‹ Œuvres choisiesChapitre 15 sur 84 · GENÈVE SAINT- SIMONIENNE · texte numérisé non relu

GENÈVE SAINT- SIMONIENNE

Les songes sont une continuàtion des idées du jour; cet axiome pourra expliquer à mes lecteurs comment, ayant lu Its Mille et une nuits et vu des Samt-Simomens dimanche passé, je fis le lundi suivant le rêve que voici. J'avais trouvé la lampe d'Aladin dans le chemin de la Servette; transporté de joie, je me mis de suite à la firotter dans tous les sens, et, après quelques minutes de peines infiiictueuses, tout à coup un génie, qui avait au moins de dix à douze pieds de haut, parut devant moi ; et, bien que je m'attendisse à sa venue, son aspect gigantesque me causa une émotion réelle, qui ne se dissipa qu'alors que ce grand serviteur de la lampe^ d'une voix sucrée, m'eût demandé ce que j'exigeais de lui.

Mou ami, lui dis^je, pour le moment je ne vous demanderai qu'un léger service: ce sérait de me procurer une lunette avec laquelle on pût voir vingt ans plus loin que ré|)oque où nous sommes, c'est à dire en i853 ; veuillez avoir la bonté de la poser sur le pupitre que vous trouverez dans ma chambre. Charmé de ma politesse exquise, le génie sourit, me salua et disparut.

Rentré chez moi je trouvai mes ordres exécutés, et je mis vite mon œil au petit bout d'une superbe lunette.

Je ne vous parlerai point des quais, des rues, des pavés nouveaux qui frappèrent mon regard; de

toutes les voitares qui roulaient au iboyen de la Ta^^ peur, des maisons même que ce puissant moteuir transportait du fond d'une Tallëe au sommet d'une ccUine, et de mille autres cfaangemens ; ce que je Yis de plus curieux ce fut T émancipation de la femme à Genève^ et la capacité intellectuelle de chacun jaugée comme un tonneau de vin à roctroi municipal. La doctrine deSaint-Simon a^ait prévalu chez nous; il n'y était plus question du 'Pré-^tEvt- €fue, du Bourg-de-Four, de la rue des Chanoine et de cent autres petits conventicules; tout cela avait disparu. Le drapeau saint-simonien flottait au des^ sus de la girouette de Saint-Pierre, et la ligne de dé^ marcation qui sépare les attributs des deux sexes était entièrement effacée. Dans la saUe du Gonsefl représentatif il y avait deux syndicquesses et deux syndics^ des conseillères et des cmiseillers, une Keutenante de police, et sur les bancs autant de cotillons que de culottes; mais, bien que les orateuses parlas^ sent très-longuement, comme on peut le croire, les orateurs avaient conservé sur elles à cet égard une immense supériorité. Au moment où je contemplais cette assemblée délibérante on y discutait une lôi sur la milice, dans laquelle on fixait Tépoque où la grossesse d une femme la ferait exempter de droit des exercices militaires. Une sage-femme parla en veur de la femme libre avec une grande éloquence, et répoque d'exemption fut fixée à trois mois de grossesse, au bout de trois violens débats.

Après avoir examiné le sanctuaire des Ims, je braquai ma lunette sur la Treille, où je vis des

bommee qui étaient bonnes denfans, et qui trico«» taieot assis sur des bancs, tandis que des demoiselles se promenaient la canne à la main, et parlaient avec feu d'améliorations à apporter au service de Tartillerie fédérale, dans laquelle deux d'entre elles étaient qffldères; et lea autres se préparaient aux examens pour le devenir»

J'aperçus dans Hainpalais trois bataillons férni* nins qui faisaient des évolutions: il y avait des p^nadières, des chasseuses, des bisettes, et je reconnus une de mes parentes qui était sergenie^ majore des arquebusières : \e costume de ces divers corps différait peu de ceux d'aujourd'hui; mais. je remarquai avec peine que ces nouveaux soldai avaient presque tous la.g^eme très-faàutt ^ les jambes cagneuses, et que l'ordre le plus r^té par leurs serre-files était : Silence dans les rangs!

. Je regardai dans nos églises, où des numstresses haranguaient les fidèles, car les femmes avaient pénétré dans le Cansistoirey dans la Vénérable Com^ pagnie et jiisque dans la Chambre des JÉtrangers.

Les hommes avaient l'air humble et soumis, tandis que je vis une jeune fille qui, d'un pas sâr et déli* béré , allait toute seule demander son cousin en mariage.

> U y avait des hommes revendeuses, laitières, repasseuses^ UngèreSy des femmes agricultrices, académid^nnes; c'était un pâie-mêle à ne pas s'y recon* naître, pour quelqii'un^c^i^ conune moi, tombait du bout d'une lunette et à Timproviste dans ce nouvel ordre de choses»

Un sënat composé de personnes des deux sexes jaugeait les capacités individuelles, et classait chacun suivant son mérite et son esprit naturels. Je vis des gens que j'avais connus millionnaires couvrir de tuiles les hôtels qui leur avaient appartenu, d'autres cirer les bottes de leurs ci-devant laquais, et un des plus riches propriétaires de vignobles de nbtré pays devenu porteur d*eau. '

Tout cela me semblait ridicule au premier coupi d'oeil. Cependant je m'aperçus qu'il y avait du boil là-dessous. Les hotnmes étaient moins insolens avec les îfemmes ; les riches étaient instruits et point orgueilleux ; chaque état était exercé par les intelli-^ Ifènces qui y étaieirt lé pllus aptes ; mais il y avait des réclamations à ne plus finir : nul ne se trou-^ vait placé selon son mérite, et les gendarmes et lei gendarmesses avaient plus à faire qu'aujourd'hui, ce qui n'est pas peu dire. J'allais continuer cette investigation, qui m'amusarît beaucoup, quand mod chat, en sautant sur la table de nuit, fit tomber mon pot à eau et me réveilla.

J'allai vite regarder à ma fenêtre pour savoir à quoi m'en tenir sur Tétat réel des choses, et ayant vu un mari qui battait sa femme, j'avoue que celà me rassura, car je n'étais pas sans inquiétude sur la case que m'aurait value le jaugeage de ma capacité dans Genève saint-stmomenne.

ESQUISSIS.

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