XXVIII NOTICE
départ , et il eut , en ne croyant écrire que pour lui , des soupirs qiii nous touchent encore. Depuis trois ans cloué comme un Prométhée sur l'Jli>entin , il ne prévoit pas de tenue a son exil : que faire? que chanter? Il ne vise plus a la grande faveur puhlique et n'aspire , comme devant , au y temple de Tart ; il fait de ses vers français %q?, papiers joui naux et ses plus humhles secrétaires ; il se plaint "a eux et leiu" demande seulement de gémir avec lui et de se consoler ensemhle :
Je ne chante, Magny , je pleure mes ennnys, Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chaule, Si bien qu'en les chaulant souvent je les enchante.
Et encore :
Si les vers ont esté l'abus de ma jeunesse , Les vers seront aussi l'appuy de ma vieillesse S'ils fuient ma folie, ils seront ma raison.
Dans ses belles stances de dédicace à M. d'Avanson , ambassadeur de France h R.ome , il exprime admirablement , par toutes sortes de gracieuses images , cette disposition >» plautive et découragée de son ame : il chante , comme le laboureur , au hasard , pour s'évertuer au sillon ; il chante , comme le rameur , en cadence , afin de se rendre , s'il se peut , la rame plus légère. Il avertit toutefois que , pour ue fâcher le monde de ses pleurs ( car, poète , on pense toujours un peu à ce monde pour qui l'on n'écrit pas), il entremêlera une douce satire h ses tableaux , et il a tenu parole : la Pvomc des satires de l'Arioste revit chez Du Bellay a travers des accents élégiaques pénétrés.
SIR JOACHTM DU BEI.Î.AY . XMX
Littérairement , ces Begrets de Du Bellay ont encore du chamie , a les lire d'une manière continue. A partir du xxxn® , il est vrai , ils languissent beaucoup ; mais ils se relèvent, vers la fin, par de piquants portraits de la vie romaine. Le style en est pur et coulant ;
Tonjoins le style te dcmnnge ,
a-t-il dit très spirituellement du poète-écrivain , dans luic boutade plaisante imitée de Buclianan; ici, dans les Begrets, eA idemment le style le démange moins ; sa plume va au sentiment , au naturel , même au risque d'un peu de prose. Dans un des somiets a. Ronsard , il lui dit d'un air d'abandon :
Je suivrai , si je puis ,
Les plus humbles chansons tle ta muse lassée.
Bien lui en prit ; cette lyre im peu détendue n'a jamais mieux sonné ; les habitudes de l'art s'y retrouvent d'ailleurs à propos , au milieu des lenteurs et des négligences. Ainsi quelle plus poétique conclusion que celle qui couronne le sonnet xvi , dans lequel il nous représente à Rome trois poètes, trois amis tristes et exilés, lui-même, Magny attaché à M. d'Avanson , et Panjas qui suit quelque cardinal français ( celui de Chàtillon ou de Lorraine ) ? Hem-eux , dit-il à Ronsard , tu courtises la-bas notre Henri , et ta docte chan son , en le célébrant , t'honore :
Las, et nous cependant nous consumons noslie aagc
Sur le bord incognu d'un eslrange rivage ,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter,
Comme on voit quelque fois, quand la mort les appelle , Arrangez liane à Qanc parmy l'herbe nouvelle , Bien loing sur un estang trois cvgnes lamenter.
XXX XÛTICli
Quand Du Bellay fit ce sonnet-la , il avait respiré cet air subtil dont il parle en im endroit , et que la Gaule n'aurait pu lui donner , cette divine llaraïue attique et romaine tout ensemble.
Je suivrais plus longuement Du Bellay a Rome , si , en quelques pages d'un érudit et ingénieux travail ( * ) , M- Ampère ne m'en avait dispensé. Je ne me permettrai d'ajouter qu'une seule remarque aux siennes , et qui rentre touta-fait dans ses vues ; c'est que Du Bellay, tout en maudissant Rome et en ayant l'air de l'avoir prise en gt'ippe , s'y attachait , s'y enracinait insensLlilement , selon l'habitude de ceux qui n'y veulent que passer et qui s'y trouvent retenus. Le chaniie opérait aussi , et , ce qui est plus piquant , malgré lui. Il faut l'entendre :
D'où vient cela. Mauny , que tant plus on s'eiroicc , elc. (**)
Voila bien , ce me semble , ce magique enchantement de Rome qui fait oublier la patrie ; a moins qn'on ne veuille croire que ce charme pour Du Bellay , c'était déjà Faustine.
Un bon nombre des somiets de la dernière moitié des Regrets ont la pointe spirituelle , dans le sens français et malin du mot ; aussi Fontenelle ne les a-t-il manques dans son joli recueil choisi de nos poètes. Comme , par les places et les rues de Rome , la dame romaine a démarche grave ne se promène point , remarque Du Bellay , et qu'on n'y voit vaguer de fcTumos (c'était vrai alors) que celles qui se sont
{') Portraits de Rome à différents âges, Revue des Veux - Mondes de Juin 1835.
i") Voir page 15'J.
SLR JOACIIIM DU BELLAY. XXXT
donné riionnète nom de la cour , il craint fort à son retoui' en France
Qu'aillant que j'en voirai ne me ressemblent telles.
Il se moque en passant de ces magnifiques doges de Venise , de CCS vieux Sganarelles ( le mot est aj^prochant ) , surtout quand ils vont en cérémonie épouser la mer,
Dont ils sont les maris et le Turc l'adultère.
