‹ Œuvres choisiesChapitre 16 sur 35 · A JAN DORAT (A · texte numérisé non relu

A JAN DORAT (A

De l'hiver la triste froidure Va sa rigueur adoucissant, Et des eaux l'escorce tant dure Au doux Zephyre amollissant.

Les oiseaux par les bois

Ouvrent à ceste fois

Leurs gosiers estrecis,

Et plus soubs durs glassons

Ne sentent les poissons

Leiu's manoirs racourcis.

La froide hmneur des monts chenus Enfle déjà le cours des fleuves, Déjà les cheveux sont venus Aux forests si longuement veuves .

La terre au ciel riant

Va son teint variant

De mainte couleiu- vive :

Le ciel, poiu luy complaire,

Orne sa face claire

De grand'beauté naive.

(*) Jean Dorât ou Daurat, poète limousin. Il fit l'éducation de Baif et enseigna Ronsard au collège de Coquerel. On lui ^èribue l'invention de l'anagramme ; il a composé des vers grecs , latins et français. Il fit partie do la Pléiade , et mourut en 1588 , à 80 ans.

Venus ose ja sur la brune Mener danses gayes et comtes ( *) Aux pâlies rayons de la Lune, Ses Grâces aux NjTnphes bien jointes.

Maint Sat}Te outrageux Par les bois ombrageux, Ou du hault d'im rocher , (Quoy que tout brusle et arde) Estonné les regarde, Et n'en ose approcher.

Or est temps que l'on se com'onne De r arbre k Venus consacré, Ou que sa teste on envirorme Des fleurs qui vieiment de leur gré.

Qu'on donne au vent aussi Cest importun soucy, Qui tant nous fait la guerre :

Que l'on voise sautant, Que l'on voise hurtant D'im pié libre la terre.

Voy-cy déjà l'esté qui tonne Chasse le peu dmable ver, L'esté le fructueux autonne, L'automie le frileux liiver ;

Mais les Lmies volages

Ces célestes doiiuuages

(') Cointes , de complus, ajusté, parc.

Reparent, et nous hommes Quand descendons aux lieux De nos ancestres vieux, Ombre et poudre nous sommes.

Poui'quoy doncq avons-nous envie Du soing qui les cœiu's ronge et fend ? Le terme bref de nostre vie Long espoir avoir nous défend.

Ce que les destinées

Nous donnent de joiu-nées

Estimons que c'est gaing.

Que sçais-tu si les Dieux

Ottroiront à tes yeux

De voir un lendemain?

Dy a ta lyre qu'elle enfante Quelque vers, dont le biiiit soit tel, Que ta Viemie à jamais se vante Du nom de Dorât immortel .

Ce grand toiu' violent

De l'an leger-volant

Ravit et joius et mois,

Non les doctes escripts

Qui sont de nos esprits

Les perdurables voix.

DE l'IMMORTAlITÉ DES POETES.

A» SEIGNEUR BOUJD (*).

Sus, Muse, il faut que l'on s'éveille

Je veux sonner un chant divin.

Ouvre doncques ta docte oreille,

O Bouju, l'honneur Angevin, Poiu" escouter ce que ma lyre accorde Sur sa plus haulte et mieux parlante corde.

Celuy quiert par divers dangers

L'honneiu du fer victorieux :

Celuy-lk par flots estrangers

Le soing de l'or laborieux ; L'un aux clameurs du palais s'estudie, L'autre le vent de la faveur mendie :

Mais moy que les Grâces chérissent.

Je hay les biens que l'on adore, Je hay les honneurs qui périssent, Et le soing qui les coeurs dévore :

(*) Bouju ( Jacques ) , né à Châteauneuf , en Anjou , l'an 151S , mort à Angers en 1578 , jurisconsulte , auteur de vers grecs , latins et français.

Rien ne me plait, fors ce qui peut déplaire Au jugement du rude populaire.

Les lauriers pris des fronts sçavans

M'ont ja fait compagnon des Dieux :

Les lascifs Satyres suyvans

Les Nymphes des rustiques lieux Me font aimer, loing des cognus rivages, La saincte horreur de leurs antres sauvages.

Par le ciel errer je m'attends

D'ime aile encor non usitée,

Et ne sera gueres long temps

La terre par moy habitée.

Plus grand qu'envie, à ces superbes villes Je laisseray leurs tempestes civiles.

Je voleray depuis l'Aurore

Jusqu'à la grand'mère des eaux ,

Et de l'Ours k l'espaïUe more,

Le plus blanc de tous les oiseaux.

Je ne craindray, sortant de ce beau jour, L'espaisse nuict du ténébreux sejoiu?.

De moiu-ir ne suis en esmoy

Selon la loy du sort humain,

Car la meilleure part de moy

Ne craint point la fatale main :

Craigne la mort, la fortune, et l'envie A qui les Dieux n'ont donné qu'une vie.

Arrière tout funèbre chant, Arrière tout marbre et peinture, Mes cendres ne vont point cerchant Les vains honneurs de sepukure , Poui' n'estre errant cent ans a l'environ Des tristes bords de l'avare Acheron.

Mon nom du vil peuple incognu

N'ira soubs terre ùihonoré ;

Les Sœurs du mont deux fois cornu

M'ont de sepulchre décoré Qui ne craint point les Aquilons puissans, Ne le long cours des siècles renaissans.

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