LE MOUCHOIR DE POCHE
Il n'est besoin que de jeter les yeux sur le visage des enkns pour se convaincre que le mouchoir de poche est une des premières choses dont. Thomme ait besoin; cet article de toilette est un des plus importans, attendu les fonctions élevées qu'il est appelé à remplir; c'est lui qui parcourt journalièrement les organes les plus délicats de nos sens, qui se promèoe sur notre visage et nous rend des services signalés. On peut oublier sa bourse» sa montre , son canif ^ sans qu'il en résulte des inconvéniens ostensibles, sans que notre embarras soit intense et patent; mais son mouchoir!... chacun voit d'ici les graves conséquences qui peuvent en découler.
Le mouchoir est, par sa petitesse et sa position, très -susceptible d'être perdu à la lessive ou volé dans les foules ; il est peu d'êtres privilégiés qui puissent répondre de ne pas voir se dépareiller ou diminuer leurs douzaines de mouchoirs de poche ; c'est sur elles que le filou exerce son adresse naissante , et contre lesquelles il £ait ses premières armes : faire le mouchoir est parmi les amateurs du bien d'autrui l'a/^^a du métier ; c'est le vol réduit à sa plus' simple dénomination.
. Le mouchoir a remplacé l'éventail dans les mains de nos petites-maîtresses et de nos jeunes dames ; il fait partie de leur maintien, il se lie à leur conte-
nance ; ane actrice sans moachair sur la acèa^ est presque un corps sans âme. Feiot-elle la colère, elle chiffcmne son mouchoir; minaude-t-elle , vdilà le mouchoir qui cache son sourire ou ses signés d mtel ligence ; est^elle attendrie , la batiste lui couvre les yeux; parle-t-^lle, enfin, &it-elle des gestes, des menaces, le mouchoir accompagne les mouvemens du hras et leur donne quelque chose de flamboyant qui .'produit de Teffet* Le mouchoir de poche remplit d^ordinaire un rôle éminemment pathétique lorsque deux amis s'éloignent pour longtemps* Quand un époux quitte sa femme, un jeune homme ses parens, une jeune fille la maison paternelle,' ^ui est-ce qui prolonge les adieux? qui eat^cequi s'agite dans Tair et porte au lomtain l'expression des regrets, les signesde la douleur? c'est le mouchoir, devenu le télégraphe de l'attachement, le hiéroglyphe de l'amour, le trucheman de l'âme. Chacune des courbes qu'il décrit alors dans l'espace porte un vœu de revenir, un .50uhait de se revoir ^ un, chagrin de se s^rer. Quel cœur tendre ne sent tout le prix de cette pantomime du mouchoir de poche!
C'est encore celui-ci qui aide la mémoire ; ses coins noués rappellent une commission à faire ; c'est aussi dans un de ses coins que se tapit l'humble trésor du pauvre ; c'est sous ses plis que se cache la joie pleureuse de l'héritier, la douleur feinte de plus d'une veuve inconsolable ; c'est dans son sein que se versent l^s pleurs de l'infortune, et que s'enveloppe le ne^ des enrlmmés.da cerveau.
La mode est venue d'imprimer sur les moachmrs
ESQUISSES
de poche des vues pittoresques , des têtes de grands hommes, des batailles, etc. ; il est vraiment fâcheux que tant de jolies gravures soient destinées à un usage qui me semble les profaner ; car c'est tond^r à la barbarie que de cracher sur le buste d'un héros, d'éternuer dans un beau paysage, et de se moudier au milieu d'une action d'éclat. Mettre ainsi le nés dans ces belles choses, c'est presque être un vandale, et mon cœur se soulève d'indignation et de dégoût en voyant le visage de Napoléon essuyer les narines d'un imbécille , et le profil de Washington caresser la figure d'un aristocrate.
Comme le mouchoir de batiste d'une jolie ièmme peut émouvoir le cœur et parler à l'imagination d'un jeune homme violemment épris ! car enfin l'étoffe a été en contact avec un visage qu'on adore et des traits qu'on admire ; il a effleuré l'incarnat de l'innocence, essuyé les larmes de la beauté, suivi les lignes gracieuses d'une figure enchanteresse, sondé les fossettes de ces joues arrondies où l'amour aime à se nicher ; enfin il a toudié le but aiiquel aspirent les lèvres de Tamant.
Mais s'il est des mouchoirs privilégiés, comme ce dernier , il en est beaucoup d'autres dont le sort est moins flatteur : ceux des priseurs de tabac , par exemple ! ! !
Le mouchoir se lie aux souvenirs des prepiier^ jeux de TenÊince ; il n'est aucun de mes lecteurs genevois qui n'ait fiadt du sien un agoution ou des culottes de Sidsse pour figurer dans ks) ébats de la cour du collège et tanner ses camarades.
Dans un vieux méoage dont la gouTernante n'est pas très-soigneuse Y les mouchoirs de poche jouent souvent de mécllans touts. On en a pris un tout blanc dans sa poche en quittant le logis , on le laisse pKé pour ne pas \t défraîchir ^ et lorsqu'arrive le moment de s'ensendr, et qu'on Tétale avec con^^ fiance aux yeux d'une assemblée, souvent il y a solution de continuité dans Tëtoffie ; on jette ainsi au vent le secret dnne garde-robe mal tenue ; c'èst cidmme une aècusâtiôn lancée contre sa moitié. Encore bien pis lorsque, empoignant ce mouchoir dont on n a pas Vu soi-même la caducité , on sent que les doigts en ont trouvé les déplorables blessures, et quils touchent à nu le ùez qu'ils viennent de saisir.
II est certains fasfaionables qui laissent à dessein sortir de leur poche un bout de leur mouchoir de soie; où pourrait l'appeler alors le petit bout d'oreille de la vanité.
Enfin le sultan ne trouve rien de si gracieux pour la femme qu'il préfère, que de lui jeter un mouchoir de poche; j'ai souvent cherché quel emMèmc pouvait se cacher sous cette coutume du Levant, pays où tout e3t métaphore, et j'ai pensé que cela voulait dire peut-être qu'en Turquie comme ailleurs ube jolie femme mène souvent les hommes par k riez, et qu'en lui jetant un mouchoir de poche c'est lui dire : Menez-moi.
xsQUJiasis.