‹ Œuvres choisiesChapitre 21 sur 84 · LE GATON DE SEIZE ANS · texte numérisé non relu

LE GATON DE SEIZE ANS

Après avoir dépeint le bandit de tràze ans, et ce que devenait à Tordinairé ce jeune écervelé qpand râge et la raison avaient donné une direction plus heureuse à son humeur active, pétulante et créatrice; voyons maintenant à quoi arrivent ces enfans ai doctes, si soumis, si sages, qui font Tadmiration de leurs maîtres et l'enthousiasme de leurs parens.

Grâce au système d'éducatif précoce généralement adopté aujourd'hui, les en&ns sont de petits hommes: ils n'ont pas le temps d'être jeunes; on les envoie aux écoles lancastériennes peu de tempe après qu*ils ont été sevrés ; on les y conduit par la main quand on ne les y porte pas, et ils ne quittent les bras de leur nourrice que pour tmnber entre ceux d'un régent. Ces moniteurs flanqués d'un fourreau sont vraiment très-cofniques , lorsqu'ils ont surtout cette gravité qu'on leur recommande. Le

moyen qu'fis rettouTent Êcilmisiit la malice nbin* relie à on écolier, lorsqu'à sa: ans ils sont paAsés maStresf Les voilà ^cnrant sur Fardoise au Heu de sauter sur la pelouse, entas^ dans des écoles an Keu de jouir de la sakdirité d'tin air pur, tremblant devant la férule d'un surreillant, se Uvrant aux charmes des déclinaisons, conjugaisons, etc., eCc,, récitant à leurs admirateurs âbafais la table, de Jd fabk, à la table, nkeuble où, par parenthèse, ils ne sont pas encore admis à manger avec leurs parens, à moins qu'ils n'y figurent sur une chaise haute sur laqoelle la bonne les assied,. après leur avoir passé «le serviette sôus le menton. On conçoit combien la contrainte scolastîque qui entoure ces bambins doit mater leur naturel très^impressionable et com* primer Vélan de leur joyeuse humeur ; je laisse aux médecins à dire jusqu'à quel poiot ce régime peut ccmipromettre leur santé, en s'emparànt trop tât, sans doute, de £aicultés intellectuelles non dévelop-* pées, ét en interrompant des: jeux et des ébats plus conformes à leur iaiUe raison et plus favorables à l'accroissement de leurs forces et à la formation de leur tempérament. Tout cela n'est point de mon ressort ; mais voycms ce que deviennent ces petits malheureux, qui apprennent à lire avant que de savoir marcher, qu on fait chanter avant qu'ils puis^ sent parler couramment, et que la science empoigne, pour ainsi dire, au berceau. D'abord, ils sont craintif, timorés; une tftche à savoir par çœur et à réciter est un ËmtiteM qui les poursuit ; leur jeune in-* telligence se consume en efforts au dessus de sa

portée ; ib £3itissent cet instrmneDt précieux en voulant s'en servir avant qu'ib puissent le £ûre avec succès-; et qu'on ne dise pas que les occupations^ qu on leur donne sont en haihoionie avec leur raison : toute charge est pesaïUe et dangereuse pour qui n*a pas les reins formés , et ce qu'ils feraient, non-seulement avec aisance quelques années plus tard, mais encore avec connaissance de cause, on le leur ùit faire en les enchaînant comme des galé^ riens, et en les instruisant comme des perroquets.

Toutefois, Famour-propre des parens est gonflé de la mémoire des entans, qui sont encouragés^ récompensés, choyés comme des phénomènes ; plus leur existence flatte leur famUle , plus celle-là est entourée de soins : ce sont des grands hommes en herbe, qu'on élève en serre chaude, et qui s étiolent dans Tombre, semblables à ces branches de vigne qui, pâles et rampantes, glissent le long des murs d'un obscur réduit.

L'enfant dont on parvient à exciter ainsi la petite vanité se livre au désir de se ùire applaudir : il obtient les premières places, gagne des prix, est cité comme un phénix dans son quartier; puis, quand vient l'âge d'être homme^ l'arc bandé trop tôt n'a plus de ressort; l'instrument, usé avant le temps, n'a plus de nerf; le flambeau s'éteint £iute d'huile , et ces miracles d'érudition finissent par faire des sujets sans imagination, sans rien qui les distingue, et qui, cités d'abord dans les bulletins de l'école , sont ensuite ignorés sur le théâtre du monde, où ils végètent obscurânent.

