SUR JOACHIM DU BELLAY. XXXVII
Il revint à la Muse , et fit ses Jeux rustujties j il mit ordre à ses vers de Rome et les compléta ; il publia ses poésies latines (Epig^-ammes , Amours , Elégies ) en -1 558 , et l'année suivante ses sonnets des Regrets. Mais une calomnie à ce propos vint l'affliger : on le desservit près du cardinal à Rome. Ses vers étaient le prétexte; Du Bellay ne s'en explique pas davantage , et cette accusation est demeurée obscure comme celle qui pesa sur Ovide Ç). Que put-on dire? La licence de quelques pièces a Faustine lui fut-elle reprochée? Supposa-t-on malignement que quelques sonnets àes Regrets , qui couraient avant la publication , atteignaient le cardinal lui-même? Dans ce cas Du Bellay, en les publiant, détruisait l'objection. Toujours est-il qu'il devenait criant qu'im homme de ce mérite et de ce parentage demeurât aussi maltraité de la fortune. Le chancelier François Olivier, Michel de L'Hôpital , tous ses amis s'en plaignaient hautement pour lui. On assure que, lorsqu'il mourut , il était rentré dans les bonnes grâces du cardinal , qui allait se démettre en sa faveur de l'archevêché de Bordeaux. Et certes , qui avait fait de Rabelais un airé de Meudon , pouvait bien , sans scrupule, faire Du Bellay archevêque. Quelques sonnets de celui-ci a Madame Marguerite , quelques autres de l'Honnête Amour qui sentent leur fin , des stances étrangement douloiu'euses et poignantes intitulées la Complainte du Désespère' , semblent dénoter vraiment qu'il s'occupait a corriger les impressions trop viNcs de ses
(*) Dans l'élégie à Morel on lit :
liatum insonti nostrae fecere Canicnae,
Iratura maliin qui vel habere Jovem Hei raihi Peligni cnidelia fata poetaî
-Hîc efian) fatis sunt renovata meis...
premières ardeurs et a méditer de plus graves affections , sacrato homine digniora , dit Sainte-Marthe (*).
Au milieu de son dépérissement de santé , il était devenu demi-sourd , et pendant les derniers mois de sa vie cette surdité augmenta considérablement , jusqu'à le condamner à garder tout-a-fait la chambre. Dans son Hymne de la Surdité a. Kons^rà, dans son élégie a Morel , il parle agréablement de cet accident. Jacques Veilliard de Chartres, en son oraison firnèbre de Ronsard , dit que Du Bellay chérissait tellement ce grand poète , qu'il tâchait de Timiter en towl, jus ijue s a uouloir passer pour sourdaud aussi bien que lui, quoiqu'il ne le fût pas en effet. « Ainsi les meilleurs disciples de Platon prenoient plaisir a marcher voûtés et courbés comme lui , et ceux d'Aristote tâchoient , en parlant , de hésiter et bégayer a son exemple. » Mais cette explication est plus ingénieuse que vraie. La surdité de Du Bellay , trop réelle , précéda seulement l'apoplexie qui l'emporta , et dont elle était im sjinptôme. Si l'on voidait pourtant plaisanter a son exemple la-dessus , on pomrait dire que Ronsard et lui étaient demi-sourds en effet , et qu'on le voit bien dans leurs vers : ils en ont fait une bonne moitié du côté de leur mauvaise oreille. Et puis , comme certains sourds qui entendent plus juste lorsqu'on parle a demi-voix , ils se sont mieux entendus dans les chants de ton moyen que lorsqu'ils ont embouché la trompette épique ou pindarique.
(*) Dti Bellay fut cLerc ; mais fut-il prêlre? ou seulement était-il en voie de le devenir ? \\ dut quitter l'épée cl prendre l'habit de clerc durant son séjour de Rome ; car , dans la ville pontificale , on prend cet habit pour plus de commodité , comme ailleurs celui de cavalier. Vers le temps de son retour à Paris , il fut un instant chanoine de Notre - Dame , mais non pas archidiacre , comme on l'a dit. Rien ne m'assure que Du Rellay ait jamais dit la musse.
