‹ Œuvres choisiesChapitre 16 sur 84 · LES AFFAIRÉS · texte numérisé non relu

LES AFFAIRÉS

Hé| holà! gare! tirez- vous de côté! Le voyezvous qui se précipite, qui court au devant de vos pas, et qui va vous renverser de son choc impétueux? Qui? quoi? où? que voulez -vous dire? Regardez donc î c^airé, prêt à se jeter dans vos bras, et marchant contre vous à pas accélérés. «— Mais qui donc le pousse, Texçite ; quelle mouche Ta piqué, ce monsieur^là? — Comme je vous Tavaîs dit, c*est un affairé nul ou sans affaires, un homme qui veut en inqposer au public sur l'importance de ses occupa-* tions les plus futiles, par l'empressement M la fougue qu'il met à s'y livrer; furieux et emporté comme vous venez de le voir, il s'en va peut-être regarder l'heure à l'horloge de Rive, le vent qui souffle à la girouette de Saint-Pierre, ou bien s'il est ton)bé de la pluie cette nuit» C'est un être qui se fatigue à ne rien £aiire, qui s'exténue gratuitement, et qui dépense son activité à battre le pavé avec énergie. U met de l'importance à des niaiseries, et comme de la valeur à tous les zéros ; il prendrait volontiers une épée à deux mains pour tuer une mouche, et un pied de roi pour mesurer un ciron. Plein de formes pétulantes, de mouvemens gigantesques, toutes ses poses sont télégraphiques, tous ses gestes foudroyans ; il marche avec feu, se promène au pas de charge^ et nul ne peut l'aborder, le questionner, sans qu'il paraisse comme enlevé à des missions d'une

ESQinsns.

vaste portée t ou arraché à des réflexions du plus grand intérêt.

V affairé nul n*a point à Tordinaire le loisir de vous répondre ; à peine s'il a le temps de vous entendre, et souvent il n a pas celui de vous voir. Il vous glisse entre les doigts comme une anguille ; le pan de son habit vous reste à la main si vous voulez le retenir, car ce que vous avez à lui dire ne vaut jamais ce qu'il fait ou ce à quoi il pense ; il traverse la société ^ans y jeter Tancre, ou, s'il y débite quelques mots en passant, ce sont des réponses brèves, saccadées, qui ne satisfont personne.

Il se hâte de nianger, se presse de boire, se dépêche de dormir, et vit dans une perpétuelle agitation dont les seuls motifs sont le besoin de changer de place et Tenvie de se faire passer pour occupé.

Il est une autre classe d'affairés que j'appellerai les c^airés tiek; ce sont les gens qui embrassent autant de charges qu'ils peuvent, non en remplir, mais en avoir, pour se donner de l'importance, et entourer leur vie de la considération particulière de tous ceux ^ pont obligés d'avoir rëeotîiirè èux. CSeux-là se jetteiiil|li baissée dans toutes les administrations, les commissions, les comités, etc. ; les cartes de convocation de ces di;?ers corps pleuvent chez eux et couvrent tellement leur glace, qu'à peine leur en reste-t-il une légère échappée pour se Ëdre la barbe, lorsqu'ils ont le temps de se raser. Ces gens-là sont cousus et rembourrés des formes parlementaires adoptées dans les innombrables so^ détés administratives dont ils sont membres; ils

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voient partout des prisidens^ des votes ^ des prio^ pinans^ et ils passeraient volontiers au scrutin secret^ dans leur ménage, si Ton doit y manger du yeau ou * du bouilli. Us ne peuvent rester un peu dans Tcine de ces réunions, qu'ils n'écornent le temps qu'ils doivent donner à une autre. Toute la journée ils se transvasent d'un comité dans une commission, ou vkc çersa; passent dé l'agriculture à labienfaisancei de l'industrie à la musique, du Consistoire au Casino, et ne rentrent chez eux que pour y trouver une assemblée délibérante qu'ils y ont réunie, ou pour y lire les nouvelles cartes de convocation reçues pen-^ dant leur absence. Leur existence est, si je peux m'exprimer ainsi, une danse de Scûnt-Gui adndnis^ tratà^^ lever le ht» pour donner, son suffirage; voter par assis ou levés, haranguer en gesticulant^ telles sont leurs évolutions continuelles ; leur sommeil -se trouve agité par suite de cette vie toute parlementaire^ et souvent il leur arrive de deman-^ der la parole en dormant, ou d'appuyer une mo^ tioti d'ordre la tête sur leur chevet.

Les affections de fianille, les épanchemens conjugaux peuvent à peine se Êdre jour au travers de cette impénétrable masse d'intérêts publics ; et c'est pour les femmes des affairés que la publicité sera surtout favorable, en ce qu'elle leur permettra d'être quelques instans renfermées dans la même chambre que leurs maris, et de les entendre parler,, avantages plus, ou moins grands pour elles, sans doute* mais dont elles sodt maintènant privées. '

L'affairé réel contracte l'habitude de cette adi-*

vité bouillante qui seule fait sa santé; c*est une toupie mûe par le fouet administratif, un homme qui tournerait sur lui-même plutôt que d'être immo^ bile, dont le mouvement fait la vie, et qui est déjà malade quand sa glace se dégarnit de cartes de conmDcation ; c'est Farbre se dépouillant de ses feuilles,' c'est l'automne de son existence, l'indice de son décUn, car il ne peqt vivre sans gérer, administrer» loamitasser. A vrai dire pourtant cet excès de est recommandable, bien qu'il prête un peu au ridi^ cule, car si laffairi ne s'embrouille pas dans seà divers emplois, si la tête fait face aux travaux qu'il lui inflige, si les épaules ne ploient pas sous le faix qu'il leur impôse, à la peinture que j'ai esquissée de ï affairé r€el^ il y a un éloge à ajouter; mais^ comme je me tirerais mal de cette nouvelle besogne^ f e la laisserai faire à d'autres.

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