres preuves moins éclatantes.
Si nous nous proposions de définircomplètement le caractère de l'homme, il faudrait à cette brève esquisse ajouter plus d'un trait. Nous devrions signaler par exemple les plus curieux mélanges d'égoïsme et d'afi'ection,de lidélité et d'infidélité*, de candeur et de libertinage, d'esprit bohème et de goût pour un séjour décent et confortable. Mais nous ne voulions éclairer que quelques circonstances de l'œuvre et de la biographie. On sait maintenant pourquoi La Fontaine a mis la main à des ouvrages si disparates ; on comprend aussi pourquoi, à aucun moment de sa vie, il ne manquera de protecteurs.
Madame de la Sablière. — En 1672, La Fontaine perdit sa protectrice, la duchesse d'Orléans, madame (douairi-'-re). Sur-le-champ, il en trouva une autre, qui lui sera vingt ans la plus intclligtMitc, la plus dévouée, la plus digne des amies. La femme du riche financier, Rambouillet de la Sablière, pouvait avoir plus de trente ans en 1672. Était-elle belle? on en discute (et il n'importe). Ce qui est certain, c'est qu' « elle était connue partout pour un esprit extraordinaire»*. Lettres, sciences, philosophie, aucune branche du savoir ne lui était étrangère. D'ailleurs, nulle ombre de pédantisme, sa simplicité égalait sa science. Son salon était fréquenté par des savants, Sauveur et Roljerval (tous deux de l'Académie des sciences),