Pour ceux qui, moiiis célèbres dans leur eiifimce« ii*en ont pas moins été victimes d*un enseignement trop hâtif, TOUS les voyez, tourner, plus tard, toute leur visée vers Tunique but qu'on leur a d'abord montré ; la science leur parait seule à apprécier, à honorer : ils y rapportent tout ; ils voient tout du haut de leur capacité pédantesque. Gauches dans la joie, ils traversent les plaisirs mondains comme des ombres glacées ; ils ne conçoivent pas des émotions que leur enfance n'a point connues et dont ils n'ont pu garder la tradition. Leur a^ect eflfarouche la gaité ; ils ne rient point, ils raisonnent ; ib croi^ raient compromettre leur renom de savant en se livrant à des jeux au dessous de la portée de leur génie ; mais, comme notre Seigneur, on les trouverait dans le temple, discutant, à douze ans, avec les docteurs de la loi. Accoutumés dès le bas âge à domp» ter toute velléité vigoureuse, ils sont sans feu, sans vigueur , sans élan ; ils sont bons à tout et ne se livrent à rien avec force. Ce sont de braves garçons, malléables, ductiles, qui finissent par se retrancher dans les hauteurs des sciences exactes, et qui s'éteignent tout doucement dans l'aridité des ncHOiencla-* tures ou dans les steppes de l'analyse.

Du reste , se livrant à de rares amusemens comme à des devoirs; dansant par convenance, chantant pour îàire voir qu'ils ont eu des maîtres et pour pouvoir glisser, à la suite de ces profanes passe-temps, quelques mots compassés sur la danse des anciens et sur le tétracorde des Grecs.

Me serait-ce point à ce système d'éducation pré-

coce que notre génération actuelle doit sa pâleur et ton manque de vie ? Ne serait^e point pour cela que la pédanterie règne avec tant de force parmi notre jeunesse? Enfin; serait^^re la raison pour la-^ quelle il y à tant de savoir et si peu d'imagination parmi nous?

Dans ce cas, je dirai aux parens : Laissez tos filé être des en&ns pour qu'ils puissent devenir des liom« mes ! ils seront plus heureux dans leur bas âge, plus bandits dans leur jeunesse, mais plus distingués dani leur maturité, et, après avoir fait quelquefois le désespoir de leurs maîtres, ils seront ]^ns souvent lorgueil de leur fiumille et la couronne de leur patrie.

Toutes les administrations du monde ont à leur service une série plus ou moins riche de phrases ^atoires pour rembarrer les demandes pressantes^ déjouer Fimpatieoce, consoler les pétitionnaires ha^ rassés, iaire croire k des travaux continuels, en un mot pour répondre à tout et à touSé

A la tête de ces phrases sur lesquelles les eôrps dirigeans s'étendent comme sur un lit de repos» jè mettrai celle qui couronne mon article: on s'en occupe. Phrase admirable, phrase qui ferme lu bouche aux plus exigeans; phrase d^in laconisme

ON S^ElN OCCUPE.

UQUISSXdw

qui ne laisse rien k désirer, pl^rase adminiatratiTe par excellence, phrase d'une souplesse sans exemj^dei qui se plie à tout et avec laquelle on peut colorer, badigeonner, motiver, excuser les retards de tout genre dans les adiûinistrations de toute e^èce; phrase que seule on peut hasarder encore pour répondre à qui demande: Où erp est le Dictionnaire <fe Ituadémie? la riforme du collège à GenèPe? etc., etc. ; phrase qui retentit à la porte de tous nos comités, sur le seuil de la chambre des conseils; phrase enfin qu'on devrait graver en lettres d^or sur le siège de tous les employés des gouvennemens, afin que durant leur absence le solliciteur pût lire; sur la chaise de Thomme d'état qu'il vient relancer, la réponse que celui-ci n'aurait point manqué de lui faire s'il eût été visible.

