LES JEUNES GÉRONTES
Les médecins d*autrefois, m'a-t-on dit, pénétrés de Vidée qu*un âge avancé ajoutait à la confiance qu'ils inspiraient, faisaient tous leurs efforts pour paraître vieux avant le temps. Us s'affublaient de lunettes dont les verres avaient la transparence pour unique vertu, de perruques à trois marteaux, parsemées de cheveux blancs, de vétemens dont la mode remontait à quelques générations ; ils portaient des cannes d'appui à pomme d'or ou d'ivoire, des gilets Mathurin dont les poches battaient sur leurs cuisses^ et comme si cet accoutrement n'eût pas assez voilé la jeunesse, ils abdiquaient leurs prétentions au profit de leur pratique, marchaient voûtés, les jambes ployées , branlaient la téte , et toussaient d'une manière octogénaire. Il me paraît que, moralement parlant, nos jeunes gens d'aujourd'hui ressemblent assez aux médecins d'autrefois; il y a, si je puis m'exprimer ainsi, des cheveux blancs dans leur con-» duite, des rides dans leurs discours, du mentor dans leur aspect, et des perruques dans leurs opinions; rien de si triste que la tournure papa de la plupart d'entre eux. Ils se prohibent la joie, se défendent le gros rire, croiraient compromettre l'avenir en se livrant ^ l'allégresse du présent. Pour s'amuser ils' se passionnent pour la philanthropie, jouent aux bouquins, s'égaient avec des mathématiques, et affectent en public une gravité pleine de comique pour l'observateur. Les plus sémillans vous eom^
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muDiquent leurs observations sur le régime pénitentiaire, leurs idées sur le paupérisme, leurs reflexions sur les nouvelles charrues et sur l'amélioration des races bôvines, tandis que le gros des jeunes gérantes se lance dans la science gouvernementale , la politique, le droit civil, et promène jusqu'au sein des réunions de famille et d^ sociétés sa monomanie* Les raisons de cette tristesse printanière chez nos jeunes hommes sont si nombreuses, qu*en vérité je suis étonné qu'ils ne soient pas encore plus sérieux. Ce sont d'abord les formes de notre gouvernement représentatif qui font pulluler les jeunes gérantes; la grande quantité de membres qui forment notre conseil souverain permet à un nombre considérable de jeunes citoyens d'aspirer à en faire partie. Dans leur noble émulation pour y parvenir, ils sentent qu*il leur convient de se présenter aux électeurs sous un aspect calme et sensé; ils savent qu'ils ne voudraient pas choisir leurs législateurs parmi des cervelles éventées, étourdies, parmi des gens facétieux et plaisans^ mais qu'au contraire la gravité des manières est un titre de préférence auprès d'eux. Les voilà donc gagnant des suffrages en perdant leur enjouement; raisonnant, discutant au lieu de se livrer aux plaisirs de leur âge, et prenant la tournure de 5o/on afin de pouvoir le devenir* Une fois entrés dans le Conseil représentatif, où l'âge mûr est en forte majorité, ils sont obligés d'adopter l'esprit général du sénat, et cet extérieur raide et empesé dont ils s'étaient affublés pour y pénétrer, ils le gardent afin de n'y point Êdre disparate avec leurs collègues.
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De Tagglomération des TieiUards avec les jeunes hommes, dans la plupart de nos corps administrati&, il résulte un terme moyen de situation morale qui est loin d*étre de la gaîtë ; les deux extrémités de la yie, aussi rapprochées, s'entravent mutuellement dans leurs épanchemens, de telle sorte que la jeunesse craint d*étre enjouée, la vieillesse chagrine, et que toutes deux sont contraintes et gênées.
Puis que de comités, de commissions, de sociétés savantes où la jeunesse s'engouffre pour s'y plier aux formes réglementaires, qui n'ont absolument rien de badin ni d'enjoué ! Ne parler qu'à son tour, d'une manière posée , sur des sujets scientifiques^ tout cela mate bien les velléités rieuses.
Les fonctions militaires même, auxquelles chacun peut être appelé dans nos milices, contribuent aussi à donner un aspect glacé à notre jeunesse. Ces ofi&<ciers de vingt-cinq ans, qui commandent à des qiMsi barbons^ croient devoir remplacer par un air sombre ce qui leur manque du câté de l'âge pour imposer à leurs subordonnés. Hors des manœuvres, ils pense^ raient se compromettre en abdiquant entièrement rhumeur grognarde q\x^x\%^ le commandement. Voilà, je pense, ce qui dans notre position politique tend à jeter parmi notre population tant de jeunes hommes d'humeur caduque et chagrine.
Le système d'éducation précoce qui met les me* nottes au gracieux abandon du premier âge, qui garrotte l'allégresse en&ntine , doit certes réclamer sa bonne part d'influence dans le triste résultat que je signale ici. La joie, les accè^ de vivacité, refoulés de
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bonne heure pdr Tëtude, s'enfoncent dans Tâme, et n'apparaissent plus que rarement à sa sur£aice ; car nul ne met en doute la vérité du proverbe à prindjms obsta, et dans ce cas spécial le résultat de son application est un germe de marasme élégiaque jeté dans notre populat on.
