‹ Œuvres choisiesChapitre 26 sur 35 · LES AMOURS DE DU BELLAY · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE DU BELLAY

Lors qii' Apollon vient troubler sa prestresse De son divin et sainct affollenient, Son teinct, sa voix, il change horriblement, Et de mortel en elle rien ne laisse :

Mais aussi tost que ces te fureur cesse, Son estomac enflé divinement Devient rassis, et tout soudainement Sa deité soubs silence elle presse.

Et nul ne peut de l'amour bien chanter Si quelque object ne se vient présenter. Doncq s'il vous plaist que vos beautés je vante,

Affollez-moy de ceste doidce erreur, Et m 'inspirant une saincte fmeur, Ouvrez ma bouche afin qu'elle vous chante.

Cinq et cinq ans sont ja coulez derrière, Que de l'amour argument je n'ay pris, Et que du tout au cours de tels escripts Jusques icy j'ay fermé la barrière.

Et revoicy qu'en la mesme carrière, Sans y penser, je me trouve surpris, Non moins ardent d'y gaigner quelques pris, Qu'en la fureur de ma course première.

Il est bien vray que l'aage et les ennuys

Et les travaux dont chargé je me suis.

Ne tardaient lors mes deux plantes isnelles ( '

Mais de bon cœur j'ai faict un tel recueil, Que seulement la faveur d'im bon œil A mes talons adjousteroit des ailes.

Vous avez bien ceste angelique face, Ce front serein et ces célestes yeulx, Que Laure avoit, et si avez bien mieux, Portant le nom d'mie plus noble race.

(*) Plantes, plantes des pieds; — - isnelles , vives, actives, gaillardes, de l'allemand svel. ou de l'italien svello.

Mais je n'ay pas ceste divine grâce, Ces haults discours, ces traicts ingénieux Qu'avoit Pétrarque, et moins audacieux Mon vol aussi tire une aile plus basse.

Pourquoy de moy avons doncq souhaité

D'estre sacrée k l'immortalité,

Si vostre nom d'un seul Pétrarque est digne?

Je ne sçay pas d'où vient ce désir là,

Fors qu'il vous plaist nous monstrer par cela,

Que d'un corbeau vous pouvez faire un cygne.

Que d'Apollon vous aymiez les doulceurs. Et ceux auxquels nom de sçavans on dorme, Il ne fault pas que cela nous estonne, Vous le tenez de vos prédécesseurs.

Lesquels combien qu'ils fussent possesseurs D'mi grand estât, n'ont tant suivy Bellonne, Que sur Tarmet ils n'ayent mis la couronne Qui ceint le front des neuf sça vantes Sœurs.

Et vous suyvant le trac de vos ayeux ,

Ne desdaignez les sons mélodieux

Que nous apprend ceste troppe sçavante.

De la vous vient ce généreux désir.

D'avoir voulu un Poète choisir,

Qui vovis peust faire h tout jamais vivante.

Comme souvent des prochaines fougères Le feu s'attache aux buissons, et souvent Jusqries aux bleds, par la fureur du vent, Pousse le cours de ces flammes légères :

Et comme encor ces flammes passagères Par tout le bois trainent, en se suyvant, Le feu qu'au pied d'un chesne au paravant Avoyent laissé les peu cautes bergères :

Ainsi l'amour d'im tel commencement Prend bien souvent un grand accroissement. Il vault doncq mieux ma plume icy contraindre,

Que d'imiter un homme sans raison, Qui se jouant de sa propre maison, Y met un feu qui ne se peut esteindre.

Voyez, amans, comment ce petit Dieii Traicte nos cœurs. Sur la fleur de mon aage Amour tout seul régnait en mon courage, Et n'y avoit la raison point de lieu.

Puis quand cest aage, augmentant peu à peu. Vint sur ce poinct où l'honune est le plus sage, D'autant qu'en moy croissoit sens et usage, D'autant aussi decroissoit ce doulx feu.

Ores mes ans tendant sur la vieillesse, ( Voyez comment la raison nous délaisse ) Plus que jamais je sens ce feu d'amour.

L'ombre au matin nous voyons ainsi croistre, Sur le midy plus petite apparoistre, Puis s'augmenter devers la fin du jour.

Pour tant d'ennuys que j'ai souffert, Madame, Pour vostre amour depuis cinq ou six ans, Pour tant de pleurs et de souspirs cuisans, Que j'ai tirez du plus profond de l'ame,

Je demandois ce baiser, qui sans blasme, Sans jalousie, ou peur des mesdisans, ( Faveur commune entre les courtisans ) Se peut donner de toute honneste Dame.

Mais vous m'avez, soit par vostre rigueur, Soit par pitié, ayant peut estre peur Qu'en vous baisant mon ame fust ravie,

Nié ce bien. Helas, si c'est pitié,

N'en usez point envers mon amitié,

Car telle mort me plaist mieux que la vie.

poksiks. -129

Bien que le Dieu des autres messager, Avec l'esprit dont il vous fit largesse, Ait mis en vous, soubs ce front de Déesse, ' Je ne sçay quoy d'inconstant et léger ;

Bien que soyez comme ce passager Oyseau sans pieds, qui volette sans cesse, Si par la pluye ou par la neige espesse Il n'est contrainct a terre se ranger :

Je prieray tant le Dieu qui vous a faicte En tout le reste excellente et parfaicte, Qu'il ostera ceste imperfection :

Et verseray de pleurs un tel orage,

Qu'il contraindra vostre amour trop volage

De s'arrester sur mon affection.