En effet, quel parfait assemblage de mots dans cette réponse! remarquez -en avec, moi toute la portée.

On s'en occupe, dis-je, moi employé d'un bureau quelconque, à un solliciteur qui vient demander oà en est son affaire. Observez d'abord comlûen cet on offre ua vague immense et rassurant! on, en effet, c'est moi d'abord, puis tous ceux qui travail'r lent avec moi ; c'est lé corps entier dont je Êiis par^^ tie ; cela peut faire supposer même que ce sont les corps supérieurs de l'état ; et, pour peu que le soUi-» citeur soit novice^ il s'imaginera que cet on repré* sente le gouvernement lui-même, et qat la masse des administrateurs qu'il étauploie est occupée de la pétition et des ttoyiens d'y £ure droit. Voilà dono

SSQtJISSES.

tous les rouages de la machine gourernementale tournant en faveur de ses droits et de. ses vœux.

On s'en occupe. Gela ne fait point supposer d'objection possible de votre part ; car on ne vous dit pas on s'en est occupé ^ on s'en occupera. Dans le premier cas vous pourriez demander : Quor-t'^n décidé? Dans le second, vous pourriez vouloir connaître à quelle époque votre tour sera venu de fixer l'attention du corps à qui vous avez remis votre supplique ; mais non, vous entendez, ons'enoccupe; c'est à dire dans ce moment même on cherche à vous rendre justice : à présent chacun y songe. Que voulez-vous de plus? Vous restez la bouche ouverte, cloué par cette réponse, pouvant tout au plus pous* ser un ah! prolongé, saluer poliment, et vous en retourner aussi content qu'il vous est possible de rètre si vous connaissez la valeur intrinsèque de la locution banale.

On s^en occupe. Dût-on vous répondre ces trois mots durant vingt ans de suite, vous n'avez aucun droit de vous plaindre de la sage lenteur qu'on apporte à délibérer mûrement et avec prudence sur votre affaire ; que pouvez- vous exiger ? qu'on s'en occupe? eh bien ! vous l'entendez, c'est ce qui a lien, vous n'avez absolument rien à dire. Si l'on ne fait pas plus promptement, -c'est qu'il est impossible d*aller plus vite en faisant bien ; et vous ne sauriez en conscience exiger qu'on s'occupât de vous plus souvent que toujours.

Oh! l'admirable locution! que d'ennuis, d'explications gênantes elle épargne à l'autorité ! Ses agens

penvent dormir sur cette phrase ' à trois mots comme sur un &nteuil à trois pieds ; c'est Tottomane du pouvoir, ToreiUer de la bureaucratie: aussi, à chaque amélioration sollicitée, à chaque progrès demandé, à chaque institution .désirée, le pouvoir, toujours eoùmcé dams ses vieilles ornières, renvoie le moment d'en sortir par ces mots, véritable pfiûladium du statu quo: On s'en occupe.

Jai donc trouvé qu'il était convenable de m'occuper moi-même d'une phrase qui joue un si grand rôle dans les réponses parlementaires, et de la signaler tout à la fois à la reconnaissance de ceux* qui s'en servent, et à l'indignation de ceux qui en sont bernés.

DElâ CHIFFONS DE PAPIER.

La fabrication du papier est une chose piquante ; tiré de vieux morceaux de toile, celui sur lequel j'écris maintenant est peut-être tissu avec la colle-^ rette d'une jolie femme, le rabat d'un homme d'jéglbe, ou le jabot d'un érudit. Peut-être mes lecteurs, en parcourant ces lignes, ont-ils sous les yeux, sans s'en douter, des débris de leurs manchettes ou .des pans de leurs vieilles chemises ; peut^' être, enfin, que moi^-même je trace ces mots sur un de mes anciens mouchoirs de poche. L^origine du papier est aussi incertaine que son emploi : pour iiiie.de ses feuilles dévolue à un homme d'esprit, que de rames noircies par des imbécilles! pour un

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Rousseau qui y déposa TÉmUe, que de sots y placent de triste prose ou de mauvais vers ! pour un souverain qui le consacre à éclairer son peuple, que de rois s'en servent pour abrutir les leurs ! enfin pour quelques ouvrages utiles, que de £ades romans, que de livres fastidieux, et de nos jours que de /?rotocùks!

