‹ Œuvres choisiesChapitre 28 sur 507 · Voir les fables citées en de Babrios au ix' siècle. — Cf · texte numérisé non relu

Voir les fables citées en de Babrios au ix' siècle. — Cf

note, pp. 239 et 358. P- l'''', n. 1.

*,..„.- „n 4. Grrice. V. Les Deux ^ats,5a- 2. Voir Préface, p. 69. ,^-,.^5 U^ g.^ ^. 80. Cf. ibid.. la Gre- 3. Babrios. Encore La Fontaine nouille, 3% v. 314. Et dans les

n'a-t-il pas connu le vrai Babrios Epîtres, la Belette, L ~% v. 09 ; ]e

dont les fables ne seront retrou- Cerf, ibid, 10% v. .34.

vées qu'en 1643. Les fables qu'il 5. Editions A'JEsopi fabuJ'B en

lit sous cenom(altéré, d'ailleurs, 1535. de la Mythologia u^sopica

en Gabrias) ne sont que les qua- eu 1610 et 1660.

trains qu'un certain Ignalius 6. Avianus. Aphtonius, Romu-

Magister composa avecles fables lus, etc.

■\Ct I.A FONTAINE

('elte époijue a vu paraître bdii nombre d'apolot^ucs, soit en l.Uin, soif en français LItalien Abstcmius et notre (îilbcrt Cousin {Coiinnliis) ont écrit des failles en prose latine ; dans la même langue lllalien Faëi-ne en a vcrsilié. De leur côté, (îuillaume Gueroult. Guillaume HaudenI, d'autres encore, en ont écrit en vers français. Qu-.-lques-unes de ces fables sont charmantes.Si le C/ienee/ /e /ioseai/ de Haudent ne peut,mémcdeloin, soutenir la comparaisoii avec le chef-d'œuvre de notre poète, sa 'Confession de rasne,du regnard et du loup, est d'une vervi- et i une naïveté charmante. Le même sujet aheureuscment inspiré (lueroult. A côté de ces fabulistes, d'autres écrivains du xvi» sièilc ont écrit, à l'occasion, des fables d'une grande valeur. Marot. dans l'épitre à son ami Lyon, Bonaventure Despériers ;vcc sa Comparaison des Alqiieniistes à la bonne femme qui porloil une polce de laid au marché {youvelles récréalions et joyeux devise Régnier par la fable insérée dans la satire m le Loup, la Lionne et le Mulet), tous ceux-là, sans compter Rabelais^ ont été pour La Fontaine de précieux, d'incomparables Initiateurs. Mais que lui ont-ils enseigné? ceci (et ce n'est pas peu), que la fable, genre exsangue, froid, inanimé, chez les anciens, peut recevoir de la chair et du sang, qu'elle peut, grâce à la verve et à la vie de l'écrivain, devenir chose vivante.

Mais la vie, vour être poétique, n'est pas toute la poésie. Or, en déchiirranl Ai.sopi fahulse ou la Mi/tholof/ia J^sopica, en li.saiit les spirituels récits des fabulistes du xvi* siècle\ La Fontaine s'est pris à songer. Si, non conlcnL de donner plus de vie comme les Marot et les Régnier) à lapologue antique, il y faisait entrer, par surcroît, la nature tout entière ? s'il faisait tenir le vaste univers, tout le monde du sentiment et des sens, t«:Hi^s"ny5 tjrdrt's dlTTéalités, dans ^ l enceinte de ce raccourcP» qiTest nTîrmTTle fable d'iL,sopc? si, par un charme, il métamorphTfsan ciJtLe piosFTn "iJTjùfftc, en une poésie qui contiendrait toute l'ame, toute la substance, qui revêtirait aussi toutes les formes de l'universelle poésie ; s'il faisait pareille œuvre, ne scrail-il pas à sa manière un créateur, ne prendrait-il pas rang parmi les maîtres de l'art? Nous n'osons affirmer absolument que La Fontaine ait, même en rêve, conçu une telle ambition, qu'il ait été à ce point conscient de ses forces et de son génie ; ce qui est sur, c'est que, rêvée ou non, celte o-uvre, il l'a accomplie.

1. La Fonlaine n'a sans doute taie, nous en dirons quelques mots

connu la fahle du moyen âge que quand nous serons parvenus au

par les iinil^tions que' lui en oUre temi.s où il s'en est le j)kis inspiré.

iexvi«*ii«cle unantri'afableorien- V. début de la quatrième Taitie.