SONNET DE l'HONNESTE AMOUR.

Non autrement que la prestresse folle, En grommelant d'une effroyable horreur, Secoue en vain l'indomptable fureur Du Cynthien qui brusquement l'affolle :

Mon estomac gros de ce Dieu qui vole, Espouvanté d'une aveugle terreur, Se fait rebelle a la divine erreur Qui brouille ainsi mon sens et ma parole.

Mais c'est en vain : car le Dieu qui m'estraint De plus en plus m'aiguillonne et contrainct De le chanter, quoy que mon cœur en gi'onde.

Chantez le doncq, chantez mieux que devant, O vous mes vers, qui volez par le monde Comme fueillars esparpillez du vent.

A MONSIEUR TÏRAOUEAU,

CONSEILLER EM FABLEBSEHT*

Pallas, Lucine et les trois Destinées, Par leur scavoir, par leurs mains, par leurs sorts, Voulant combler de lem^s plus beaux thresors Ton nom , ta race et tes forces bien nées :

D'esprit, de sang, d'humeurs bien ordonnées, Feirent en toy trois merveilleux accords, Ornant ta plume, et ta femme, et ton corps, D'œuvres, d'enfans et de longues aimées.

Heureux vieillard, heureux si tu l'entens. Riche d'escripts, de famille et de temps, Contente-toy : car le ciel qui t'honnore

'*: Tiraqueau, d'abord lieutenant civil à Fontcnaj^-îc-Comte , sa patrie, puis conseiller au parlement de Bordeaux, ensuite de Paris, eut vingt enfants selon les uns , trente selon les autres , et composa un grand nombre d'ouvrages.

^132 PûtsiEs,

De cent vertus pour ton siècle estonner, T'a mieux donné que ne sçauroit donner Pallas, Lucine et les trois Sœius encore j

m REGRETS DE JOACHIM DU BEllAY.

Je ne veulx point fouiller au sein de la nature, Je ne veulx point cercher l'esprit de l'univers, Je ne veulx point sonder les abysmes couvers, Ny designer du ciel la belle architecture.

Je ne peins mes tableaux de si riche peincture Et si haults argumens ne recerche a mes vers, Mais suy\'ant de ce lieu les accidens divers Soit de bien, soit de mal, j'escris a l'advenlure.

Je me plains a mes vers, si j'ay quelque regret :

Je me ris avecq eux, je leur dy mon secret,

Comme estant de mon cœur les plus seurs secrétaires.

Aussi ne veulx-je tant les peigner et friser, Et de plus braves noms ne les veulx desguiser, Que de papiers joiuTiaux ou bien de commentaires.

Un plus sçavant que moy ( Paschal) ira songer Avecques l'Ascrean dessus la double cyme : Et pour estre de ceux dont on fait plus d'estime Dedans l'onde au cheval tout nud s'ira plonger.

Quant a moy, je ne veulx, pour un vers allonger, M'accourcJr le cerveau, ny pour polir ma ryme, Me consumer l'esprit d'une soigneuse lime, Frapper dessus ma table ou mes ongles ronger.

Aussi veulx-je (Paschal ) que ce que je compose Soit mie prose en ryme ou une ryme en prose, Et ne veulx pour cela le laurier mériter.

Et peut estre que tel se pense bien habile, Qui trouvant de mes vers la ryme si facile. En vain travaillera, me voulant imiter.

N'estant, comme je suis, encor exercité Par tant et tant de maux au jeu de la Fortune, Je suyvois d'Apollon la trace non commune, D'ime saincte fureur sainctement agité.

Ores ne sentant plus ceste divinité.

Mais picqué du soucy qui fascheux m'importune, Une adresse j'ay pris beaucoup plus opportime A qui se sent forcé de la nécessité.

POÉSIES. 'ISS

Et c'est pourquoy ( Seigneur) ayant perdu la trace, Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grâce, Je m'adresse où je voys le chemin plus battu :

Ne me Lastant ( * ) le cœur, la force, ny l'haleine, De suivre, comme luy, par sueur et par peine. Ce pénible sentier qui meine à la vertu.

Je ne veulx feuilleter les exemplaires Grecs,

Je ne veulx retracer les beaux traicts d'un Horace,

Et moins veulx imiter d'un Pétrarque la grâce,

Ou la voix d'mi Ronsard, pour chanter mes regrets.

Ceux qui sont de Phœbus vrais poètes sacrez, Animeront leurs vers d'une plus grande audace : Moy, qui suis agité d'une fureur plus basse, Je n'entre si avant en si profonds secrez.

Je me contenteray de simplement escrire Ce que la passion seulement me fait dire, Sans recercher aiUeiu's plus graves argumens .

