VIII
il s'emporte avec force contre l'ingratitude :
Hélas ! J'ai beau crier et me rendre incommode, L'ingratitude et les abus N'en seront pas moins à la mode.
Ses fables contiennent enfin un code charmant de l'amitié, oi'i les règles de ca délicat sentiment sont tracées avec tendresse. Un beau vers, tout de lumière et de feu, résume cette partie de sa morale :
A qui donner le prix ? au cœur, si l'on m'en croit.
Aussi bien donnerions-nous volontiers nous-même le prix de la morale dans la Fable àcc poète auquid aucuns prétendent refuser le nom de moraliste. Car aux leçons traditionnelles du genre, à celte sagesse épicurienne et terre à terre qui est le propre de la fable, il a ajouté, de son fonds, un enseignement nouveau, original, d'un prit incomparable : l'enseignement de la bonté, les tendres leçons du coeur. On voit combien L:îmartinc fut injuste, qui définit une telle morale « la philosophie dure^ froide, égo'iste d'un vieillard », On voit aussi combien Hous ■ seau est hors du sens commun, quand il défend à son Emile de lire les fabUis. Qu Emile les lise sans crainte : son cœur s'y. épanouira. Et sni esprit y trouvera un incomparable abrégé de^a sagesse humaine. Les Fables de La Fontaine, c'est, pour la maturation du cœur, comme un doux rayon de soleil ; c'est, pour l'expérience de l'esprit, un long temps de g.'igné, cl. aussi une grande épargne sur les dures leçons de la vie.
INTRODUCTIOî KLX FABLES 59
L'artiste : le style. — f 'artiste, chez La Fontaine, est aussi grand que le poète. Il se révèle par le style et la vcrsilLcation.
On sait ce qu'est le style : l'expression de la pensée par les mots et les tours, mais l'expression dans ce qu'elle a de propre à chaque auteur. S'il n'est pas Vhomme, il est la signature de l'homme, sa marque distinctive d'écrivain. Le style se décèle à un caractère non exclusif, mais dominant, la na'iveté, la magnificence, la concision, le brillant, la force, la délicatesse, l'élégance, etc. Chaque auteur a son style, et n'en a qu'un, comme l'homme, malgré les expressions diverses qui viennent se peindre sur son visage, a une physionomie, et n'en a qu'une. Chose très curieuse, très rare, (peut-être unique», La Fontaine a plusieurs styles, ou son style, du moins, a pour caractéristique de réunir et de concilier tous les styles.
Aimez-vous le style J'icfées, celui qui serre de si près la pensée ou la chose qu'il n'y a place pour aucun ornement, pour aucun mot superflu, vous le trouvez, ce style, dans les Maximes de La Rochefoucauld ; mais vous le rencontrez à chaque instant, aussi, dans les Fables de La Fontaine. Cette concision triomphe, naturellement, dans les moralités relie ne s'y confine pas; on la retrouve dans les propos courants des personnages, dans les démonstrations philosophiques de l'auteur ; elle se manifeste, enfin, jusque dans la narration. Que La Fontaine nous présente des idées ou des faits, il suffit qu'il s'adresse surtout à notre intelligence, pour que son style s'allège, se réduise au minimum de mots ; alors nous jouissons vivement de ne voir s'interposer aucun intermédiaire entre nous et les choses.
Four ce qui est du style d'images, ni Chateaubriand ni Flaubert n'en usent avec plus de bonheur. L éclat du coloris, le fini du dessin, ne sont pas le fait, nous le savons, des images visuelles de La Fontaine. Mais tout ce qu'il évoque au regard, nous le voyons avec une netteté et une force saisissantes. C'est qu'il a un secret, supérieur à toutes les habiletés spéciales : celui de produire, dans Tordre des sensations de la vue, avec le moins de dépense et d'effort, les plus grands, les plus puissants effets d'images. Il en est de même pour toutes les autr g sensations. Nous voyons donc, nous entendons, nous sentons, au gré de sa fantaisie. Son style a prise sur notre imaginati* n entière. Quelques touches lui suffisent pour nous ravir dans un paysage lumineux, pour nous faire respirer un air frais, tout parfumé de la senteur des bois.
On sait combien son style est riche en termes empruntés soit au fonds populaire, soif auv langue» techniques, vénerie, fau-
0)0 I.A FO.MAINt:
connerie, pratique, etc. Ces mots im peu sp(*ciaiix ont un premier elTct que l'on coniproud sans peine : ils égayent le style ou ils l'ornent. Us ont un mérite supérieur. Par ce qu'ils présentent d'msolite, d'un peu étrange, ils saisissent vivement l'esprit et l'emportent bien loin, (as tourets en jeu, ces boqnillons en pi-inc de leur cognée, eeltc laitière troussée, ce tripotage de ménagères, ce chien qui pille une jierdrix, ce dix cors supposant un cerf plus jeune, et. Ji'/ Je de donner le chan^je, autant de scènes et d'objets qui, par la vertu des mots, nous sont rendus sensibles. Voilà un des grands mérites du style d'iniayes de La Fontaine : il n'a jamais besoin de la description pour être pittoresque, et parce qu'il se contente d'être suggestif et cvocateur, il est toujours très poétique.