L'animalier. — Tout en faisant une place à l'homme, >a fable met surtout on scène des animaux. L'apologue use d'un personnel nombreux emprunté à la faune des régions les plus diverses. La F>mtaine reçoit de la tradition ce personnel connu, consacré ; il n'a pas à innover sur ce point. 11 n'innove pas non plus sur le caractère moral de ciiacun de ces animaux. Une longue tradition Ta fixé : tel trait physiqucptelle miiK;, telle habitude a fait attribuer à l'espèce une tendance prnpm rip m'^p^ Ac sottise, de méchanceté^ d'orgueil, de lâcheté, qui constilue aaQcaractero. Notre poète n'y change rien, 11 accepte aussi, qu'il en soit dupe ou non, toutes les croyances, toutes les erreurs, qui ont coui's sur les pratiques ou sur la nature de tel ou tel animal : il confond, comme ses devanciers, les souris et les rats, les hiboux et les chats-huants, etc. ; il admet que les fourmis fout des provisions pour l'hiver, que le serpent est un « insecte », quesa queue est venimeuse; il feint même de croire que le scarabée possède assez de force pour fracasser des œufs d'aigle. Dans cet ordre d'idées, l'exactitude lui chaut peu, la IradiLion lui sufût. Voici en quoi il se montre à la fois original -et tout à fait exact.

Les animaux d'Ésope n'étaient guère que des noms ; nous savions ce qu'ils faisaient, mais sans les voir véritablement, ni eux ni leurs actions ; jamais, ou presque jaiilais, ils ne nous apparaissaient en une image réelle. Au contraire, dans le tionxân de" /ÎB/iH/'^T'T^nimal avait corps et figure. Au xvi* siècle, les Marot, les Régnier et les autres héritiers de la tradition médiévale, ne se font pas faute de le peindre ; niais, outre qu'ils se préoccupent parfois assez peu de !a ressemblance de limage, ils chargent souvent la peinture d'une quantité de traits ou d'un luxe de couleurs qui papillotent aux yeux. Notre vue est amusée ou éblouie ; elle a rarement une satisfaction absolue. Au contraire l'animal, dans la fable de La Fontaine, nous apparaît toujours avec une netteté parfaite, et son image demeure en nous sans que rien puisse l'altérer. A quoi cela tient-il ? à la vérité des traits descriptifs, et surtout à la brièveté de la description. La Fontaine choisit avec soin ce qu'il y a de plus caractéristique dans le corps, la physionomie, l'attitude, Tallure, le geste. Il serait oiseux ^. refaire ici ce qu'on a fait cent fois, de dresser un catalogue de ces traits choisis qui peignent avec une vérité si exacte la belette, le chat, la tortue, le héron et, sans détailler plus, la ménagerie entière. Mais où l'on ne peut trop insister, c'est sur l'explication de cette force expressive. Qu'on ne s'y trompe pas, elle ne tient ni aux couleurs, ni à l'abondance des traits descriptifs. De couleurs, il n'y en a pour ainsi dire pas : Lj^ Fontaine peint en grisaille. Les yeux

-tS LA bOMAlNli

piôvenus do l'cclat romantique peuvent le trouver terne. Ceux qui savent voir ne tombent pas dans celte erreur, ils n'i^^noreut pas qu'il y a un art de dessiner qui supplée à la couleur, et qui en donne même l'illusion. C'est dans le dessin qu'excelle La Fontaine, c'est par le dessin qu'il est au premier rang do n«>s peintres animaliers.

Peu de traits lui suflisent. Parfois il se contente d'un seul, pourvu qu'il soit vrai et caracléristic]uc. Gomme Homère, La Fontaine fait tenir tout un signalement dans une simple épitlièle : Dame belette au long corsage. Ailleurs, trois coups de pinceau, et la peinture est achevée, un héron se plante devant nous. S'il arrive au peinti-e d'insister un peu plus, c'est qu'il veut évoquer lAme en même temps que le corps; nous sommes l'.ors émerveillés de saisir dans un seul vers l'individu total, ,1 synthèse absolue du physique cl du spirituel : Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.