Le papier est la véritable lice ouverte aux £aicultés brillantes de Thomme partout où la censure n*y vient pas ternir la vérité et mutiler la pensée ; c*est Farène de l'intelligence, le champ clos du génie; c'est là que chaque écrivain dépose ses titres aux suffrages de ses contemporains et ses droits à la postérité. J'avoue que, pour ma part, je respecté le papier sur la surface duquel j'épanche mon imagination et répands mes idées: aussi une invincible curiosité me porte-t-elle à déchiffrer les caractères tracés sur ces fragmens chiffonnés qui se rencontrent partout, et que la foule méprise. Quel que soit le théâtre où je les trouve, l'emploi humiliant anquel ils aient été destinés, j'aime à m'initier dans les pensées qu'ils contiennent ; même il m'est arrivé de poursuivre pendant plusieurs minutes le morceau de papier que le vent chassait devant moi. On ne saurait croire quels trésors de littérature j'ai trouvés dans ces flocons blanchâtres, et cômbien j'ai maudit les profanes qui les abandonnaient ainsi dans l'espace. J'ai rencpntré du Lfabruyére dans un ruisseau , du Molière sur les orties d'un chemin , du Rousseau suspendu aux branches d'une haie, et du Voltaire sous le baki de la ferme des boues. Sans

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doute toutes me» trouTaiUea n'ont point été aussi heureuses, mais quelques-unes ont été plus piquantes ; car j*ai découvert un sermon sur la tempérance au fond d'un pâté , un ouvrage contre le tabac à fumer percé par le feu d une pipe, et des cartouches confectionnées avec le traité de paix perpétuelle de Yabhé de St. Pierre.

Ces fragmens me charmaient d autant plus qu'ils m en Causaient désirer le commencement et la suite, qu'ils m'entretenaient ainsi dans le goût des bons auteurs et que leur exiguité ne pouvait me lasser en aucune manière ; puis \e n'étais pas tout à fait désintéressé dans cette recherche: ayant soumis mes pensées à la presse, j'en ai trouvé parfois quelqu'une qui s'offrait sous ma main, après s'être présentée à mon esprit ; c'était comme un enfant égaré que î'arrachais au mépris du public et à l'affront d'être exposé sur une grande route. Ainsi je m'emparai dans un certain repas d'une de mes élégies dont on avait enveloppé le manche d'un gigot ; j'arrachai plusieurs pages de la Miliciade à un cerf-volant, et l'une de mes chansons aux vitres d'un cordonnier.

Que de lettres déchirées j'ai recueillies dont les fragmens m'ont Êiit rêver pour découvrir le nom de leurs auteurs, leur but, leurs secrets! et combien de fois par ce moyen j.'ai été instruit de choses asseï^ singulières, d'anecdotes comiques, dont je ne lisais qu'une partie, et que mon imagination se délectait à compléter à sa manière ! enfin, j'aime ces lettres antiques, jaunies par le temps, où je retrouve vivans

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la colère, les débats, Tamour et Fambition de gens morts depuis maintes années ; ces traces de leurs petites passions déposées sur des feuilles légères qui sont venues jusqu'à moi, tandis qu'eux-mêmes ne sont plus : tout cela me jette dans une mélancolie philosophique qui n'est point sans charme et sans résultats pour moi.

Enfin, comme la littérature n'est pas très-honorée parmi nous, les chiffons s'en ressentent. Plus d'une fois les vers se sont réfugiés au sein d'un peloton de fil ou à l'entour d'un bouquet de bal; plus d'une fois encore ils ont emprisonné les boucles ondoyantes de nos jeunes demoiselles; et, si mes productions doivent périr mutilées, c'est la fin que je leur . souhaite ; mais hélas ! peut-être l'épicier doit-il porter sur elles ses mains pro£stnes ; peutêtre seront-elles le récipient fragile où se videront les denrées coloniales vendues au détail; peut-être sentiront-elles le piquant du poivre, le parfum de la cannelle ou l'arôme au café Moka.

