LES PRÉLUDES
Il est pea de mots dans la langue française qui s*appliquent à autant de choses diverses que celui qui fait le titre de cet article.
Appliqué à la musique, ce mot est désolant, car il rappelle le charivari d un orchestre qui s'accorde, ainsi que les façons et la toux sèche du chanteur de société qui cherche son la.
Les préludes de Thyménée sont plus agréables, mais bien différens de ceux dont je viens de parler ; souvent ils ne sont pas suivis d'une douce harmonie, peuvent conduire au contraire à d'âpres dissonances, et même à des concerts où Tépoux chante à sa moitié une gamme dont les notes ne sont ni perlées ni flat* teuses à Toreille.
Les préludes de lamour sont charmans; on les dit toujours trop courts alors qu'ils sont passés, et l'on convient généralement que les plaisirs qu'ils donnent valent mieux que ceux qu^ils promettent.
Les préludes d'un auteur qui va lire son ouvrage sont ordinairement ennuyeux; c'est l'amour-propre qui cherche à se casemater pour être à couvert d^ feu de la critique; c'est une revue des difficultés surmontées pour traiter son sujet, un aperçu du temps employé à l'ouvrage, iîn circuit oratoire pour se poser d'une manière favorable devant son auditoire; des ambages concilians, des circonlocutions flatteuses ; tout cela dans le but de faire ressortir dans tout son lustre l'œuvre qui va être lue ou récitée.
ESQUISSES
C'est par de savans préludes que l'emprunteur cherche à désarmer la rudesse du banquier ; il frappe à sa caisse avec un marteau de velours. Rien n'est h labri des caresses et des flatteries d'un homme qui en veut à votre bourse ; il s'eltasie sur le bon visage d'un agonisant, sur la gentillesse d'un Midas, sur les grâces d'un malotru ; il &it un Mécène d'un imbécille, un Médicis d'un marchand de lapins; il mendie la métaphore à la bouche, et Mi sur le veau d'or un feu de files de tropes fallacieux. II pousse la politesse jusqu'à baiser le nez morveux des enfans, à ca* resser un roquet galeux et puant , à se faire égraligner par l'angora de madame ; enfin il rend si bien en grossières adulations l'argent qu'il demande, avant même de l'avoir reçu , qu'en conscience il peut croire l'avoir restitué une fois qu'il est dans ses mains, et se persuader que des préludes qui coûtent autant à sa véracité ne doivent pas lui être comptés pour rien.
Les préludes d'une opération douloureuse sont affreux pour le patient : 1q chirurgien qui apprête 9ti$ outils, le dentiste, qui s'arme de la clé anglaise, font &ire de tristes réflexions.
La san^é et l'appétit rendent fort gais les préludes d'un repas ; le bruit des couverts qu'on pose sur la table, l'odeur des mets qui s'exhale de la cuisina, le verre d'absinthe préparatoire, l'aspect des bouteilles aux longs bouchons , aux étiquettes noircies par le temps , tout cela ^%tpar€UUsien; ce sont des émotions riantes , pleines d'intérêt gastronomique « et d'une ineffable douceur.
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Les prëludes d'une bataille sont les petits meurtres isolés, égrenés, de quelques soldats lancés en tirailleurs , e^ qui tombent obscurément dans les broussailles ou derrière des arbres, en attendant le grand morceau d'ensemble où les masses se rapprochent, se tuent à qui mieux mieux, s'abordent à la baïonnette, et où des hommes, qui s'ignoraient complètement avanr l'action , font connaissance m se passant un sabre au travers du corps , ou en s'envoyant du plomb dans le ventre. On prélude à l'acharnement factice qu'il faut avoir, pour massacrer de sang-froid des gens qui ne vous ont fait aucun mal, en se gorgeant d'eau de vie, en mâchant des cartouches , ce qui procure aux soldats le moyen d'être féroces sans motifs, et dè courir au milieu dés dangers sans les voir; avantages in^ appréciables!
Les préludes d'une première représentation au théâtre sont terribles pour Fauteur de la pièce nouvelle ; le trépignement du parterre lui semble le bruit d'une mer en courroux, sur laiquelle sa réputation va se lancer ; les coups de sifflet d'impatience le font frémir et crispent d*eflfroi toutes les molécules de son amour-proprë ; il nage dans un océan d'angoisses, il ne sait où se tourner, ni quelle contenance tenir ; ses artères répètent en cadence les pulsations précipitées de son cœur ; chaque instant lui semble un siècle, chaque minute un jour, chaque seconde une heure ; il blanchit et vieillit à vue d'œil. Enfin la toile se lève , et le voilà jeté sur la scène , à la merci du jeu des acteurs et du caprice
du public. Ahi la plus brillante réussite ae vaut pas les tourmens qu'il vient d'éprouver, et la couronne éphémère dont le parterre peut orner son front ne le dédommagera jamais du buisson d'épines dans lequel il s'est débattu si longtemps.
Les préludes de la mort sont looûig&pour l'hosmie qui vieillit en perdant chaque jour une partie de luir mime ; il laisse tomber sur le déclin de la colline les charmes de son esprit, les grâces de son corps; l'amour le quitte ici , la gaité l'abandonne là; une ride vient, une dent s'en va, ses facultés s'afEaissent, ses amis meurent ; il marche toujours plus seul et plus lentement sur la terre» et s'avance toujours plus vite vers la tombe. Enfin il y arrive, et ne donne au sépulcre que la dernière ruine d'un édifice dont les dâ>ris dispersés gisent déjà de toutes parts.