Un trébuchet. Une balance. qui valait dix deniers
L'Amour mouillé.
IMITATION d'aNAC-RI-DN,
J'étais couché mollement, Et. contre mon ordinaire, Je dormais tranquillement.
Quand un entant s'en vint l'aire A ma porte quelque bruit. 5
Il pleuvait fort cette nuit :
Le vent, le froid, et l'orag^e Contre l'enfant faisaient raj^e.
« Ouvrez, dit-il, je suis nu. »
Moi, charitable et bonhomme, 10
J'ouvre au pauvre morfondu.
Et m'enquiers comme * il se nomme.
« Je te le dirai tantôt *, Repartit-il ; car il faut
Qu'auparavant je m'essuie. » 15
J'allume aussitôt du feu.
Il regarde si la pluie N'a point j,^até quelque peu Un arc dont je me méfie.
Je m'approche toutefois, 20
Et de l'enfant prends les doii;ts, Les réchaulTe ; et dans moi-même • Je dis : « Pourquoi craindre tant? Que peut-il? c'est un enfant :
Ma couardise est extrême 25
D'avoir eu le moindre elFroi ; Que serait-ce si chez moi J'avais reçu Polyphème*? »
L'enfant, d'un air enjoué
Ayant un peu secoué PO
Les pièces de son armure Et sa blonde chevelure,
1 Comme. Lcx. 3. Pnlyphèmp. Le Cyclope g
i. Tantôt. Lex. gontesque
Prend un trait, un trait vainqueur,
Qu'il me lance au fond du cœur.
« Voilà, dit-il, pour ta peine. 35
Souviens-toi bien de Climènë *■
Et de l'Amour, c'est mon nom.
— Ah! je vous connais, lui dis-je,
Ingrat et cruel garçon;
Faut-il que qui vous oblige 40
Soit traité de la façon! )>
Amour lit une gambade ;
Et le petit scélérat
Me dit : « Pauvre camarade,
Mon arc est en bon état, 45
Mais ton cœur est bien malade. »
La Fontaine au Luxembourg. (1664- i 672). — Nous avons dit que les Contes étaient dus en partie à la frivole in-' fluence de la duchesse de Bouillon. Heureusement notre poète fréquentait d'autres sociétés. Dès 1664, il avait été nommé gentilhomme servant de la duchesse douairière d'Orléans (la veuve de Gaston, la belle-sœur du roi défunt), qui vivaitavec austérité dans son palais du Luxembourg. Sans le tenir à l'attache, cette charye l'aidait à vivre, elle le mettait socialement sur un pied honorable, elle lui tenait lieu, si l'on peut dire, d'une douche un peu froide, mais salutaire et vivillante. il se pourrait que la sévérité de la cour du Luxembourg ait été pour quelque chose dans le sérieux (intermittent d'ailleurs) de l'auteur des Fables. Il vécut jusqu'à la mort de la duchesse douairière, en 1672, sous la protection de cette princesse. C'est dans cette période, on le verra, que parurent les deux premiers recueils des Fables (en 1668), et que s'élaborèrent une partie des fables destinées aux recueils suivants.
Avant d'aborder l'œuvre maîtresse de La Fontaine, il nous reste à parler de ses amitiés littéraires. Elles n'ont sans doute pas contribué à lui donner du génie, mais elles ont certainement fait de lui un artiste plus conscient et un écrivain plus parfait.
1, CZimène. Nom poétique d'une amie de La Fontaine.
Les quatre amis. — Dans le roman de P.'îi/c/ié, qui date dt cetle l'poijue il paraîtra en I6ij9), nous lisonscc rcnscigncmcnl: € Quatre amis dont la connaissance avait commencé par le Pai'nasse, lièrent uiic espèce de société que j'appellerais académie, si leur nombre eût été plus grand, et qu'ils eussent autant rei^ardé les muscs que le plaisir... Acante... aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphilc lui ressemblait en cela ; mais on peut dire (jue celui-ci aimait toutes choses... Des deux autres amis, que j'appellerai Ariste et Gélaste, le premier était sérieu.x sans être incommode ; l'autre était fort gai. » Trois de ces pseudonymes sont assez transparents : Acante, c'est Racine au talent souple et fleuri; Ariste, c'est le sage, l'excellent Boileau ; et qui serait Folyphilo, sinon l'auteur même du roman, qui, à la lin, nous fait cette confidence:
J'aime le jeu, lamour, les livres, la musique, La ville et la campagne, eniin tout: il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
(Psyché.)
Pour Gélaste, l'homme « fort gai », Gélaste, le rieur, il y a doute. C'est M<jlière, évidemment, dont le nom se présente d'abord à l'esprit. Mais en 1669 Molière était depuis plusieurs années brouillé avec Racine; de plus on parle parfois à Gélaste, dans le roman, sur un ton leste, familier, qui n'était certainement pas celui des trois amis, quand ils s'adressaient à l'auteur du Misanthrope. Aussi croit-on, avec beaucoup de vraisemblance, que Gélaste est Chapelle. Quoi qu'il en soit de cette dernière identification, La Fontaine s'est souvent rencontré avec Molière, avec Racine, dans 1 appartement occupé par Boileau, rue du Colombier (aujourd'hui rue Jacob). Sans tourner à l'académie, leur société dut avoir pour lien leur culte commun pour l'antiquité et surtout pour le naturel et pour l'art. Ils durent s'instruire mutuellement de bien des secrçts relatifs à la science de plaire ou à la perfecticm de la forme. Sans qu'on puisse dire d'un génie comme celui de La Fontaine que dans un tel commerce il a plus reçu que dimné, il n est pas douteux qu'il en a retiré de grands fruits. Une émulation de gloire, le désir de faire, comme ses amis, une œuvre qui cumplût, de prendre rang comme eux parmi les illustres du temps, et, comme eux, de se montrer très scrupuleux, très difficile sur ce qui sortait de sa plume, voilà, selon nous, le grand profit que La Fontaine a retiré de cette frécjuentation. Nous allons, d'ailleurs, en juger par les Fables.
FABLES
MISES EtJ VERS Far M, de la Fontaine.