Nous en avons peut-être assez dit pour faire comprendre la discrétion 'et la puissance de cet art. Quelques mots achèveront de mettre notre pensée au point. Si Ion rapproche La Fontaine animalier d'un autre peintre d'animaux, de BuITon, l'originalité du poète, sa grande supériorité nous apparaît pleinement. BulTon est exact, Hulïoa est complet, et pourtant il ne fait pas V(jir, La Fontaine, nous l'avons dit, n'est pas toujours e,\;^çt.,iLn'est jamais complet, et tout ce qu'il nous montre, nous- le voyons, nous le lOUCh<.)ns presque. ATTiioi tient une telle difïérence ï Justement à ce que Bulfon décrit et veut décrire, tandjs que l'auteur des Fables ne décrit jamais. Il fait mieux, il évoque. Si~nous voyons si Dien les aninîauxqu'il^et en scène, c est jrrSTêmcnt parce qu'il évite de nous les montrer complètement. Il se contente de nous les faire entrevoir. Quelques traits admirablement choisis donnent le branle à notre imagination, elle achève le portrait. Rien de plus conforme à la loi de la poésie qui, La Fontaine Ta dit, doit toujours nous laisser

Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser^

Le paysagiste. — Chez 'a Fontaine, le paysagiste ne prtjcéde jjus Hutienient que l'animalier. Nous pourrons donc sur ce point glisser plus vite. On loue beaucoup en lui le peintre de la nature, et c est avec raiscm. Mais si attentif que soit La Fontaine à la beauté des t^pcclacles naturels, il ne faut pas

1. On voit ici (on le verra en- il craignait que, cliez La Fontaine, eorc, a plus dune rc[»ris<') coni- la poésie ne fit lc)rt à la biièvelé. Lieu Palru se iué]>renait, quand \, Préface, p. G8.

croire qu'il leur consacre beaucoup de temps. 11 a faiL tenir dans le cadre étroit de sa fable toute la terre et tout le ciel, mais ils n'y sont que pour ceuv qui savent voir, Qu'on regarde d'un œil distrait, on n'aperçoit ici que des animaux ou des hommes. Si l'on est plus attentif, un paysage charmant se découvre aux regards. N'y cherchons rien de lointain et de rare ; ce paysage est celui que notre Champenois a eu sous les yeux, et que nous pouvons voir, même sans sortir de Tllede-France. Des champs, un clair ruisseau, des bois, un chemin qui monte, une rivière transparente, une chaumine enfumée, rien, sans doute, de plus commun. Mais en même temps rien de plus poétique. Car le paysagiste (comme tout à l'heure l'animalier) n'épuise jamais ses peintures; il ébauche, il indique, c'est à nous d'achever. Sa poésie nous y aide par plus d'un moyen. D'abord, par lesinvites qu'elle fait à tous nos sens : sur les branches de cet arbre, nous entendons le ramage des oiseaux ; à l'orée de ce bois, nous percevons l'odeur^du thym; une fraîcheur exquise nous vient de cette rosée. Toutes ces sensations, en même temps qu'elles réjouissent notre être physique, augmentent l'activité de notre esprit qui, docile à l'appel du peintre, a bientôt fait d'achever le tableau.

Ce paysagiste a des traits qui s'adressent plus spécialement à no'^g âme. Uue conçoit-on de plus immatériel, de plus irréel Tnéme,si 1 on veut, mais en même temps de plus suggestif que ce soir et ce matin, si poétiquement décrits ?

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour ; Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière. Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour.

{Les Lapins.)

Quelle imagination délicate, devant une telle peinture, ne s'est prise à rêver ? Qui, se penchant sur l'onde transparente, n'a, devant le mystère de ces sombres demeures, ressenti une indéfinissable émotion ? Qui n'a été comme soulevé du sol et projeté dans l'infini par ces vers magnifiques ?

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles.

Le poète épique. — Une telle grandeur a quelque chose

d'épique. Dô fait, lu fable de La Fontaine est épopée. Elle 'est, on vient de le voir, par la magnificence de certaines peintures, elle l'est surtout par la narration. Sans doute, nous ne

.)(» LA tONïAl.NE

trouvons point là ce « vaste récit d'une longue action >, par lequel Boileau déiinit réi'opce. Dans le cadre de l'ypologue^ l'action est forciinent brève. Mais elle n'est pas beaucoup plus longue dans chaque poème particulier de la Li'çjende des Siècles : le chef-d'œuvre de Victor Hugo est aussi un faisceau de <,< petites épopées » ; c'est le nom que le ^joète moderne avait donné d'abord à son poème : il s'applique à merveille aux Fables. Leur brièveté est eu rapport avec la nature du sujet^ avec l'l\umêur de l'écrivain et, ajoutons-le, avec le goût français qui, lui aussi, répugne aux c longs ouvrages ». Mais si la grandeur, ici, n'est pas dans le cadre, elle est dans le contenu: le monde phj-sique, tout l'univers, le ciel, la terre et les eaux, avec leurs habitants ; le monde moral, toutes les passions je rhoinme, tout l'intini de l Time, voilà, au vrai, la matière même de l'Épopée, et tout cela, nous le troTIvons tTiîrrsTcs ^\iT)Iés .