Aux styles d'idées et d'images, s'en ajoute un troisième, apanage des écrivains en qui domine le sentiment : c'est le style d'émotions. Cette langue du cœur, La Fontaine la parle avec tant de délicatesse et do naturel qu'on croirait que c'est son style propre et qu'il n'en a pas d'autre. Ce qui, chez lui, caractérise ce style, c'est à la fois la discrétion du trait et la vivacité de l'acceat. Il fait tenir en quelques mots tout un programme de vie sentimentale : Plus d'amour, parlant plus de joie. Il exprime tonte la tendresse d'un cœur aimant par le mot le plus simple: Voulez-vous quitter voire frère? Une exclamation lui suffît pour déchai'ger son cœur; alors nous nous indignons avec lui contre le cerf qui broute la vigne, sa bienfaitrice : Ingratitude extrême ! Parfois la note est plus appuyée, plus soutenue : Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance ; c'est qu'il s'agit d'une douleur maternelle, et le cœur du poète est riche de pitié. Mais, courte ou prolongée, la v ibratioiidj) sentiment a, chez Xa Fontaing^JiLafc, délicatesse, une ^orce, une soiiorité admirable. Son style est alorS^ le pur Tangagede l'émotion, c'est l'âme^icme qui se dévoile à l'âme, cfans cc~qircîTë "a~^ ptuT~mtime, de plus tendre et de plus iiiinîam-
Tous les styles, on le voit, concourent, à former ce style imique. El l'on pourrait montrer maintenant que la langue de La Fontaine, par un nouveau privilège, semble refléter ou résuniL^r tous les états, tous les UK^ments de la langue de notre pays, depuis la naïveté gracile du moyen âge, jusqu'à la savante et plantureuse abondance des écrivains du xvi» siècle, depuis la noblesse et l'ampleur dc'Ia période c Louis-qualorzième ^, jusqu'à la brièveté un peu sèche, mais si nette et si élégante de la phrase du xviii» siècle. Mais il vaut mieux essayer de voir ce qui, [tarmi tant de variété et de richesse, semble caractériser plus proprement La Fontaine. Nul, en cette matière ne saurait
ns
mieux dire que ïaino : « Toutes les grâces de ce style sont ^éj,-èrcs. Il (La Fontaine) s'est comparé lui-même à c l'abeille, au papillon » qui va de fleur en fleur, et ne se pose qu'un instant au bord dos roses poétiques. Tous les sentiments chez lui sont tour à tour effleurés, puis quittés ; un air de tristesse, un éclair de malice, un mouvement d'abandon, un élan d'éloquence, vingt expressions passent en un instant sur cet aimable visage. JJn sourireimperceptible les relie'-» Oui, nous reconnaissons 1 e ^t.ylfijie La Fontaine à "cette ■;râce 'd^' 'souri rc, d-'OTT' strarirfr ciù l'esprit "a sa part, sans que la mOquuiiu IntorvicnneT^t q mairHfeste -frartout, avec rîndQrgëncë~de'la ràisoii, la vive sym pathie du cœïTr", " ~ T"
L'artiste : la versification '. — Un poète d'un génie
aussi libre que celui de La Fontaine ne pouvait s'asservir aux entraves d'une versification compassée. Primesautier et indépendant dans toutes ses conceptions, il l'est aussi dans sa p. rythmique. <^n PfiUli '"^'''^ g"" V lihfirfif. ^"^ Ip r^rnrtp.rp. riomi- l\J ' O nant de son vgga^^Mais il faut ajouter aussitôt que le poète se '' double, chez lui, d'un artiste très consciencieux, très délicat. Sa liberté ne dégénère donc jamais en licence. Pour La Fontaine, comme pour Victor Hugo, le mot d'ordre semble ètrii jiLlib^F4é flajis Va,rL ».
Ou réserve le nom de vers libres à ceux qui, dans une même pièce, offrent des mesures différentes ; nous dirons un mot de co mode de versifier. Mais indépendamment même de la variété des mètres, le vers de La Fontaine s'affranchit souvent de l'une ou l'autre des règles officielles ; en ce sens, il est, ou tend à être, un vers libre. Boilcau veut un alexandrin coupé à Ihémistiche ; qui comptera les alexandrins de notre p lète où la coupe se déplace? Boileau interdit l'enjambement ; le vers de La Fontaine enjambe sans vergogne. Il faut rimer avec exactitude, sinon avec scrupule, répète-t-on depuis Malherbe : il arrive plus d'une fois que La Fontaine a des rimes négligées^. On va conclure: ce poète en prend fort à son aise avec les prescriptions de l'art.
^lais qu'on ne s'y trompe pas. La Fontaine, ici comme ailleurs, ne manque à certains préceptes « quo pour en observer uu qui n'est pas moius important ». l^a « grande règle », la seule qui, selon lui, s'impose nécessairemjgjiL-an -Yc,i;is^çlest , A d'c)tYrir, dans^l.,^ plus grande justesse de sens, la plu^s délicate J .=. . .- ■ harmonie, c'est de conlentèr parfaitement la raison et roreilje.