Aussi n'ay-je entrepris d'imiter en ce livre Ceux qui par leurs escripts se vantent de revivre, Et se tirer tout vifs dehors des monumensj

(*) Bastanl , suffisant , di3 l'italien Oasta, il sui'rit.

Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront, Ceux qui ayment Thonneur, chanteront de la gloire, Ceux qui sont près du Roy, publieront sa victoire, CeiLX qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront :

Ceux'qui ayment les arts, les sciences diront, Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire, Ceux qui ayment le vin, de\'iseront de boire. Ceux qui sont de loisirs, des fables escriront :

Ceux qui sont mesdisans, se plairont a mesdire,

Ceux qui sont moins fascheux , diront des mots pour rire,

Ceux qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur :

Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange. Ceux qui veulent flatter, feront d'mi diable un ange : Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.

Las, où est maintenant ce mespris de Fortune? Où est ce c(eur vainqueur de toute adversité, Cest honneste désir de l'immortalité.

Et ceste homieste flannne au peuple non commmie?

Où sont ces doidx plaisirs qu'au soir, sou])S la nuict brune

Les Muses me donnoient, alors qu'en liberté

Dessus le vcrd tapy d'un rivage esquarté

Je les menois danser aux rayons de la Lime? •

Maintenant la Fortime est maistresse de moy, Et mon cœur, qui souloit estre niaistie de soy, Est serf de mille maux et regrets (jui m'ennuyent.

De la postérité je n'ay plus de soucy,

Geste divine ardem- je ne l'ai plus aussy ,

Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent.

Ce pendant que la court mes ouvrages lisoit, Et que la sœur du Roy, l'unique Marguerite, Me faisant plus d'honneur que n'estoit mon mérite, De son bel œil divin mes vers favorisoit,

Une fureur d'esprit au ciel me conduisoit D'une aile qui la mort et les siècles évite ; Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite De son feu plus divin mon ardeur attisoit.

Ores je suis muet, comme on voit la Prophète Ne sentant plus le Dieu, qui la tenoit sujette, Perdre soudainement la fureur et la voix.

Et qui ne prend plaisir qu'un prince luy commande? L'honneur noiurit les arts, et la Muse demande Le théâtre du peuple et la faveur des Roys.

Ne t'esbahis Ronsard, la moitié de mon ame, Si de ton Du Bellay France ne lit plus rien. Et si avecques l'air du ciel Italien, Il n'a humé l'ardeur qui l'Italie enflaimiie.

Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta Dame, Et la saincte faveur de ton Prince et du mien, Cela ( Ronsard ) cela, cela mérite bien De t'eschauffer le cœur d'une si vive flamme.

Mais moy, qui suis absent des rays de mon soleil, Comment puis-je sentir eschauffement pareil A celuy qui est près de sa flamme divine ?

Les costeaux soleillez de pampres sont coiivers : Mais des Hyperborez les éternels hyvers Ne portent que le froid, la neige et la bruine.

France, mère des arts, des armes et des lois Tu m'as nourry long temps du laict de ta mamraelle Ores, comme un aigneau qui sa nourrisse appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as pour enfant advoué quelque fois, Que ne merespons-tu maintenant, ô cruelle? France, France, respons a ma triste querelle. Mais nul, sinon Echo, ne respond a ma voix.

Entre les loups cruels j'erre parmy la plaine, Je sens venir l'hj^er, de qui la froide haleine D'ime tremblante horreiu: fait hérisser ma peau.

Las, tes autres aigneaux n'ont faute de pasture, Ils ne craignent le loup, le vent, ny la froidme ; Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.

Ce n'est le fleuve Thusque (*) au superbe rivage, Ce n'est l'air des Latins, ny le mont Palatin, Qui ores ( mon Ronsard ) me fait parler Latin, Changeant a l'estranger mon naturel langage.

C'est l'emiuy de me voir trois ans, et d'avantage, Ainsi qu'im Promethé, cloué sur l'Aventin, Où l'espoir misérable et mon cruel destin, Non le joug amom'eux, me détient en servage.

Et quoy (Ronsard) et quoy, si au bord estranger Ovide osa sa langue en barbare changer. Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre

D'mi change plus heureux? Nul, puis que le François, Quoy qu'au Grec et Romain égalé tu te sois, Au rivage Latin ne se peut faire entendre.

(') La nier cTEtruiie ou de Toscane.

I iO POÉSIES.

Bien qu'aux ails d'Apollon le vulgaire u'aspire, Bien que de tels thresors l'avarice n'ait seing, Bien que de tels harnois le soldat n'ait besoing, Bien que l'ainbiiion tels honneurs ne désire :

Bien que ce soit aux grands un argument de rire, Bien que les plus rusez s'en tiennent le plus loing, Et bien que Du Bellay soit suffisant tesmoing Combien est peu prisé le mestier de la lyre :

Bien qu'un art sans proufit ne plaise au courtisan, Bien qu'on ne paye en vers l'œuvre d'un artisan, Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie :

Si ne veulx-je pourtant délaisser de chanter, Puis que le seul chant peut mes ennuys enchanter. Et qu'aux Muses je doy bien six ans de ma vie.

Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis, Veu l'importun soucy , qui sans fin me tourmente. Et veu tant de regrets, desquels je me lamente. Tu t'esbahis souvent comment chanter je puis :

Je ne chante (Magny ) ( * ) je pleure mes ennuys, Ou, pour le du'e mieux, en pleurant je les chante. Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante : Voila pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.

(') Magny ( olivier de ), poêle lyrique, estimé, protégé de Jean d'Alençoii, suriutendiinl des liiiauces sous François i."^' II lut secrétaire de lleuri il.

A^ti

Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage, Ainsi le laboureur faisant son labourage, Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,

Ainsi Tadventurier en songeant a sa Dame, Ainsi le marinier en tirant a la rame, Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

Maintenant je pardonne a la doulce fureur, Qui me fait consumer le meilleur de mon aage. Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage. Que le vain passetemps d'une si longue erreur.

Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur, Puis que seul il endort le soucy qui m'oultrage. Et puis que seul il fait qu'au milieu de l'orage, Ainsi qu'auparavant je ne tremble de peur.

Si les vers ont esté l'abus de ma jeimesse. Les vers seront aussi l'appuy de ma vieillesse : S'ils furent ma folie, ils seront ma raison.

S'ils furent ma blessure, ils seront mon Achille, S'ils fm^ent mon venin, le scorpion utile Qui sera de mon mal la seule giierison.

•152 poiiSiES.

Si l'importunité d'un créditeur me fasche,

Les vers m'ostent l'ennuy du fascheux créditeur :

Et si je suis fasclié d'un fascheux serviteiu',

Dessus les vers (Bouclier) (*) soudain je medesfasclie.

Si quelqu'un dessus moy sa colère deslasche Sur mes vers je vomis le venin de mon cœur : Et si mon faible esprit est recreu du labeur, Les vers font que plus frais je retourne a ma tasche.

Les vers chassent de moy la molle oisiveté,

Les vers me font aymer la doulce liberté,

Les vers chantent pour moy ce que dire je n'ose.

Si doncq j'en recueilhs tant de proufis divers, Demandes-tu (Boucher) de quoy servent les vers. Et quel bien je reroy de ceux que je compose?

Panjas, veux-tu sçavoir quels sont mes passetemps? Je songe au lendemain, j'ay soing de la despense Qui se fait chacun jour, et si fault que je pense A rendre sans argent cent créditeurs contens.

Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps. Je courtise im banquier, je prens argent d'avance : Quand j'ay despesché l'un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que je pretens.

(*) Boucher, né à Cernay en 1528, reclenr à l'université de Paris, puis évCque de Verdun.

POÉSTES. lATi

Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire. Qui me dit que demain est jour de consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :

Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie, Avecques tout cela, dy (Panjas), je te prie, Ne t'esbahis-tu point comment je fais des vers ?

Ce pendant que Magny suit son gi-and Avanson, Panjas son cardinal, et moy le mien encore. Et que l'espoir flattem-, qui nos beaux ans dévore, Apaste nos désirs d'un friand hameçon,

Tu courtises les Roys, et d'un plus lie\u'eux son Chantant Theur de Henry, qui son siècle décore, Tu t'honnores toy mesrae, et celuy qui hoimore L'honneur que tu luy fais par ta docte chanson.

Las, et nous ce pendant nous consiunons nostre aage

Sur le bord incognu d'un estrange rivage,

Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter,

Comme on voit quelque fois, quand la mort les appelle, Arrangez flanc a flanc parmy l'herbe nouvelle, Bien loing sur un estang trois cvgnes lamenter.

1 5 4 potsiES.

Apres avoir long temps erré sur le ri\'age, Où Ton voit lamenter tant de clietifs de court, Tu as attaint le bord, où tout le monde court, Fuyant de pauvreté le pénible servage.

Nous autres ce pendant, le long de ceste plage, En vain tendons les mains vers le Nautomiier sourd , Qui nous chasse bien loing : car, pour le faire court, Nous n'avons un quatrin pour payer le naulage.

Ainsi doncq tu jouis du repos bienheureux, Et comme sont Ta bas ces doctes amoureux, Bien avant dans un bois te perds avec ta dame :

Tu bois le long oubly de tes travaux passez, Sans plus penser en ceux (jue tu as délaissez, Criant dessus le port ou tirant à la rame.

Si tu ne sçais (Morel ) ( * ) ce que je fais icy. Je n£ fais pas l'amour, ny autre tel ouvrage : Je courtise mon maistre, et si fais d'avantage, Ayant de sa maison le principal soncy.

(*) Morel ( Jean de )', écrivain distingué, t'ori loué de Dornl et de lUmsard; il mourut l'an 1SS1.

PiiKSIKS.

Mon Dieu (ce diras-tu), quel mii-acle est ce cy Que de voir Du Bellay se mesler du niesnage, Et composeï- des vers en un autre langage ! Les loups et les aigneaux s'accordent tout ainsi.

Voyla qiie c'est, Morel : la doulce poésie M'accoîupagne partout, sans qu'autre fantaisie En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.

Mais tu me respondras : Donne, si tu es sage, De bonne heure congé au cheval qui est d'aage. De peur qu'il ne s'empire et devienne poussif.