rsous y trouvons aussi le ressort épique, par excellence, le merveilleux, âme de l'Épopée. Ce haut genre poétique oiTre plus de rapports qu'on ne croit avec 1 humble apologue. Les € mensonges d'Ésope >, si pauvrement hobillés, ne laissent pas de ressembler de loin à ceux d'Homère. Mais combien La Fontaine ne passe t-il pas Ésope, combien ne fait-il pas la part plus belle à la fiction! Si ce qu'il y a de plus merveilleux dans 'apologue, c'est la métamorphose des animaux muets, en « créatures parlantes »; et si, par esprit prosaïque, Ésope fait» parler ses bétes le moins qu'il peut (leur voix, chez lui, n'arrive à nos oreilles qu'à mots comptés) ; La Fontaine, au contraire, a sur ce point les audaces d'un vrai poète :

Tout parlccn mcm ouvrape, et mémo les poissons.,.

{A Mgr le Dauphin.)

Mais écoutons-le renchérir :

J'ai passé plus avant : les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes.

(Contre ceux qui ont le goût difficile, H, 1.)

oui^jga plantes c{ K y -■"hlP'^j p} tp< ypnU rt. j^ piAv^tout vit cffci ce poète, tout parle, tout est personnijjii. La Fontaine a ra"nr7iT d cire lier. Vai- la parole muUipliéeTii a multiplié l'épique: il a fait voir que, comme les grands poètes d'autrefois, il avuit, lui aussi, le don de mythologie, le génie des fictions merveilleuses.

11 a, par surcroit; le talent de les faire agréer d'un peuple qui ne passe pas pour crédule. Si nous n'ajoutons pas une

foi entière à toutes les charmantes inventions du poète, si nous ne sommes pas intimement persuadés que l'animal parle et pense, comme le poêle le donne à croire, du moins sommesnous bien certains de ceci, que, s'il parlait, il ne parlerait pas autrement. A part la beauté du style, ses sentiments et ses pensées seraient ceux que lui prête La Fontaine. Le miracle de leur conduite est. en ce sens, un miracle tout raisonnable. C'est pourquoi, nous, modernes et Français, nous acceptons si aisément le merveilleux des Fables : il contente notre raison en même temps qu'il charme notre imagination. C'est justement pour ces motifs que La Fontaine est notre Homère, qu'il est « IHomère français »,

Le poète dramatique. — La valeur du poète épique ne doit pas nous cacher le poète dramatique. La Fontaine est d'un siècle où la pensée, quel que soit le genre que l'on traite, sermon, morale, satire, etc., aboutit toujours au drame. Les hommes de ce temps voient dans la vie, tant morale que sociale, une lutte intense ; ils attachent une grande importance à l'issue du combat; aussi trouvent-ils d'instinct le dialogue, qui met__en lumière les motifs opposés7"éFl'ach'on,^ui n'est .que 2s-. développement naturel des péripéties de la lutte. Or celte guerre qu'est la vie. ne s'exprime nulle part mieux que dans la fable : traditionnellement, l'apologue peint le conflit de la ruse et de la sottise, de l'innocence et de la méchanceté, de la sagesse et de l'imprudence, de la puissance et de la faiblesse: toute fable est, en ce sens, un duel. On comprend, dès lors, la place faite au dialogue dans la fable de La Fontaine. Xout à l'heure, nous étions plus sensibles au caractère épique, m^crveilleuXjde la parole; maintenant qu'elle nous apparaît comme l'expression des passions en conflit, c'est son caractère dramatique qui se dégage aux yeux. Qu'on prenne chez le poète le premier dialogue venu, celui du Loup et de VAgneau, on verra tout ce que chaque repartie apporte de lumière sur les caractères en présence ; on verra aussi comme le progrès de l'action est lié étroitement au développement même du discours. Le dialogue ainsi conçu est plus et mieux que parole : il est action, il est drame k\

Même quand le dialogue n'absorbe pas l'action, quand il n'est qu'une entrée en matière, comme dans le Lion et le monchej'on, ou qu'une péripétie, comme dans les Deux Pigeons, il fait plus qu'orner la fable, il en accroît, l'énergie ou le pathétique; par là, il est encore du drame. On pourrait en dire autant du monoloçiue et de la narration, car on troave tous ces procéelés dramatiques dans les fables de La Fontaine.