Que d'usages plus déshonorans les attendent encore ! Résigné à leur destin , quel qu'il puisse être, je n'en ferai pas moins ce que je pourrai pour l'adoucir ; en bon père je les recueillerai , et , les joignant aux divers chiffons de tous auteurs que j'ai déjà trouvés, je les placerai dans un vaste tiroir que j'ai intitulé: Asile bes ei^fai^s trouvés.

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LÉ BATISSEUR.

Voilà un homme qui n'envie au roi Salomon ni ses trésors, ni sa sagesse, mais bien les jouis* sances qu'il dut éprouver en bâtissant le Tempk. Bâtir est pour lui le souverain bien , et sa conversation ne sort point du ' cercle des constructions; pour lui, la nature ce ne sont ni les bois, ni les prés , ni les eaux , ni les fleurs , mais la pierre de taille et les murs ; il ne voit de la campagne que les maisons, et il ne préfère à celles qui sont à réparer que celles qui sont à construire* Ne lui dites rien de littérature, de poésie, d'histoire, et ne lui parlez de musique que pour vanter celle avec laquelle Amphion construisit Thèbes ; la lyre, pour lui, c'est une équerre, le sceptre du génie, un niveau d'eau ; le plus beau poème épique ne vaut pas à ses yeux un devis d'architecte, et il ne prise Virgile qu'alors qu'il peint Didon fondant Carthage. Il bâtit pour lui, pdur les siens, pour ses amis, pour le public ; sa vie n'est qu'une longue bâtisse : sans cesse parmi des murs qui s'élèvent ou des masures qu'on abat, ses habits sont blancs de gypse, il crache du mortier et mouche de la chaux. Il connaît tous les maîtres et ouvriers maçons ; et , si Napoléon disait au soldat qu'il rencontrait: Tu étais à AiistertitZi àMurengo, etc., lui peut dire au tailleur de pierres, au plâtrier, au vernisseur : Tu étais à tel bâtiment. Sans cesse à la tète ou à la

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suite des enfiaiDS de Samoens, il sait leurs noms, leurs emplois , leurs qualités ; et pas un d'eux ne tombe d'un couvert, ou n'est écrasé par la chute d'un bloc de Meillerie, qu'il ne puisse au besoin faire son article nécrologique.

Il manque sans cesse une aile ou un étage à sa maison ; il l'alonget la grossit, la diminue, la badigeonne. Toute sa personne regorge de plans, et les rouleaux de papier qui les contiennent jaillissent de cinq à six pouces des poches de son habit. On le voit blanc de poussière, encadré d'entrepreneurs ; il gesticule avec feu ; sa canne, comme la baguette d^Armide, décrit dans les airs les signes qui élèvent ou abaissent des édifices. S'il voit une construction à laquelle on travaille sans l'avoir consulté, sa cri* tique amère en parcourt les diverses parties ; ses observations la frondent de pied en cap, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au comble ; il foudroie les corniches, anathématise les fenêtres, apostrophe le couvert, et ne laisse passer aucune pierre sans vitupérer Vimbécille qui Fa placée sans son avis.

Ses revenus s'engloutissent dans des murailles ; son capital est écorné par la truelle et dilapidé par V oiseau ; ses parens luttent en vain contre cette manie mineuse ; il n'est d'autre remède pour lui que de le jeter dans une administration de travaux publics ; là il s'en donne à cœur joie, il nage dans les plâtras, il couve tous les édifices en construction, et, s'il fait des écoks, le budget les prend sur son compte, et les engloutit dans ses vastes colonnes de chiffres.

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L'imagination du bfttissear est comme maçonnée ; c'est un amas de moUasse, de grès, de roche, de plans d'architecture, de devis, de comptes d'ou*- Triers ; il s'égare dans un dédale sans issue, bien qu'il ait toujours la toise à la main et un pied dans sa poche. U donne des thés aux entrepreneurs de bâtimens et des bals aux maçons. On le Toit tout à coup paraître au sommet de la maison qu'on dé** molit, ou surgir des fondemens de celle qu'on élève ; il se foule les pieds en marchant sur des outils, dégringole du haut d'une échelle ou brûle ses souliers dans de la chaux vive ; enfin il est travaillé d'une maladie que l'on appelle ici la maladie de la pierre^ de laquelle on ne meurt point, mais avec laquelle il doit mourir.

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