LA MOLLE
Voilà encore un de ces mots que repousse le dictionnaire, bien à tort selon md. Qnoi de meilleur que cette locution , alors qu'un lundi matin Touvrier mal en train, bâillant avec délices, étendant ses bras, s'écrie d'un ton pénétré : Ah! quelle molle foi! Gela ne peint-il pas d'un trait sa ^tuation morale et physique? U aurait pu dire sans doute en faisant une phrase académique bien peignée: Le$ plaisirs de la peUie m'ôtent tout penchant oh travail d'aufourd'hui; mon âme est abattue par
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les souvenirs du passe! et mon corps par la fatigue. Mais outre qu'il n'est pas naturel qu un homme, lorsqu'il peut à peine ouvrir la bouche, en fasse sortir une phrase de cette dimension, je le demande, n*est41 pas misérable qu'un scrupule gratnmatical jette Tami de la langue dans une pareille circonlocution lorsqu'il peut peindre avec quatre petits mots tout ce qu'il éprouve? Le chemio le meilleur pour cette âme harassée n'est-il pas le plus court? Qu'elle traduit, bien sa situation en disant: Ah! queUe molle J'ai!
La moUe! comme chacun sent d'abord la portée et la signification de ce terme, plus expressif que délicat et de bon ton ! comme chacun est à même d'en apprécier la justesse, le bonheur, la rigoureuse acception'! Ce mot est si énergique, qu'en le répétant deux ou trois fois de suite, la pensée s'engourdit, les membres s'affaissent, et l'on tombe peu à peu dans l'état qu'il rend si bien. La molle! qui de nous n'a pas subi ce malaise où nous jettent une atmosphère étouffante et lourde, une digestion laborieuse^ et mieux que tout cela le lendemain d'une journée de plaisirs? . Et trouve^moi , mes^ sieurs de l'académie, dans ce gros livre duquel vous vous occupez depuis si longtemps, une locution qui peigne , mieux la lenteur fastidieuse avec laquelle vous y travaillez? N'est-ce point la crainte de baptiser vous-mêmes l'indolence de votre corps qui vous a hit repousser cette onomatopée dont vous auriez lité affublés sitôt après lavoir naturalisée en France? Un académicien dans son ^uteuil, ancré sur une
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lèttre do dictionnaire, n'anraiMl point été la réprésentation fidèle dé cette molle que je Toudrais voir franciser? Car remârqdez que ce mot il'a point d'équivalent juste ; en effet la mollesse est un état habituel et non transitoite ; la paresse de même. La ymWari/Lse s'applique à éelui qui né {ait rien, mais non à celui qui, momentanément, ne saurait et ne peut rien faire.
La molle est un accès de langueur physique et de torpeur morale qui nous interdit l'occupation, ou qui ne nous permet de nous y livrer qu'avec ennui, lassitude, dégoût. ËUe nous pénètre jusqu'à la moelle des os: c'était l'épidémie régnante à Capoue et à Sybaris ; elle distend et fait craquer les membres, elle pousse aux bâillemens, au sommeil ; elle nous rend amoureux dé la position horizontale, nous jette dans un fauteuil, nous entraine sur une ottomane, nous étend sur un lit ; en un mot elle nous désosse.
La molle pourtant n'a rien de honteux pour celui qui en est atteint, car il faut avoir quelque activité pour la subir, et des travaux seuls sont des •titres pour pouvoir s'en dire attaqué. La coutume de faire le lundis en honneur chez les garçons tailleurs, a été établie par eux sans doute dans le but d'esquiver les molles assez fréquemment consécutives au dimanche: ils ont sagement préféré s'amuser tout à fait que de travailler à demi sous l'empire de la molle.
Que de fois il m est arrivé de vouloir vaincre cette influence soporative et débilitante sans pouvoir
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en venir à bout! Je prenais ma plume, mais elle n'aurait su devenir, entre mes doigts, Tinterprète d'une seule id^e ; Tencre séchait au bout, ou si je m*en servais , c'était pour esquisser des figures vagues, indéterminées, pour £ûre des pointillages insignifians, des prc^ls fimtastiques ; en général, la couverture des livres et les sous-mcuns sont le théâtre que parcourt la plume en pareils cas; c'est là qu'on voit les produits bizarres d'une imagination assoupie qui rêvasse en traçant des croquis informes ; c'est comme le calme plat du navire dont la voile retombe lourde et ridée le long des agrès, qui va à la dérive poussé par quelque courant insensible, et qui fait un sillage dont les marins eux-mêmes ne sauraient s'apercevoir.
Le guandoque dùrmitai Hùmerus signifie que le père et le premier des poètes, Homère, avait aussi quelquefois la molk.
En conséquence de tout ce qui précède, j*ai formé le projet d'adresser à l'académie (si je vis quand elle en sera à Vm de son dictionnaire), une pétition aux fins de recevoir, comme française, cette expression de molk, dont je viens de d^nir les effets moins bien sans doute que je ne les ai souvent ressentis.
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