J'J LA FONTAINB

Si, rmintenant, on considère l'action proprement dite, clic offre une bca-iti» tout ;\ fait remarqunhlo. Rien de mieux composé, de plus net en sa structure, de plus progressif et de plusi rapide en son développement, que chacun de ces petits drames. Ony trouve. en raccourci, toutes les par! ies constitutives de l'action dramatique, exposition, nœud, dénouement. Les péripéties lîe manquent pas, elles ont parfois une valeur de comique ou de ]ialhétique considérable. Telle fabK'; est une farce, telle autre une comédie relevée. La tragédie, aussi, est représentée ( le Chêne et le Roseau i; et nous trouvons parfois, dans une même œuvre, le mélange des tons et dos p;enres que la sévérité classique proscrit à l'ordinaire iles Animaux malades de la peste). Mais, ce qui est bien conforme h la raison classique, la part du hasard est parcimonieusement mesurée : comme dans Racine ou dans Molière, ce sont les caractères qui font l'action et déterminent le dénouement.

Les caractères sont, ici. comme dans tout le théâtre du temps, ce qu'il y a de plus achevé. Simples, habituellement, et même un peu élémentaires (comme le veulent à la fois le cadre de la fable et la tradition du f^cnrc, ils ont, à l'occasion, plus de richesse foncière, plus de vie psychologique qu'on ne s'y attendrait. A cet égard, le lion, l'Ane, le renard, le loup, mériteraient une étude approfondie ; on découvrirait, à l'examen, qu'on ne peut les définir par une formule succincte, qu'on risquerait d'en fausser la notion. C'est que l'animal, alors, n'incarne pas seulement un unique défaut, une unique passion.: il représente tout un caractère iuimain, une individualité morale complète. - Aussi bien, puisque la fable de La Fonlainc exprime l'Homme, voyons comment elle le peint.

^ Le peintre de l'humanité. — Toute l'humanité tient dans les fables de La Fontaine. Ce poète est avec Homère et Shakespeare, avec Balzac et Dickens, un des écrivains dont l'œuvre nous [)réscnlclaplus riche galcricdc portraits. L]'/^,(^mme y paraît à tous les âges, avec toutes ses humeurs, dans toutes ses conditions sociales. Voulez-vous connaître la vie humaine dans son complet développement, de V « Age sans pitié » à la jeunesse « inquiète », de la virilité ambitieuse et cupide à la vieillesse qu'clTraj'^ 1-^ mort, ouvrez le livre des Fables, notre hisloife y est contenue. Plus d'un trait, sans doute, parait poussé au noir : l'apologue est, de sa nature, enclin à la sévérité^ De plus, La Fontaine a ses préférences personnelles : cet « enfant à barbe grise » aime peu l'enfance (il n'en fait pas mystère); plusindulgcnt pour la jeunesse, âgcdcspassionsaimables, il est sévère à l'égo'isme de l'homme mûr ; par un sentiment

délicat, qui lui fait grand honneur, il est doux envers les vieillards. En somme, malgré quelques toaches un peu sombres, sa peinture des âges de la vie est, dans l'ensemble, véridique.

Sa peinture de celles de nos humeurs qui ne tiennent pas à l'âge, mais au fonds permanent de l'homme, paraît encore plus achevée. De nos faiblesses, d'abord, aucune n'échappe à son observation. Celles dont il fut atteint lui-même, imprévoyance, gaspilbige, étourderie, défaillances de la volonté, il ne les épargne pas. Mais les défauts et les vices qui lui furent le plus étrangers, famalice, la cupidité l'ambition, l'ingratitude, tou-

tes les lormes de la sécieresse de cœur, voilà peut-être sa mâtle're prêlêrée, celle où son talent de portraitiste spirituel s'exprime avec le'plus de force et d'éclat. Grâce à l'abondance et à la vérité de ses peintures, les Fables sent un incomparable tableau de nos misères morales.