Marot en gaieté n'eût pas mieux trouvé , ni le bon Rabelais que Du Bellay cite aussi. H y a de ces sonnets qui, sous air purement spirituel, sont poignants de satire, comme celui dans lequel on voit ces puissants prélats et seigiieiu's romains qui tout a riieure se prélassaient pareils à des dieux , se troubler , pâlir tout d'un coup , si Sa Sainteté , de qui ils tiennent tout , a craché dans le bassin un petit filet de sang ,
Puis d'un petit souris feindre Lt sûreté !
Parmi le butin que Du Bellay rapporta de Rome , il m'est impossible de ne pas compter les plus agréables vers qu'on cite de lui , bien qu'ils ne fassent point partie des Regrets j mais ils ont été publiés vers le même temps , peu avant sa mort ; je veux parler de ses Jeux rusticjues. C'est naturellement le voyage d'Italie qui mit Du Bellay a la source de tous ces poètes latins de la renaissance italienne , et de Naugerius en particulier, l'im des plus charmants, qu'il a reproduit avec prédilection et, en l'imitant, surpassé. Naurerius , ou Navagero , était ce noble vénitien qui offrit a Vulcain , c'est-a-dire qui brûla ses premières Sylues imitées
\XX1I \OIICfc
de Stace, quand il se coiiverlil à Virgile, et qiii sacriliait tous les ans un exemplaire de Martial en Tlionneur de Catulle. Il ne vivait plus depuis long-temps quand Du Bellay fit le voyage d'Italie ; mais ses Lusus couraient dans tontes les mains. Or, on sait la jolie chanson de Du Bellay :
A vous troppe logcie , etc. (*j
L'original est de Naugerius ; il faut le citer pour faire comprendre de quelle manière Du Bellay a pu être inventeur eu traduisant :
VOTA AD AtiRAS.
Auii'B qucc levibus peiciirritis acra pennis , Et sliepitis blando por neiiiora alla sono,
Seitn (lat liœc vobis , vobis liœc rusticiis Idinon , Spargit odorato plcna canislra cioco.
Vos lenite œsliiiii , et paleas sejiingite inanes , Diim nieilio friiges verililat il!o die.
L'invention seule du rhythme a conduit Du Bellay a sortir de la monotomie du distique latin , si parfait qu'il fût , et a faire mie villanelle toute chantante et ailes déployées , qui sent la gaieté naturelle des campagnes au lendemain de la moisson, et qui nous arrive dans l'écho.
A simple vue, je ne saurais mieux comparer les deux pièces qu'a un escadron d'abeilles qui , chez Naugerius , est un peu ramassé , mais qui sovidainement s'allonge et défile a travers l'air 'a la voix de Du Bellay. L'impression est tout autre, l'ordre seul de bataille a cliangé.
(') Voir page VX'y.
SIP. JOAOHIM DU BELLAY. XXXIII
Mais voici qiii est peut-être mieux . Le niêuie Naugerius avait fait cette autre épigramme :
THÏRSIDIS VOTA VENERI.
Quod tuUt optata tandem de Lencide Tliyrsis
Fructuin aliquem , has \iolas dat tibi , sancta Venus. Posl sepcm liane sensim obrepens , tria basia snmpsi :
Nil ultra potui : nam prope mater erat. Nunc violas , sed, plena feram si vota , dicabo
Inscriptam hoc niyrtum carminé , Diva , tibi: « Hanc Veneri mjiiuni Thyrsis, quod amore potitus
Dedicat , alquc une seque suosque gregcs.»
Ce que Du Bellay a reproduit et déployé encore de la sorte , dans une des plus gracieuses pièces de notre langue :
Ayant, après long désir, etc. (*)
N'a-t-oii pas remarqué , en lisant , a cet endroit :
Imitant les lèvres closes Que j'ay baisé par trois fois,
comme le sens enjambe sur la strophe , comme la phrase se continue a travers , s'allonge ( sensim ohrepit ) , et semble \ïmier\\TL\dtnÛm-mème glissant tout beau dessous l'ombre?
De peur encores j'en tremble ,
ce vers la, après le long et sinueux chemin où le poète furtif semble n'avoir osé respirer , repose a propos , fait arrêt et
(*) Voir p.nge 200.
NOTICE
image. Tout dans celte petite action s'enchaîne , s'anime , se fleurit a chaque pas. Du Bellay , en imitant ainsi , crée dans le détail et dans la diction , tout-a-fait comme La Fontaine {').
Que si maintenant on joint a ces deux pièces exquises de Du Bellay son admirable sonnet du petit Lire , on aura , à côté des pages de V Illustration et comme autour d'elles , une simple couronne poétise tressée de trois fleurs , mais de ces fleurs qui suffisent , tant que vit ime littérature , a ,j sauver et k honorer un nom. Le sonnet du petit Lire est également imité du latin , mais du latin de Du Bellay luimême , et le poète a fait ici pour lui comme pour les autres , il s'est embelli en se traduisant. Dans son élégie intitulée Patrice desiderium , il s'était écrié , par allusion a Ulysse :
Félix qui mores ninUoruni vidit et urbes, Sedibiis et potiiit coiisenuisse suis ;
et il continuait sur ce ton. Mais voici , sous sa plume redevenue française , ce que cette pensée , d'abord un peu générale , et qui gardait , malgré tout , quelque chose d'un écho et d'un centon des anciens , a produit de tout-a-fait indigène et de natal :
,^ (*) Il était si plein de son Naugerius , qu'il s'est encore souvenu de lui dans un passage de ses stances à M. d'Avanson , en tCte des Regrets :
Quelqu'un dira: De quoi servent ces plaintes?...
C'est inspiré d'un fragment délicieux de Phllémon sur les larmes que Naugerius avait traduit, et Du Bellay sans doute l'avait pris là.