Si du moins les productions littéraires du jour venaient par leur joyeuseté contrebalancer Feffet de toutes ces causes réunies ! mais point : c'est un feu de file de compositions sépulcrales ; la presse tire à mitraille sur la joie publique ; les auteurs les plus en vogue font passer sous les yeux de leurs lecteui^ une procession de crimes , de cadavres, de scènes sanglantes, ou bien des évènemens bizarres, fantastiques, terribles, dans lesquels le mot pour rire ne se glisse jamais qu'en grimaçant, et d'une manière satirique. Que voulez-vous que soit une génération ainsi faite? Qu'on ne s'étonne donc pas de ne plus voir d'enjouement et de folie dans ces cercles , anciennement asiles de la gatté et arsenaux de projets burlesques et plaisans ; de trouver des jeunes hommes sans feu, sans énergie, à idées rétrogrades , dans la plupart de nos corps administratif ; de ne voir surgir du milieu de nous que peu d'ouvrages d'imagination, et de trouver enfin un peuple uni , compassé, pédantesque et calculateur dans le peuple genevois
d*aujourd'hui!
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MONSIEUR PLOIVGEON.
C*est un petit homme, droit comme une asperge avec ses inférieurs, et voûté comme un saule pleureur avec les riches ou les puissans. Rogue ou plat valet, suivant ceux qu*il approche, il passe une moitié de sa vie à flatter les grands, et Tautre moitié à dire des impertinences aux petits. Il se colle aux gouvernans, qui se servent de lui et s'en moquent, puis il se £dt aduler par des pauvres aussi rampans que lui, qui vivent à ses dépens et le méprisent. On a déjà deviné sans doute que M. Plongeon est un parvenu, et qu'il foule aux pieds les diverses positions sociales et pécuniaires par lesquelles il a passé pour arriver à celle où il se trouve. Il marche, la flatterie en avant et Tinsolence en arrière, se mettant à plat ventre devant un magistrat , et donnant un coup de pied à son valet ; il est toujours entre une bassesse et une injure. Enfin c'est un Janus dont une £aice rit à l'opulence et l'autre aboie à la misère. On conçoit que M. Plongeon, sous quelque gouvernement qu'il ait vécu, n'a jamais fait partie de l'op** position; il ne voit que l'autorité et ne contrôle point la manière dont on l'exerce ; pour lui Tout conseiller est pape une épëe au c6të, et l'infaillibilité réside à ses yeux dans le seul pouvoir de faire.
Le chapeau de M. Plongeon est Vimportançomitre de ceux qu'il salue ; pour un pauvre diable le chapeau ne bouge pas; il ne reçoit qu'un léger
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attouchement ; il quitte le crâne et s*ëlève d'un ou deux pouces pour un bourgeois à son aise ; pour un membre du Consistoire, de la Chambre des étrangers ou du Conseil municipal , il se retourne en entier et montre sa coiffe au soleil ; pour on Crësus ou un noble étranger, il décrit un quart de cercle moelleux, mais pour un conseiller ou un syndic, il parcourt un demi-cercle plein, et vient frapper les genoux de M. Plongeon, qui est alors au beau fixe, ainsi que les baromètres à figure humaine qui se découvrent entièrement le chef quand le règne du soleil est assuré.
M. Plongeon baisse alors la tète de telle manière qu'il semble ployé en deux , et que sa taille , déjà très-exiguë, est diminuée encore de moitié, ce qui motiva il n y a pas longtemps une aventure assez comique et qui n'a point été connue.
M. Plongeon marchait à la rencontre d un magistrat dont les jambes sont grandes et un peu cambrées ; ce magistrat ayant la vue très-^basse et la téte préoccupée de méditations profondes, ne vit point M. Plongeon qui le saluait à fond, et, dans sa distrac^ tion, il enjamba son séïde raccorni par la politesse, lequel fut tout surpris de ne plus apercevoir en se relevant l'objet de son respectueux hommage, qm avait exécuté un cheval fondu par dessus ses épaules.
M. Plongeon a des parens dans la détresse dont il ne parle guère et dont il se soucie peu; mais eo revanche il a des amis dans l'opulence pour lesquels il se mettrait au feu , et dont les noms reviennent sans cesse dans ses discours. Il trouve moyen de Jea
encadreir dans ses moindres phra&esi de ieùr donner des rôles dans toutes les anecdotes qu'il raconte, ^t de £dre connaître à tout le monde les rapports honontbles qu'il entretient avec eux.
M« Plongeon grimpe sur TécheUe sociale avec ardeur, avec ténacité: les affronts, l'es mystifications, rien ne l'arrête ; c'est une gymnastique morale dans laquelle il excelle, et pour laquelle la souplesse de ses reins est admirable. Il se glisse et s'insinue d'un air patelin ; sa parole est mielleuse, sou geste cares^ sant, son regard sucré ; il préfère un puissant qui le rudoie au faiblé qui le cajole^ et il serait comme celui qui se vantait de ce que le roi lui avait parlé et lui avait dit: Maroud, que fais-tu là?
On conçoit que M. Plongeon a été nomade dans ses relations ; il a laissé loin derrière lui les amis de son eniance ; à peine s'il connaît encore ceux de son âge mûr ; sa famille même lui est devenue étrangère ; et, sauf ûn cousin qui s'est enrichi et un neveu em* ployé dans les bureaux d'une administration supé*rieùre, il ne voit plus des parens qu'il voudrait pouvoir renier, et qui, ainsi que des jalons importuna, signalent mal à propos au public le point de départ de sa fortune et l'humble berceau de sa race vulgaire.
M*^^ Plongeon , bonne boui^eoise, a été forcée par son mari d'adopter son ton et ses manières ; elle l'imite de son mieux, tout en regrettant m petto le doux laisser-aller de ses premières années et le caquet médisant des commères des rues Basses, avec qui elle prenait le café et jouait au boston à deux quarts la fiche.
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Qilaottfuïptlît|iPloBgeoiiftt leur pire ks a mis €Btre lea mains d*im imkre de danse, qui leur enseigne ^e tapies « et il leur a àanaié, comme l>ase d'une bonne éducation^ Thabitade heureuse de saiuier les gens comme il faùt et de chasser les mendians.