Mais, soit scrupule de vérité, soit souci artistique de mélanger la lumière et les ombres, soit (nous le croyons plutôt) besoin de satisfaire son cœur, La Fontaine n'a pas peint uniquement les côtés sombres de notre nature; il y a place aussi, dans le tablciu, pour quelques-unes de nos plus aimables vertus. La simplicité d'âme, la modération, le dévouement, la tendresse, et par-dessus tout la divine bonté, jettent leurs doux rayons dans ses fables ; elles en tempèrent l'amertume, elleen achèvent la vérité. "'

L'homme dans la diversité de ses kgea et dans'la permanence (]e j^on fonds naturel, ce n'est pas encore là l'humanité complète. Etre sociable, il prend place dans un ensemble soumis à des lois communes, dans un vaste système de subordination : selon le rang qu'il occupe dans celle société et dans celte htmtLim:.^-orr rôle et son~TrcH'tlcièi'<j «OTTTITroronÏÏ'émenL dill?-" renjs. La Fontame nous le représente, â cet" egaï'd — SfïTiOre; a^-ec une vérité parfaite. Tous les états, toutes les conditions se retrouvent dans sa fable. Au sommet, le roi, au bas bout le misérable paysan ; entre ces extrêmes, la gamme nombreuse des conditions, les courtisans, les grands, les bourgeois avec leurs serviteurs, les artisans de tous métiers, etc. ; bref, Ja société au complet. Chacun, à son rang respectif, a le caractère qui convient. Mais gardons-nous ici de commettre une erreur. Si l'on prend un des membres de cette société, le plus considérable par exemple de la hiérarchie, le lion, personnification du roi, on s'aperçoit qu'il ne possède, pas un caractère unique. La Fontaine ne nous représente, sous la figuré du lion, ni le roi en soi, ni aucun roi particulier, mais des rois différents : ici un monarque bon, juste, généreux, là un tyran brutal, ailleurs un despote hypocrite, etc. Une seule qualité, la puis-

sance, est commune à ces divers personnages, et elle est en eux attribut de la fonction, non pas marque du caractère ; elle ne nous permet donc pas de ramener leur diversité à l'unité morale. Xon, ces rois ne sont pas un, mais plusieurs. MultipK » et divers, aussi, ces grands seigneurs, ces bourgeois, ces arlisan*', ces paysans, etc, Ainsi La Fontaine, peintre de la société humaine^ échappe à un double écueil. 11 ne représonlc la vie sociale, ni en philosophe épris de généralisation ou d'ahstrac- Uon. qui attacherait à chaque condition un caractère ne varictur. Il ne la représente pas non plus en historien, curieux de Térité particulière, attentif à relever tout ce qui serait caractéristique d'un pays ou d'un temps. Renonçons donc à chercher Louis XI \' dans les Fables ; c'est peut-être la seule grande oeuvre contemporaine d'où il soit tout à fait absent '. N'^y cherchons pas davantaire une: peinture du xyii" siècle^ Pour quelques rares t''ails qui sont bien de l'époque (et encore en retrouverait-on le modèle à n'importe quel moment d'une société aristocratique quelconque), on en trouve uno multitud^ d'autres qui sontde tousj;)ays, de tous siècles. Sous une figure d'animal, ou sous un vêtement d'homme, les divers individus qui composent cette société ont tout simplement les uns avec ', s autre» ces relations de dépendance que déterminent partout u toujours les conditions de la hiérarchie sociale. Dans le petit monde des Fahles,\Qs puissants se révèletit hautains, durs, égoïstes ; ils sont adulés, courtisés, exposés à toutes les tentations de l'orgueil ; les faibles ont le lot d'être moqués, exploités, sacrifiés: rien n'est moins propre à un temps ou à un pays, rien n'est d'une vérité plus constante. Ne lisons donc pas les Fables, cpmme nous lisons les Caractères de La Bruyère ou 'es Mémoires de Saint-Simon, pour nous y instruire d'histoire. Klles ne sont r'*"^^^-'^ qu'en documents humains d'une portée univerftellf;. Et par là s aflirmc, à nouveau, leur grande valeur p(jétique.

Le poète lyrique. — Orienter la fable vers tous les ordres de réalités et faire que ce miroir minuscule réflécliisse l'univers, il semble que cela déjà soit une gageure. Trouver dans le mince, dans le prosa'iquc apologue, l'étoffe d'une épopée et d'un drame, c'est là, apparemment le dernier effort du génie poétique. Pourtant La Fontaine va plus loin; par l'introduction du lyrisme, il consomme sur cette prose la victoire de la poésie.

