DE L'INCOGNITO DU GÉNIE
Lorsque les souverains voyagent, les gouverneurs de provinces, les préfets de départemens, les maires de villes et villages, tous ces agens de Tautorité ne peuvent s'exempter de recevoir avec pompe le chei de Tempire ou du royaume; il £atut des arcs de triomphe, des députations, des harangues, des banquets, des bals, des fêtes, des gens qui crient : Vive notre maître! tout cela ne peut se faire sans des frais considérables qui tombent à la charge du pauvre peuple, dont Tamour, en pareil cas, n'est jamais aussi fort que la dépense ; en sorte que le passage d'un monarque coûte plus aux campagnards qu'une gelée de mai ou qu'une grêle de juin. Les souverains ont eux-mêmes senti tout ce que la réception qu'on leur £ût avait de ruineux ; et , pour pouvoir visiter leurs sujets sans les rançonner, ils ont inventé Xincognito; c'est à dire qu'ils se sont mis à voyager avec des noms supposés, ruse dont personne n'est la dupe , et qui est moins pour eux un moyen de n'être pas connus, qu'une manière d'annoncer qu'ils ne veulent pas l'être. Cet incognito est donc favorable aux populations, et, comme philanthrope, je ne puis m'empêcher de le bénir ; mais c'est avec peine que je me suis aperçu que le génie voulait aussi trancher du monarque et revêtir l'incognito. Il circule à l'entour de nous des jeunes hommes d'une haute capacité, à en juger par la manière dont ib
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prononcent en dernier ressort sur chaque production nouYelle ; d'un jgénie vaste, puisqu'ils sentent, analysent et tarifent la portée de chaque auteur ; d'une érudition immense, puisqu'ils parlent de tout avec abondance, assurance et confiance ; d'une critique profonde, car ils relèvent les moindres défauts et aperçoivent les plus légères taches dans les écrivains. £h bien , ces jeunes gens ne produisent rien euxmémës ; ils ne veulent point mettre leurs moyens en évidence, et ils laissent évaporer leurs £atcultés extraordinaires en paroles fugitives et en discours trop vite oubliés. Ce sont comme autant de volcans en fermentation ; la lave .bouillonne dans leur sein ; à chaque instant il semble que l'éruption va avoir lieu : pas du tout; quelques bruyantes détonations et beaucoup de fumée, voilà tout ce qui sort du cratère ; la lave et la flamme sont encore à venir.
Cependant à les voir et à les entendre, il n'en est aucun qui ne serait célèbre s'il le voulait; tous se sentent appelés à de grandes choses, tous ont la persuasion intime de leur supériorité , tous sont labourés par la pensée, minés par de gigantesques conceptions, et cependant aucun ne se décide à vouloir bien être un grand homme. £h ! messieurs, un peu.de boniïie volonté, je vous prie ! l'incertitude où vous nous laissez sur votre splendeur future a quelque chose de pénible et d'angoissant : elle fait sur nous l'effet d'une bombe dont la mèche brûlerait sans cesse et qui n'éclaterait point. Laissez se trahir le génie qui chez vous garde un fâcheux incognito ; aussi bien, nous pourrions finir par croire qu'il aura le
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sort du Messie chez les 3w£s^ Allons, pàresseax, à Touvrage ! dussiez-vous être à Tëpreuve un peu inférieurs à ridée que vous voulez bien nous donner de vouSf au moins nous saurons à quoi nous en tenir et où vous placer; faites comme d'autres qui ont la bonhomie d'ëtaler toute leur portée, et sur les ou^ vrages desquels votre critique s'escrime avec tant de succès ; peut-être eux-mêmes trouveront-ils à mordre sur des œuvres dont le geime repose endormi dans votre sein. Ils prêtent le flanc et vous rehisez le vôtre ; soyez plus généreux, et après leur avoir mon*tré la route de tous les arts, faites-leur voir comment vous y marchez vous-mêmes !
Vous me direz peut-être que ]a vocation de critique est très-indépendante de celle d'auteur ; qu'on peut avoir du go0t pour les lettres et les arts sans être propre à les cultiver soi-même, et qiie des personnes qui ne font rien peuvent enseigner aux autres comment ils doivent &ire. Je conviendrai de bien bon cœur que c'est ainsi que va le monde ; qu'il est plein de gens qui s'érigent en graves docteurs sans avoir reçu leur grade nulle part, et qu'il y pullule des critiques sans mandats, n'ayant d'autre titre au rôle d'aristarques que la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et le sentiment intime du beau dont ils se prétendent possédés exclusivement ; mais vous, jeunes hommes, espoir de notre époque, qu'enflamme la maxime des progrès, qui marchez en paroles à la tête du siècle, n'y voudriez-vous laisser aucune trace de votre passage ? N'avez-vouspastous, à vous entendre , des trésors épars en portefeuille.
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le plan d'un grand ouvrage dans le cerveau , des idées nouvelles sur toutes choses ? et vous voudriez déshériter la postérité et laisser le germe d'aussi grandes merveilles mourir au sein de votre indolence, et votre génie expirer en eknbryon! Quel meurtre ! Ah ! messieurs ! nous prendrons notre parti de ne plus vous entendre raisonner nr tout, si vous daignez vous occuper à vous distinguer en quelque chose. Vos intimes sans doùte seront privés plus souvent du charme de vos paroles, mais le monde entier pourra jouir toujours de vos écrits ; votre gloire, parquée dans un cercle étroit, jaillira dans un espace immense plus digne d*elle ; votre mérite f étouffé dans nue coterie, respirera plus à Taise dans TEurope ; et quand, armés de titres incon* testables aux' suffrages des peuples, vous voudrez bien abaisser vos regards sur nos chétives pro^ ductions, mieux instruits de la difficulté de feire* peut-être les critiquerez-vous moins amèrement i puis, nous le disons avec franchise, bien que, dès à présent , nous croyions à votre supériorité , la foi que nous lui accorderons alors sera plus fervente et plus robuste.
.Laissez les souverains garder un incognito qui, sans nuire ^ leur grandeur, économise la sueur dé leurs peuples; mais pourquoi donc en voiler votre génie ? II ne serait pour nous qu'un motif de dépense d'admiration, genre de frais auquel on se laisse entraîner ici plus volontiers qu'à tout autre.
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