Ce pendant que tu dis ta Cassandie divine, Les louanges du Roy, et l'héritier d'Hector, Et ce Montmorancy, nostre François Nestor, Et que de sa faveur Henry t'estime digne ;

Je me pourmeine seul sur la ri-se Latine, La France regrettant, et regrettant en coi- Mes antiques amis, mon plus riche ihrcsor. Et le plaisant séjour de ma terre Angevine,

Je regrette les bois et les champs blondissans, Les vignes, les jardins et les prés verdissans, (^ue mon fleuve traverse : icv jiour recompense

Ne voyant qiie l'orgueil de ces monceaux pierreux, On me tient attaché d'un espoir malheureux, Ce que possède moins celuy qui plus y pense.

Heureux de qui la mort de sa gloire est suy% ie, Et plus heureux celuy dont l'innuortalité jNe prend commencement de la postérité, Mais devant que la mort ait son ame ravie.

Tu jouis (mon Ronsard) mesme durant ta vie, De l'immortel honneur que tu as mérité : Et devant que mourir (rare félicité) Ton heureuse vertu triomphe de l'envie.

Courage doncq (Ronsard), la victoire est à toy,

Puis que de ton costé est la faveur du Roy :

Ja du laurier vainqueur tes tempes ses couronnent,

Et j a la tourbe espesse a l'entour de ton flanc

Ressemble ces esprits qui la bas environnent

Le grand prestre de Thrace au long sourpely blanc.

Comte, qui ne fis oncq compte de la grandeur. Ton Du Bellay n'est plus : ce n'est plus qu'une souche, Qui dessus un ruisseau d'un dos courbé se couche, Et n'a plus rien de vif qu'im petit de verdeur.

l'ÛÉSIES. -147

Si j'escry quelquefois, je n'escry point d'ardeur, J'escry naiveiiient tout ce qu'au cœur me touche, Soit de bien, soit de mal, comme il vient a la bouche, En im style aussi lent que lente est ma froideur.

Vous autres ce pendant, peinctres de la nature. Dont l'art n'est pas enclos dans une portraicturc. Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux .

Quant à moy , je n'aspire a si haulte louange. Et ne sont mes portraicts auprès de vos tableaux, Non plus qu'est un Janet auprès d'im Michel-Ange.

Ores, plus que jamais, me plaist d'ajnner la Muse, Soit qu'en François j'escrive ou langage Romain, Puis que le jugement d'un Prince tant humain, De si grande faveur envers les lettres use.

Doncq le sacré mestier, où ton esprit s'amuse,

Ne sera désormais un exercice vain,

Et le tardif labeiu' que nous promet ta main.

Désormais pour Francus (*) n'aura plus nulle excuse :

Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuys, Et non pour m'enrichir, je suivray, si je puis, Les plus humbles chansons de ta Muse lassée.

(*) Héros de la Frauciade , poème épique que Ronsard u'a conduit qu'au 4.1" livre.

ns

POK^lES.

Aussi chacun n'a pas mérité que d'im Roy La libéralité lui face, comme a toy, Ou son archet doré, ou sa lyre crossée.

Ne lira-t-on jamais que ce Dieu rigoureux? Jamais ne lira-t-on que ceste Idaliene?

Ne voira-ton jamais Mars sans la Cypriene? Jamais ne voira-t-on que Ronsard amoiu-eux ?

Retistra-t-on tousjours, d'un toiu laborieux, Ceste toile, argument d'une si longue peine? Revoira-t-on tousjours Oreste sur la scène? Sera tousjoms Roland par amour furieux ?

Ton Francus, ce pendant, à beau haulser les voiles, Dresser le gouvernail, espier les es toiles. Pour aller où il deust estre ancré désormais :

Il a le vent à gré, il est en equippage,

Il est encor pourtant sur le Troj^en rivage,

Aussi croy-je (Ronsard) qu'il n'en partit jamais.

Qu'heureux tu es (Baif) ( * ) heureux et plus qu'heureux, De ne suyvre abusé ceste aveugle Déesse, Qui d'mi tour inconstant et nous haiJse et nous baisse. Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoiueux !

(*) Baîf ( Jean-Antoine ) , poète français , l'ami et le condisciple de Ronsard. On peut le considérer comme Angevin, puisque, fils de Lazare de Baif né au château des Pins, près la Flèche, il naquit à Venise, pendant que son père y était ambassadeur, sous François i"^''.

Tu n'esprouves (Baif) d'un maistre rigoureux Le severe sourcy : niais la doulce rudesse D'une belle, coiu-toise, et gentile maiÉ;resse, Qui fait languir ton cœur doulcement langoiu-eux.

Moy chetif ce pendant, loing des yeux de mon Prince, Je vieillis malheureux en estrange province, Fuvant la pauvreté : mais, las, ne fuyant pas

Les regrets, les ennuys, le travail et la peine, Le tardif repentir d'ime espérance vaine, Et l'importun soucy qui me suit pas a pas.

Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le poinct, Et malhem'euse soit la flatteuse espérance, Quand pour venir icy j'abandonnoy la France , La France et mon Anjou dont le désir me poingt.

Vrajnnentd'imbon oiseau guidé je ne fus point, Et mon cœur me donnoit assez signifiance Que le ciel estoit plein de mauvaise influence, Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.

Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire, Mais tousjours le destin me tiroit au contraire : Et, si mon désir n'eust aveuglé ma raison,

\oO POÉSIES.

N'estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage, Quand sur le seuil de Thuis, d'un sinistre présage, Je me blessay le pied sortant de ma maison?

Si ccluy qui s'appreste a faire un long voyage. Doit croire celuy Ta qui a ja voyagé, Et qui des flots marins longuement oultragé, Tout moyte et dégouttant, s'est sauvé du naufrage.

Tu me croiras (Ronsard), bien que tu sois plus sage, ' Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé, Puis que j'ay devant toy en ceste mer nagé, Et que déjà ma nef descouvre le rivage.

Doncques je t'adveitis que ceste mer Romaine, De dangereux escueils et de bancs toute pleine. Cache mille périls, et qu'icy bien souvent

Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile Pour Charybde éviter tu tomberas en Scylle, Si tu ne sçais nager d'ime voile a tout vent.

Ce n'est l'ambition, ny le soing d'acquérir, Qui m'a faict délaisser ma rive paternelle. Pour voir ces raons couvers d'mie neige éternelle, Et par mille dangers ma fortune quérir.

poiîsïEs. 45i

Le vray honneur, qui n'est coustumier de périr,

Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,

Ont comblé mes désirs d'une abondance telle,

Qu'un plus grand bien aux Dieux je ne veulx requérir.

L'iionneste servitude où mon devoir me lie , M'a faict passer les nions de France en Italie, Et demeurer trois ans sur ce bord estranger ,

Où je vy languissant. Ce seul devoir encore

Me peut faire changer France a l'Inde et au More,

Et le ciel à l'enfer me peut faire changer.

Quand je te dis adieu pour m'en venir icy.

Tu me dis ( mon Lahaye ) ( * ) il m'en souvient encore :

Souvienne-toy, Bellay, de ce que tu es ore,

Et comme tu t'en vas, retourne-t'en ainsi.

Et tel comme je vins, je m'en retourne aussi : Hors mis un repentir qui le cœur me dévore, Qui me ride le front, qui mon chef décolore. Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcy.

Ce triste repentir, qui me ronge et me lime.

Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime,

Mais pour m'estre trois ans a ce bord arresté :

(*) Maclou de la Haye , poète français, valet de chambre de Henri ii.

Et pour m'estre abusé d'une ingrate espérance,

Qui pour venir icy trouver la pauvreté,

M'a faict (sot que je suis) abandonner la France.

Je hay plus que la mort un jeune casanier, Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feslc, Et craignant plus le jour qu'mie sauvage beste. Se fait en sa maison luy-mesme prisonnier.

Mais je ne puis aymer un vieillard voyager. Qui court deçà delà, et jamais ne s'arreste, Ains des pieds moins léger que léger de la teste. Ne séjourne jamais non plus qu'un messager.

L'im sans se travailler en seureté demeure. L'autre qui n'a repos jusqucs h tant qu'il meure. Traverse nuict et jour mille lieux dangereux :

L'ini passe riche et sot heureusement sa vie. L'autre plus souffreteux qu'un pauvre qui mendie, S'acquiert en voyageant im sçavoir malheureux.

Quiconques (mon Bailleul) fait longuement séjour Soubs lui ciel incognu, et quiconques endure D'aller de port en port cherchant son adventure. Et peut vivre cstranger dessoubs un autre jour.

POKSIES . ♦ ">5

Qui peut mettre en oubly de ses parens l'amour, L'amour de sa maistresse, et l'amoiu" que nature Nous fait porter au lieu de nostre nourriture, Et vovage tousjours sans penser au retour :

Il est fils d'un rocher, ou d'mie ourse cruelle. Et digne que jadis ait succé la mamnielle D'ime tygre inhmnaine. Encor ne voit-on poinct

Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent : Et ceux qui parmy nous domestiques séjournent, Tousjours de la maison le doulx désir les poîngt..

Heureux qui, comme Ulysse, a faict un beau voyage, Ou comme celuy la qui conquit la toison. Et puis est retourné, plein d'usage et raison. Vivre entre ses parens le reste de son aage !

Quand revoiray-je, Lelas, de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-je le clos de ma pauvre maison. Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage?

Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeulx , Que des palais Romains le front audacieux : Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine,

Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin, Plus mon petit Lyre, que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la doulceur Angevine.

Comme le marinier que le cruel orage A long temps agité dessus la liaulte mer, Ayant finablement a force de ramer Garanty son vaisseau du danger du naufrage,

Regarde sur le port, sans plus craindre la rage Des vagues ny des vents, les ondes escumer : Elt quelqu'autre bien loing, au danger d'abysmer En vain tendre les mains vers le front du rivage ;

Ainsi, mon clier Morel, sur le port arresté Tu regardes la mer, tu vois en seureté De mille tourbillons son onde renversée :

Tu la vois jusqu'au ciel s'eslever bien souvent, Et vois ton Du Bellay, a la mercy du vent, Assis an gouvernail dans une nef percée.