1. Sauf, Ijien entendu, quelques tispices ou les marges des fables, coiniiliiiients qui décorent les fron- — Cf., pourtant, Le Lion, L. XL

Rien de moins lyrique que Tapologue : il est ne de la réflexion et, scmble-t-il, d'une réflexion anonyme, collective, de la réflexion que tous ont faite, ou peuvent faire, en face de la vie ; dautre part, i! a pour fin d'instruire ; c'est donc un genre en même temps rationnel et impersonnel. Le lyrisme au contraire est émotion pure, il suppose le sentiment à un haut degré de chaleur, il traduit avec force la personnalité : il est tout ce qu'il y a de plus individuel. L'ode et la fable sont donc aux antipodes, et paraissent inconciliables. Mais serrons les choses de plus près. Si c'est chez un homme très sensible que naît la réflexion, il arrive alors qu'au lieu de se fixer chez lui dans les régions froides du cerveau, elle passe par son cœur; et là, au contact de sa sensibilité, elle s'anime, elle s'échaufl"û : sa pensée devient sentiment. C'est ce qui a lieu pour La Fontaine. Son Ame sent avec trop de force et de délicatesse, son coeur est trop riche de sympathie, pour que, sous l'écrivain, l'homme ne se trahisse pas. A la voix des acteurs s'ajoute une voix nouvelle, d'un timbre plus haut, d'un accent plus ému, c'est la voix du poète, A cette place, en particulier, où la morale d'Ésope se gravait -en traits durs, telle une inscription sur un marbre, nous sentons maintenant la présence d'une âme. Tantôt c'est un cri qui nou3 la révèle (//é/as.' j'at beau cr/er.., XII, 11), une douleur, une indignation, une colère {Fureur d'accumuler, monstre, elcYlll, 27; ; parfois c'est un simple frémissement de fierté, une joie, un enthousiasme (cf. II. 1, début; V, 16, fin; etc.). Dans tons les cas, c'est une confidence personnelle, c'est une émotion vive et sonore, où se dessine déjà le rythme élémentaire d'un chant.

Dans les six premiers livres des Fables, le lyrisme garde des mesures. Le poète semble avoir scrupule de découvrir son cœur: Je m'emporte un peu trop, II, 13, Mais dans les recueils suivants, sa sensibilité s'enrichit, son âme se dilate, rien n'arrête plus sur ses lèvres le chant qui veut surgir. Se croit-il quitte envers la fable, une tendre élégie s'exhale de son cœur: Amants, heureux amants, voulez-vous voyager, IX, 2. Le charme de la solitude émeut les puissances de son âme, il lui inspire un hymne d'une délicatesse et d'une magnificence incomparables.. XI, 4.

Nous voilà à mille lieues d'Ésope. A cette heure, la métamorphose est accomplie, l'œuvre consommée : lapologue ésopique, l'humble « conte d'enfant » est devenu, par la vertu du génic^ la poésie complète.

V^ La morale. — Mais, dans ce nouvel apoloj^ue, dans ce merveilleux abrégé de toutes les poésie^, où assurément il n'y a plus rien d'Ésope, y a-t-il bien encore quelque chose de ia

5b LA FONTAINU;

fabliî ? N'a-t-ellc pas disparu tout entière sous tant c d'enrichisscnicnls ? » Ou l'a dit ; nous n'en croirons rion. L'ouvrage de La Fontaine a toujours droit au titre que lui a donné son auteur : ces poésies sont bel et bien des fables. Elles le sont noaseuleinenl par le caractèto allégorique du réoit^ ruais encore p ar"« ro scas » qu'cllos « portent dans le fund », « par es rai sonuemcnts et conséquences que l'on peut en tirer », Kn d auti-t^-s joi'tnp.^^ rll.'s; 1^; son^rTjar la morale.

On pciiso (pielquefois que La Fontaine n'a mêlé la morale à ses fables qu un peu à contre-cœur, que pour satisfaire à Tusage. Lui arrive-t-il de déclarer :

En ces sortes de feinte il faut instruire et nlairc, Et conter pour conter me semble peu d'aiTaire,

(VI, 1.) ou encore 'parlant de la morale): •

Sans cela toute fable est un œuvre imparfait,

plus d'un dit à part soi : l'aimable homme veut nous en faire accroire, ou s'aijusc lui-même ; au fond, la morale ne lui importe j;uère, le conte est tout pour lui. On ne peut se méprendre plus complètement sur la pensée du poète. Quand La Fontaine écrit des « contes », il est certain, il est trop vrai que la m'.ralc nest rien pour lui; sil compose des fables, c'est une autre aflaire. A néi^ligcr la morale il ne croirait pas seulement rompre avec une tradition, il croirait manquer son œuvre.

