SL'U JOACHIM DL BELLAY. WXT
Heureux qui, comme Ulysse, a faict un beau voyage. clc.(*)
Cette douceur anget'ine , qu'on y veuille penser , est mêlée ici de la romaine , de la vénitienne , de toute celle que Du Bellay a respirée la-bas. Seule et primitive , avant de passer par Texil romain , elle n'eût jamais eu cette finesse , cette saveur poétique consommée. C'est bien toujours le vin du pays , mais qui a voyagé , et qui revient avec l'arôme. Combien n'entre-t-il pas d'éléments divers, ainsi combinés et pétris , dans le goût mûri qui a l'air simple ! Combien de fleurs dans le miel parfait ! Combien de sortes de nectars dans le baiser de Vénus !
Il est dans l'Anthologie deux vers que le sonnet de Du Bellay rappelle ; les avait-il lus? Ils expriment le même sentiment dans une larme intraduisible : (( La maison et la patrie sont la grâce de la vie : tous autres soins pour les mortels , ce n'est pas vivre , c'est souffrir. »
Enfin Du Bellay quitte Rome et l'Italie ; le cardinal a besoin de lui en France et l'y renvoie pour y soigner des
(*) Voir le sonnet de Lire , page 133. Lire , redisons-le avec plus de détail , est uu petit bourg au bord de la Loire, au-dessous de Saint-Florent-le- Vieil; il fait partie de l'arrondissement de Beaupreau. On s'y souvient d'un grand homme qui y vécut jadis; voilà tout. Il n'y a point de restes authentiques du manoir qu'il habita. — La locution de douceur angevine , qui termine le mémorable sonnet , peut paraître réclamer un petit commentaire quant à l'acception précise. J'interroge dans le pays , et on me répond : Ce n'est point une locution ijroverbiale , ou du moins ce n'en est plus une ; mais , indépendamment de l'idée naturelle et générale ( dulces Argos ) qu'un lecteur pur et simple pourrait se contenter d'y trouver , cette expi-ession n'est pas toutà-fait dénuée d'une valeur relative et locale. Il existe, en effet, sur le compte des Angevins une tradition de facilité puisée dans l'abondance de tous les biens de cette vie , dans la suavité de l'air et du sol. Le caractère du bon roi René en donne l'idée. Andeqavi molles, disait le Romain.
NOTICE
affaires importantes. Il repasse les monts , mais non plus comme il les avait passés la première fois , en conquérant et en vainqueur. Quatre aimées accomplies ont changé pour lui bien des perspectives. Usé par les ennuis , par les chagrins où sa sensibilité se consume , tout récemment encore vieilli par les tourments de Famour et par ses trop vives consolations peut-être , il est presque blauc de che- Aeux ('). Au seuil de ce foyer tant désiré, d'autres tracas l'attendent; les ronces ont poussé ; les procès foisonnent. Il lui faudrait , pour chasser je ne sais quels ennemis qu'il y retrouve, l'arc d'Ulysse ou celui d'Apollon.
Adieu doncques , Dorât , je suis encor Romain ,
s'écrie-t-il. Ainsi Horace regrette Tibur à Rome et Rome à Tibur ; ainsi Martial , a peine retourné dans sa Bilbilis , qui faisait depuis des années l'objet de ses vœux , s'en dégoûte et redemande les Esquilies. Quand Tibulle a décrit si amoureusement la vie champêtre , il était a la guerre près de Messala.
Pour Du Bellay , quelques consolations se mêlèrent sans doute aux nouvelles amertinnes, et tous ses espoirs ne furent pas trompés. Ses amis célébrèrent avec transport son retour ; Dorât fit une pièce latine ; ce fut ime fête cordiale des muses chez Ronsard , Baïf et Belleau. Au bout d'un ou de deux ans , et sa santé n'y suffisant plus , Du Bellay se déchargea de la gestion des affaires du cardinal ; il sortit pauvre et pur de ce long et considérable service.
(*) Jam raca cygneis sparguntur tempora plumis ,
(lil-il à l'iraitation d'Ovide; c'est d'avance comme Lamartine:
Ces cheveux dont la neige, hélas! argenté à peine l'n front où la douleur a gravé le passé.