La nef qui longuement a voyagé (Dillier) Dedans le sein du port a la fin on la serre : Et le bœuf qui long temps a renversé la terre, Le bouvier a la fin luv oste le collier :

Le vieil cheval se voit à la fin deslier,

Pour ne perdre l'haleine, ou quelque honte acquerre :

Et pour se reposer du travail de la guerre,

Se retire a la fin le vieillard chevalier :

Mais moy, qui jusqu'icj^ n'ay prouvé que la peine, La peine et le malheur d'ime espérance vaine, La douleur, le souc}'^, les regrets, les ennuys,

Je vieillis peu a peu siu- l'onde Ausonienne,

Et si n'espère point, quelque bien qui m'advienne,

De sortir jamais hors des travaux où je suis.

Depuis que j'ay laissé mon naturel séjour. Pour venir où le Tybre aux flots tortus ondoyé, Le ciel a veu trois fois par son oblique voye Recommencer son cours la grand' lampe du jour.

Mais j'ay si grand désir de me voir de retour.

Que ces trois ans me sont plus qu'un siège de Trove,

Tant me tarde (Morel) que Paris je revoye

Et tant le ciel pour moy fait lentement son toiu\

Il fait son tour si lent et me semble si morne. Si morne et si pesant, que le froid Capricorne Ne m'accourcit les jours, ny le Cancre les nuicls.

l.'iO

Voila (mon cher Morel) combien le temps me dure Loing de France et de toy, et comment la nature Fait toute chose longue avecques mes ennuys.

Veux-tu sçavoir (du Tliier) ( * ) quelle chose c'est Rome? Rome est de tout le monde un public eschafault, Une scène, un théâtre, auquel rien ne default, De ce qui peut tomber es actions de l'homme

Icy se voit le jeu de la fortune, et comme Sa main nous iait tourner ores bas, ores hault : Icy chacun se monstre, et ne peut, tant soit caut, Faire que tel qu'il est le peuple ne le nomme.

Icy du faulx et vray la messagère court, Icy les courtisans l'ont l'amour et la court, Icy l'ambition et la finesse abonde :

Icy la liberté fait l'hmnble audacieux,

Icy l'oysiveté rend le bon vicieux,

Icy le vil faquin discourt des faicts du monde.

(') Jean du Thier, seigneur de Beauregard, traducteur de l'Eloge de la Folie , tlorissait au temps de Henri n.

Ne pense (Robertet) (* ) que ceste Rome cy Soit ceste Rome la qui te souloit tant plaire : On n'y fait plus crédit, connue l'on souloit faire, On n'y fait plus l'amour, comme on souloit aussi,

La paix et le bon temps ne régnent plus icy. La musique et le bal sont conlraincts de s'y taire, L'air y est corrompu, Mars y est ordinaire, Ordinaire la faim, la peine et le soucy.

L'artisan desbauché y ferme sa boutique, L'ocieux advocat y laisse sa pratique, Et le pauvre marchand y porte le bissac :

On ne voit que soldats, et mor rions en teste,

On n'oit que tabourin et semblable tempeste;

Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac (")•

Nous ne faisons la court aux filles de Mémoire, Comme vous qui vivez libre de passion : Si vous ne sçavez doncq nostre occupation, Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :

(') Florimond Robertet, baron d'AIluye, secrétaire d'état et des finances 60U9 Charles vm, Louis xii et François i."

(*") Le premier sac de Rome avait eu lieu en 1627.

458 potsiES.

Suyvre son Cardinal au Pape, au consistoire, En cappelle, en visite, en congrégation Et pour l'honneur d'un Prince, ou d'une nation, De quelque ambassadeur accompagner la gloire :

Estre en son rang de garde auprès de son Seigneur, Et faire aux survenans l'accoustumé honneur, Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme,

Se pourmeiner en housse, aller voir d'huis en huis La Mardie ou la Victoire, et s'engager aux Juifs : Voila, mes compagnons, le passe temps de Rome.

Flatter un créditeur, pour son terme allonger. Courtiser un banquier, donner bonne espérance, Ne suyvre en son parler la liberté de France, Et pour respondre ini mot, un quart d'heure y songer,

Ne gaster sa santé par trop boire et manger. Ne faire sans propos une folle despense. Ne dire a tous venans tout cela que l'on pense, Et d'un maigre discours gouverner l'estranger :

Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande. Et d'autant que l'on a la liberté plus grande, D'autant plus se garder que l'on ne soit repris :

POKSIES .

Vivre avecques chacun, de chacun faire compte : Voila, mon cher Morel ( * ) (dont je rougis de honlc) Tout le bien qu'en trois ans a Rome j'ay appris.

Marcher d'un grave pas, et d'un grave soiu-cy, Et d'im grave soubris à chacun faire feste, Ballancer tous ces mots, respondre de la teste, Avecq un Messer no, ou bien im Messersi:

Entremesler souvent im petit è cosi , Et d'un son seri^itor, contrefaire l'homieste , Et, coimne si l'on eust sa part en la conqueste, Discourir sur Florence et sur Naples aussi :

Seigneuriser chacmi d'un baisement de main , Et, sujv^ant la façon du courtisan Romain , Cacher sa pauvreté d'une brave apparence ;

Voila de ceste cour la plus grande vertu,

Dont, souvent mal monté, mal sain et mal vestu.