La Fontaine sait très bien que la l'able est par essence œuvre morale: disons mieux, il saitqu'clle est par excellence legenre moral. Il sait qu'elle est cela, nécessairement, sous peine de n'é're pas. En sorle que, même n'eùt-il pas eu sous les yeux les fables ésopiques où la morale est tout, son propre instinct, sa raison l'eût averti qu'elle est une condition du genre et qu'elle y doit tenir une grande place. N'en doutons pas, même sans l'exemple d'Ésope, il lui eût fait la part très belle. Qu'estce pour lui que le « conte »? une poésie pour les sens. Ma i^ ciu'cst-ce q"'^ J(^ fîiblp > une poésie pour Fintelligcnce. uufpijèsie (lin riCJLSétix Xous nous JemandiOns; aff'ilcbuL de ces remarqu??; poiirqlioi La Fontaine avait écrit des fables, aux raisons que nous eu donnions, il en faut ajouler une nouyelle, et des plus imjjorlanles :aux contes correspondait le dessein de jouir de la vie et d'en tirer un amusement; aux fables correspond le projot plus sérieux de réfléchir un peu sur elle et d'en dé-

paieries leçons. Qu'on ne se trompe pas sur notre pensée. A Jheure où paraissent les Fables, le poète n"est nullement devenu un autre homme : son imagination, ses sens l'attachent toujours a-i plaisii;^ il continuera d'écrire des ouvrages licencieux. Mais sa raisc^Tne laisse pas d'être, en même temps, de plus en plus active. Elle aussi, elle réclame ses plaisirs : le poète la contente par la fable qui, de tous les genres littéraires, s'ofî're à lui comme le plus gnoniique, comme le plus favorable, en lit. térature, au plaisir do penser. Mais cest en face de la vie, c'est sur la vie qu'on pense; par la fable donc, « par lesj^aisonnemcnts et conséquences que l'on Jieut en tirerjT/nlieTqrnie le jugement elles mœurs »(Pre'/"acej. Voilà dans quel sens et dans quelle mesure les Fables sont « morales »; ce n'est point par une prédication furmelle, ni par une grande élévation de doctrine (l'une et l'autre également impossibles au léger et charmant artiste); c'est par tout ce qu'elles nous donnent à penser --, à propos de la vie, c'est par les mille enseignements que nous en retirons pour nos mœurs.

Où la chercher, cette morale des Fables? On s'y trompe quelquefois ; La Fontaine, pourtant, a pris soin de nous guider. Pour que nous n'attachions pas trop d'importance à la maxime, il l'a souvent omise ; il s'en dispense, dit-il, « dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer » (Préface). De fait, il l'omet assez souvent et, dans le premier livre seul, sur vingt-deux fables une douzaine n'ont pas de « moralités séparées ». C'est que, dans la maxime, il voit un legs, une habitude du genre, non une nécessité. Il considère l'apologue comme « composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme, JLe corpj est la fable. .ry i;^pif> Ij^ "MirAl'^*^ » (Préface). Que concluTmR-iiOilij de Uetté ?V/-g precieuseTrfflTnTTon ? que ce n'est pas à telle ou telle place,' mais dans tout le corps de la fable, que nous trouverons l'enseignement moral. Il arrive parfois que « l'âme » de l'apologup est en contradiction absolue avec la maxime (ainsi dans le Loup et l'Agneau, où, en dépit de la sentence initiale, c'est la raison du plus faible qui apparaît partout comme la meilleures. D'autres fois, la morale de l'apologue s'accorde avec la maxime. Mais qu'importe? Ce qu'il faut toujours consulter, c'est l'impression d'ensemble ; par là seulement on aura chance de dégager « l'âme » de la fable.

L'enseignement qu'on recueillera alors n'a, sans doute, rien de transcendant. Le caractère de notre poète, le genre même où il écrit, rien ne lui permet de prêcher les sublimes vertus, ni même proprement la vertu. La. notion du devoir, absente de sa vie, ne peut trouver place dans son œuvre. Aussi les diffi-

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ciles, les esprits nourris d'absolu, refusent-ils de reconnaître à cette œuvro un véritable caractère moral. Ne soyons pas si ri-oureui. D.^ lonsemble des fables se dégagent deux enseigiiemcnts principaux, qui ne laissent pas d'avoir chacun une sérieuse, portée morale. L^n s'adresse à notre esprij^c csl une leçon de sagesse- la réflex^ion, la prudence, la modérât it)n, la tinesse avertie, nous sont aussi efficacement qu agréablement persuadées. Ceci déjà n'est-il pas d'un bon moraliste? La Fontaine s'élève plus haut : il instruit aussi notre coeur. Il nous donne de touchantes leçons~TtC^ bonté. Il nous recommande le dévouement :

11 se faut entr'aider, c'est la loi de nature.

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