SUR JOACHIM Dt BELLAY. XXXIX
Du Bellay l'ut enlevé le i ''" janvier -1 560 , à Paris , six semaines seulement avant que son parent le cardinal mourût h Rome , et moins d'un an après que Martin Du Bellay, frère de ce dernier, était mort à sa maison de Glatigny dans le Maine : inégaux de fortime, mais tous les trois d'une race et d'un nom qu'ils honorent, De Tbou les a pu joindre avec éloge dans son histoire. J'ai dit que Joachim mourut a temps : Scévole de Sainte-Marthe a déj'a remarqué que ce fut l'année même de la conjuration d'Amboise , et quand les dissensions ci\iles allaient mettre le feu à la patrie. Ronsard a trop vécu d'avoir vu Charles IX et la Saint-Barthélémy, et d'avoir dû chanter alentour. Du Bellay, d'ailleurs , mourut sans illusion ; au moral aussi , il avait blanchi vite. Il avait eu le temps de voir les méchants imitateurs poétiques foisonner et corrompre, comme toujours , les premières traces. Il ne pense pas la-dessus autrement que Pasquier et De Thou ; mie sanglante épigramme latine de lui en fait foi , et en français même il n'hésite pas h dire :
Helicon est tari (*) , Parnasse est une plaine , Les lauriers sont scellés
Quand on en est la , il vaut mieux sortir. Lui donc , le plus pressé des novateurs et en tête de la génération poétique par son appel de l'Illustration, il tomba aussi le premier. Quelques autres peut-être , dans les secondaires, avaient disparu déjh. Un intéressant poète, Jacques Tahureau , était mort dès -1 555 , ainsi que Jean de La Périise,
« (*) Hélicon est tarif On pourrait voir là une inadvertance , mais elle serait trop invraisemblable chez Du Bellay ; je n'y puis voir qu'une hardiesse: il aura mis l'Hélicon montagne pour le Perraesse qui y prend sa source.
NOTICE
auteur d'uue Médée. Olivier de Magny, ami de Du Bellay , et que nous avons vu son compagnon k Rome , mourait au retoiu- vers le même temps qiie lui (1560). Mais Du Bellay, parmi les importants, fit le premier vide ; ce fut, des sept chefs de la pléiade , le premier qui quitta la bande et sonna le départ. A l'autre extrémité du groupe , au contraire , Etieiuie Pasquier , avec Pontus de Tyard et Louis Le Caron , survécut plus de quarante ans encore , et il rassemblait , après \ 600 , les souvenirs déjà lointains de cette époque , quand déjà Malherbe était venu et régnait , Malherbe qu'il ne nommait même pas.
Les œuvres françaises de Du Bellay ont été réunies au complet par les soins de ses amis dans l'édition de \ 569 , mainte fois reproduite. Ses reliques mortelles avaient été déposées dans l'église de Notre-Dame , au côté droit du chœur, à la chapelle de Saint-Crépin et Saint-Crépinien. Il y avait eu a Notre-Dame assez d'évêques et de chanoines du nom de Du Bellay pour que ce lui fût comme une sépulture domestique.
Tous les poètes du temps le pleurèrent h l'envi. Ronsard , en maint endroit solennel ou affectueux , évoqua son ombre ; Rémi Belleau lui consacra un Chant pastoral. Colletet , dans sa vie ( manuscrite ) de notre poète , épuise tous ces témoignages funéraires ; mais il va un peu loin lorsque , entraîné par la chaleur de l'énumératiou , il y met une pièce latine de Berabo , lequel était mort avant que Du Bellay visitât Rome. Le livrç des Antiquités eut l'honneur d'être traduit en anglais par Spenser. Au xvii^ siècle , le nom de Du Bellav s'est encore soutenu et a surnagé