Sans barbe et sans argent, on s'en retourne en France.

D'où vient cela { Maimy ) que tant plus on s'efforce D'eschapper hors d'icy, plus le démon du lieu (Et que seroit-ce doncq, si ce n'est quelque Dieu) Nous y tient attachez par une doulce force.

(•) Frédéric Morel, imprimeur , gendre du célèbre Michel ^'ascosan, savant en grec et en latin.

POtSIES.

Seioil-ce poinct (l'amour reste rallecliante amorce, Ou quelque autre veuin, dont après avoir beu, Nous sentons nos espris nous laisser peu à peu Comme un corps qui se perd souLs une neuve escorce ?

J'ay voulu mille fois de ce lieu m'estranger, Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer, Mes bras en longs rameaux et mes pieds en racine,

Bref, je ne suis plus rien qu'un vieil tronc animé, Qui se plaint de se voir à ce bord transformé Comme le myrte Anglois au rivage d'Alcinc;

ex VI.

Le Roy ( disent icy ces bannis de Florence ) ( * ) Du sceptre d'Italie est frustré désormais, Et son heureuse main cest heur n'aura jamais. De reprendre aux cheveux la fortime de France.

Le Pape mal content n'aura plus de fiance En tous ces beaux desseings trop légèrement faicts, Et l'exemple Sienois rendra par ceste paix Suspecte aux estrangers la Françoise alliance.

L'Empereur affaibly ses forces reprendra , L'empire héréditaire a ce coup il rendra. Et paisible a ce coup il rendra l'Angleterre.

(') n s'agit de la fermentation que devaient causer à Rome le luthéranisme et le concile de Trente , les aniroosités subsistant entre Henri ii et Charles-Quiiit.

rOÉSIES. iOl

Voila que disent ceux qui discourent du Roy.

Que leur respondrons-nous? Vineus, mande-le-moy,

Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre.

Dedans le ventre obscur, on jadis fut enclos Tout cela qui depuis a reniply ce grand vuyde, L'ail-, la terre et le feu et l'élément liquide, Et tout cela qu'Atlas souslient dessus son dos,

Les semences du tout estoient encore en gros, Lechault avecq le sec, le froid avecq l'humide, Et l'accord, qui depuis leur imposa la bride, N'avoit encor ouvert la porte du Chaos :

Car la guerre en avoit la serrure brouillée.

Et la clef en estoit par l'aage si rouillée.

Qu'en vain, pour en sortir, combattoit ce grand corps,

Sans la tresve ( * ) ( Seigneiu) de la paix messagère, Qui trouva le secret, et d'une main légère La paix avecq l'amour en fit sortir dehors.

Tu sois la bien venue, ô bien heureuse tresve? Tresve, que le Chrestien ne peut assez chanter, Puis que seule tu as la vertu d'enchanter De nos travaux passez la souvenance gresve.

(*) Il y eut une trêve de deux ans conclue en tSSl enlre le cardinal de Tournon, pour la France , et le pape Jules m.

Tu dois durer cinq ans : et tpie l'envie en crevé, Car si le ciel bening te permet enfanter Ce qri'on attend de toy, tu te pourras vanter D'avoir faict une paix qui ne sera si brève.

Mais si le favory en ce commun repos

Doit avoir désormais le temps plus a. propos

D'accuser l'innocent, pour luy ravir sa terre :

Si le fruict de la paix du peuple tant requis A l'avare advocat est seulement acquis : Trêve, va -t'en en paix et retourne la guerre.

Ce n'est pas a mon gré (Carie) ( *) que ma navire Erre en la mer Tyrrhene : un vent impétueux La chasse malgré moy par ces flots tortueux , Ne voyant plus le pol qui sa faveur t'inspire.

Je ne voy cpie rochers, et si rien se peut dire Pire que des rochers le heurt audacieux : Et le phare jadis favorable a mes yeux De mon com-s égaré sa lanterne retire.

(•)Lancelot de Carie, évêque de Riez, poète latin et français, traducteur en vers de l'Odyssée, et auteur d'une épîlre également en vers sur le procès d'Anne ce Uoleyn.

Mais si je piiis un jour me sauver des dangers Que je fuy vagabond par ces flots estrangers, Et voir de TOcean les campaigiies humides,

J'arresteray ma nef au rivage Gardois, Consacrant ma despouille au Neptune François, . A Glauque, h Melicerte et aux sœurs Néréides.

Je voy, Dillier, je voy serener la tempeste. Je voy le vieil Proté son troppeau renfermer. Je voy le verd Triton s'esgayer sur la mer, Et voy l'Astre jumeau flamboyer sur ma teste :

Ja le vent favorable a mon retour s'appreste, Ja A ers le front du port je commence a ramer. Et voy ja tant d'amis qiie ne les puis nommer, Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.

Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d'icy. Je voy mon cher Morel, et mon Dorât aussi, Je voy mon Delahaye, et mon Pascal encore :

Et voy un peu plus loing, si je ne suis deçeu. Mon divin Mauleon, duquel sans l'avoir ven, La gi"ace, le scavoir et la vertu j'adore.

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